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mercredi 07 mai 2008

Sauver Le Monde

En jargon de presse quotidienne, Bad Godesberg se dit Wapping.

Lino Au milieu des années 80, la presse quotidienne britannique est dans de sales draps. Plombée (sic) par la version locale du Livre-CGT, qui lui impose de n'employer que ses propres troupes et interdit le passage à la photocomposition, elle fait se bidonner jusqu’aux patrons de presse français. C'est dire…

Avec ses coûts de fabrication ridiculement élevés, sa productivité anémique et sa distribution désorganisée, elle n'a pas besoin d’Internet pour passer pour moribonde. A l’époque, les journaux sont composés sur linotype ― c'est-à-dire sur de grosses machines dont le clavier commande la transformation de lingots de plomb en lignes de caractères ― et « maquettés » par des ouvriers typographes sur de lourds cadres métalliques. L’informatique éditoriale a beau être en plein boom, elle n’a pas droit de cité du côté de Fleet Street : qu’un journaliste s’avise de toucher à un clavier d’ordinateur, et c’est la grève ; qu’un journal recrute un ouvrier imprimeur qui ne soit  pas membre de la National Graphical Union (NGA) sur une fonction nouvelle, et c’est la grève.

C’est d’ailleurs la grève tout le temps, pour dire la vérité. Et les quotidiens britannique ont beau tenter de contourner le système du « closed shop » ou expliquer aux linotypistes qu’en troquant leur clavier de métallo pour celui d’un traitement de texte ils s’épargneront le saturnisme, rien n’y fait. La NGA est la vraie boss du secteur et n’a aucune envie d’introduire le loup informatique dans la bergerie. Et si les journaux doivent en crever, so be it.

En 1986, l’affreux Rupert Murdoch, propriétaire du Times, mais également d’une tripotée d’autres titres plus ou moins prestigieux, décide pourtant de balancer un grand coup de pied dans la fourmilière. Il fait construire, le plus discrètement possible, une sorte de complexe industrialo-tertiaire dans une banlieue de Londres ― le fameux Wapping ―, y transfère ses journaux, ses salariés volontaires et des ouvriers imprimeurs membres d’une organisation syndicale marginale dans le secteur, l’EETPU.

Que croyez-vous qu’il arrivât ? La grève bien sûr. Mais pas n’importe quelle grève. Non : une méga grève. La mère de toutes les grèves, même, la NGA se battant pour sa survie. Mais nous sommes dans les années Thatcher et la gauche assimile rapidement ce combat à celui des mineurs, dont le mouvement vient d’être brisé par la Dame de Fer. Car enfin, Murdoch est bien un méchant, non ? Et les ouvriers du Livre ont beau être des crapules aux salaires de ministres défendant les pratiques les plus archaïques qui soient, ils sont nécessairement le sel de la terre, aren't they ?

Bon, les journaux de gauche, The Guardian, The Observer, restent un peu en retrait du match de catch et se contentent surtout de compter les points. Tiens, The Independent, un quotidien centriste, en profite même pour se lancer, recrutant les journalistes de chez Murdoch hostiles au coup de force mais acceptant de venir travailler dans un journal rejetant les pratiques de la NGA ! Bah, il s’en fout, le magnat from down under. Sa bataille, il la gagne : la grève se transforme en un incroyable blocus de ses immeubles par le syndicat du Livre, dont les troupes tabassent à l’occasion les salariés non-grévistes (les flics tabasseront eux-mêmes les syndicalistes avec un grand enthousiasme, avouons-le), mais s’achève sur une victoire dont vont profiter tous les titres du pays. Le plomb est remplacé par l’informatique, le monopole d’embauche est supprimé et les journaux peuvent reprendre leur essor.

*

A l'orée des années 2010, la presse britannique est florissante. Ses tirages ridiculisent ceux de la presse française, ses journalistes sont deux fois mieux payés que leurs homologues gaulois et, ironie du sort, elle emploie bien davantage d’ouvriers du Livre que nos canards tout en leur offrant de meilleures conditions... Ce qui n’empêche pas la CGT, de ce côté-ci du Channel, de rester aussi inflexible que la NGA de l’époque en matière d’organisation, de pratiques et de défense de ses « acquis ». Oh, bien sûr le plomb a également déserté nos ateliers, mais il y a tellement d’autres moyens de mettre le secteur en coupe réglée. Contrôler l’impression et la distribution de 80% des journaux d’un pays, ça donne tout de même un certain entregent.

En tout cas, ça en donne plus que lorsqu'on se contente de l’écrire, le journal. D’où l’incroyable situation dans laquelle se trouve Le Monde, un quotidien dont le seul moyen de réagir à une crise structurelle est de décimer sa rédaction. Pas en agissant sur ses coûts de fabrication pour empêcher la transformation du Monde en produit de luxe : trop risqué. Pas en s’affranchissant du monopole de distribution des NMPP qui l’empêche d’être diffusé de manière efficace : impensable… Non, en postulant qu’un journal qui en donnera encore moins à ses lecteurs a de l’avenir !

A la décharge d’Eric Fottorino,  nouveau patron, virer des journalistes est à peu près le seul levier sur lequel il puisse effectivement peser. Et dans ce contexte, autant choisir de garder les « meilleurs » en sélectionnant lui-même les partants. A la décharge des journalistes, exiger un maximum de départs volontaires est humain : les « meilleurs », justement, ceux qui savent qu’ils retrouveront un poste ailleurs sans trop de difficulté, ou les plus vieux, ceux qui empocheront les indemnités les plus copieuses sont donc des candidats logiques. Mais j’ai beau tendre l’oreille, je n’entends ni les uns ou les autres évoquer l’hypothèse d’un déménagement vers quelque Wapping francilien comme alternative, histoire de changer le plomb en or. Bah, c’est le petit côté PS de nos journaux : Bad Godesberg, ça n’est pas dans notre culture.

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lundi 05 mai 2008

Go East, young man !

L'ANPE propose désormais à nos jeunes diplômés d'émigrer vers l'Inde pour un salaire de misère. Bravo ! Il était temps qu'elle se mette au parfum…

Indian_programmers_2 Les gazettes faisaient semblant de s'indigner, il y a quelques jours, des propositions de reclassement pour le moins exotiques (Brésil, Turquie…) offertes à ses salariés par une entreprise s'apprêtant à fermer un site en France. Pour mémoire, la loi impose à toute société ayant procédé à un licenciement économique de réembaucher ses anciens salariés en priorité, dès lors qu’un poste correspondant à leurs compétences est vacant et, surtout, quelle qu’en soit la localisation.

Il va sans dire que nul n’est tenu d’accepter de s’installer à soixante-douze heures d’avion de son domicile pour préserver son job de tourneur-fraiseur. Cette disposition permet toutefois d’être informé des emplois éventuellement disponibles à portée de bicyclette, mais dont votre patron préfère taire l’existence (c'est qu'ils sont joueurs, les patrons). Elle contribue également à établir l’unité économique d’un groupe florissant dont seule votre filiale est en perdition ― ce que les prud’hommes seront susceptibles d’apprécier au moment opportun…

Clairement, cet aspect du Code du Travail est à l’avantage des salariés et en dénoncer les effets secondaires anecdotiques revient à demander l’élimination des derniers lambeaux de la loi de Modernisation sociale jospinienne ! Bah, on a vu que le débat français se réduisait souvent à un jeu de rôles et, vu le succès de Grand Theft Auto IV, peut-être est-il temps d’élaborer une version pour Playstation de nos routines économiques et sociales…

Mais ce lundi, c’est un autre type de proposition « scandaleuse » qui frappe mes confrères progressistes. L’ANPE aurait ainsi accepté de diffuser l’annonce d’une société basée à Pondichéry ― ex-comptoir français des Indes ―, annonce proposant à un concepteur de sites Web (bac +2) de s’expatrier pour un salaire compris entre 160 et 320 euros par mois (10 000 à 20 000 roupies). 160 à 320 euros par mois ! Rendez-vous compte ! Accepter qu’une offre pareille soit publiée par l’ANPE, quelle terrible dérive mondialiste ! Franchement, on se demande s’il n’est pas temps d’envoyer le facteur joufflu à l’Elysée si nous en sommes là !

Sauf que, sauf que, après réflexion, permettons-nous de rappeler qu’il existe des centaines, sinon des milliers, de concepteurs de sites Internet fraichement équipés d’un BTS ou d’un DUT et employés comme « stagiaires » à des tarifs inférieurs ou tout juste égaux à ce que proposent nos exploiteurs pondichéryens. Suggérons aussi que, pour un jeune diplômé entreprenant, l’idée d’aller passer un an ou deux dans un pays en plein boom technologique et économique pour un salaire localement raisonnable n’a rien de débile. Précisons enfin que l’inflation salariale est telle, en Inde, que notre jeune ami a toutes les chances de voir sa rémunération en roupies crever le plafond du smic français (son seul horizon s’il reste à Guéret ou à Saint-Brieuc) en à peine quelques mois.

La mondialisation, comme on ne le dit pas souvent chez nous, est un machin bizarre et complexe dont l’appréciation univoque qu’en font les commentateurs moyens est loin d’être éclairante. Bon, la solution au sous-emploi des jeunes diplômés français n’est certainement pas de les fourguer aux Indiens et l’on aimerait que nos entreprises hi-tech puissent leur offrir des conditions salariales californiennes pour les retenir. A Pondichéry, on semble être sur ce chemin.

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mardi 29 avril 2008

Fais-moi peur !

L'arrivée du Livret A dans les réseaux bancaires est la première étape vers la privatisation de France Inter. Elle menace également le droit à l'avortement.

Scared Nous sommes en octobre 2003. Le désamiantage de la Maison de la Radio impose la migration temporaire d'une partie des services de Radio France vers un immeuble voisin. On suppose qu'une telle initiative réjouira les syndicats d’un complexe au moins aussi pollué que le campus de Jussieu, autre grand paquebot para-public farci à l’amiante. D'autant plus qu’une étude de la Préfecture assure que la tour centrale n’est plus aux normes et qu’elle ne mettrait que quelques minutes à se consumer en cas d’incendie...

Les syndicats, effectivement, vont marquer le coup ― à leur façon. En grève huit jours durant, ils vont expliquer que ce déménagement n’est qu’un prétexte, qu’il y a forcément « anguille sous roche », qu’il permet surtout de fragmenter les services et qu’il n’est qu’une étape vers la privatisation de France Inter et la vente des terrains à un promoteur immobilier pour une somme rondelette. « Privatisation », « spéculation immobilière » : deux  concepts puissants, effectivement très efficaces à l’heure de déclencher une grève. Bien entendu, aucun argument sérieux ne permet alors d’étayer l’une ou l’autre thèse. Et le fait qu’il soit difficile de démanteler Radio France et de vendre sa station vedette à je ne sais quel marchand de canons dans la discrétion, à la faveur d’innocents travaux de rénovation et sans débat national, ne semble pas perturber les syndicats de la « maison ronde ».

De fait, personne n’y croit vraiment, à ces fantasmes que leur dénonciation vigoureuse par Jean-Marie Cavada, alors président du groupe Radio France, ne fait que renforcer. « S’il dit que ce n’est pas vrai, c’est qu’il ment ! » répliquent d’ailleurs les petits malins à qui on ne la fait pas. Bon précisons qu’il ne faut pas grand monde pour paralyser l’antenne avenue du Président-Kennedy : deux techniciens sont en pétard et, pof, nous voici forcés de migrer sur Europe pour entendre les nouvelles du jour et s’infliger dix minutes de promo pour Intermarché par quart d’heure d’info…

Nous sommes en avril 2008. La rénovation de la Maison de la Radio n’est toujours pas terminée, mais les rumeurs de privatisation de France Inter et de transformation de France Culture en annexe de Rire & Chansons ne se sont pas concrétisées. Rassurant ? Que nenni ! C’est même la preuve que quelque chose de vraiment terrible se prépare, s’ils n’en parlent pas. De vraiment terrible.

*

Nous sommes en avril 2008, donc, et sans quitter Radio France de l’œil, on ne sait jamais, c’est sur le Livret A qu’il convient maintenant de se pencher pour décrypter les intentions mondialo-libérales du gouvernement et de ses alliés objectifs de la gauche réformiste. Produit d’épargne éminemment populaire, le fameux petit carnet dont le taux de rémunération est fixé par l’Etat pourra désormais être distribué par l’ensemble des réseaux bancaires. La Poste, la Caisse d’Epargne et le Crédit Mutuel continueront néanmoins de l’offrir à leurs clients dans les mêmes conditions qu’autrefois, alimentant ainsi, via la Caisse des Dépôts, le financement du logement social en France.

Catastrophe ! clame-t-on pourtant depuis des mois en assurant que les banques, dont on connaît la propension à engranger les profits, vont faire exploser ce bel édifice et ruiner le pays. D’abord, la banalisation du Livret A conduira fatalement les banquiers à proposer à leurs clients d’échanger ce placement pépère contre des parts dans un hedge fund basé à Macao. Le hedge fund se révélera alors une arnaque et les pauvres malheureux perdront leur chemise.

Mais ce n’est pas tout : la Société Générale, la BNP et autres LCL investiront probablement ce qui restera de la collecte du Livret A dans la bulle immobilière des Emirats, mettant un coup d’arrêt à la construction de logements aidés en France et condamnant des milliers de familles à la rue. Les banques refuseront également d’accueillir les pauvres gens pour lesquels ce produit d’épargne fait office de compte courant, les privant d’un service jusqu’ici universel. Last but not least, comme on dit à la City, il faut s’attendre à la fermeture de milliers de bureaux de poste et d’agences de la Caisse d’Epargne en zone rurale ou dans les quartiers défavorisés, une fois les clients traditionnels de ces établissements naïvement passés à l’ennemi…

Pour les Jean-Marie Cavada du secteur, ces craintes n’ont pas de sens. D’abord, on comprend mal ce qui pourrait persuader le titulaire d’un Livret A de La Poste de transférer ses 200 euros d’encours moyen vers Macao. Avec ses 3,5% net d’impôt, son placement fétiche ridiculise de toute manière les livrets de type ING-Orange dont les taux d’appels gonflés sont temporaires, fiscalisés et exigent souvent le blocage à moyen ou long terme de sommes élevées. On s’interroge aussi sur la capacité des méchants spéculateurs à priver la Caisse des Dépôts de sa manne : 70% de la collecte lui sera obligatoirement versée et affectée aux mêmes missions de construction de logements sociaux qu'auparavant. Quant à la fin du service bancaire universel et à la fermeture des bureaux de poste, là encore, on saisit mal comment les plus misérables d’entre nous se débrouilleront pour, simultanément, se voir refuser l’accès à une banque standard et lâcher leur agence postale de Clichy-sous-Bois…

Mais bon, à quoi bon contester ce qui est une évidence : Sarkozy s’en prend au Livret A par idéologie et à la demande des banques. Il ne peut donc sortir que du mauvais de cette affaire. « A la demande des banques ? » s’étonneront encore les Jean-Marie Cavada de la finance : « Mais pas du tout puisqu’il s’agit d’une exigence européenne visant à améliorer la concurrence bancaire en France ! » Hum, à d’autres ! On nous a déjà fait le coup avec le traité constitutionnel, qui refusait cyniquement de garantir le droit à l’avortement pour mieux le liquider un de ces quatre matins : il n'y a pas de fumée sans feu !

― Et s'il n'y a même pas de fumée ?
― Ben c'est pire, voyons ! Tss, quel gros naïf !

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lundi 28 avril 2008

Euh…

J'ai généralement un avis sur tout. C'est même ma marque de fabrique. Le dernier livre de Guillemette Faure me plonge pourtant dans la perplexité.

Bb Ce qu'il y a d’agaçant, avec le bouquin de Guillemette Faure sur les nanas qui cherchent à faire un bébé en solo, c'est qu'il finit par répondre à toutes les remarques que le lecteur se fait à lui-même à la lecture d’un chapitre dès le suivant : c’est son côté exhaustif. Ce qu’il y a de déconcertant, avec le bouquin de cette journaliste de Rue89 spécialisée dans la politique américaine et les sujets rigolos (comment ça, c’est la même chose ?), c’est qu’on le referme sans vraiment savoir ce qu’on pense de la question qu'il pose en titre : c’est son côté « démerdez-vous ! ».

J’avoue ne jamais m’être intéressé à ces histoires d’inséminations artificielles, de banques du sperme ou de fécondations in vitro au-delà de leur dimension technique. Tout amateur de science-fiction qui se respecte se tient forcément au courant de la vitesse à laquelle nous nous rapprochons du Meilleur des mondes. D’un autre côté, tout fils de sage-femme spécialisée dans le suivi des grossesses pathologiques se doit également de participer, de temps à autre, à d’édifiantes conversations sur la durée de conservation des paillettes et la fréquence des naissances multiples chez les adeptes de la procréation assistée.

D'ailleurs, pour la technique, avec Guillemette, on est servi. On apprend tout des procédures permettant à une célibataire occidentale du début du troisième millénaire d’avoir un bébé sans homme : c’est compliqué, coûteux et en plus ça ne marche pas à tous les coups. On apprend aussi à quel point la France est en décalage avec de nombreux pays en ce qui concerne l’accès aux soins par les femmes seules, nos comités d’éthique traditionnels, ceux qui postulent que le cannabis et l’euthanasie sont les premières étapes vers l’apocalypse, ne s’occupant que des couples comme-il-faut.

Mais pour l’interrogation existentielle, on n’est pas déçu non plus. Parce qu’elle a choisi de vous raconter son propre parcours de mère potentielle tout au long d’une vraie enquête pleine de statistiques et de témoignages de médecins amateurs de sculpture figurative, on en vient à se demander comment on se serait comporté si les hasards de sa propre existence n’avaient pas rendu la paternité si facile. Et l’on ressent bien à quel point ce qui apparaît comme une évidence  (on fait le zouave quelques années, on rencontre quelqu’un « pour de bon », on fait des gosses, on se plaint des emmerdes qu’ils occasionnent), n’en est pas une pour tout le monde.

Le livre de Guillemette Faure ― même très marrant, même très documenté ― est pourtant comme la fameuse plus belle fille du monde, vous savez, celle qui ne peut donner que ce qu’elle a. Il ne vous permet pas de décider si, oui ou non, il sera confortable pour un gosse d’être le rejeton du donneur n° 315, tout comme une tripotée d’autres gamins de par le monde compte tenu de la popularité de cet athlétique étudiant en maths aux yeux bleus. Il ne vous dit pas non plus s’il est raisonnable de se gaver d’engrais hormonaux pour stimuler une fertilité défaillante. Il ne vous dit pas, enfin, s’il est légitime, ou moral, ou même « normal » de chercher à avoir un bébé coûte que coûte quand on est une femme seule et qu’on a laissé tourner son horloge biologique trop longtemps. Il raconte juste que, dans la vie, il y a des questions compliquées auxquelles personne ne saurait apporter de réponse définitive. Mais clairement, poser les bonnes questions, comme on dit dans la Haggadah de Pessah, c’est déjà pas si mal.   

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vendredi 25 avril 2008

La carte Familles nombreuses sera-t-elle valide au Tibet ?

Nicolas Sarkozy découvre à quel point « faire président » est compliqué : on arrive plein de bonnes intentions et tout le monde vous balance des bâtons dans les roues.

Sarkozy Je me suis demandé, en regardant Nicolas Sarkozy hier soir à la télé, si le processus de déraybanisation récemment initié est vraiment sous contrôle. Que l'hyperprésident décide enfin de se comporter en vrai chef d'Etat, tout le monde s’en félicite. Mais qu'il s'imagine que le remplacement de ses tenues en lamé Dolce & Gabbana par un costume en tergal de chez Armand-Thierry suffira à subjuguer son homologue chinois est assez ahurissant.

Interrogé sur la position française dans l’affaire tibétaine, Sarkozy a joué les honest brokers, les vieux sages susceptibles de s’interposer entre les uns et les autres pour mieux disperser les nuages qui planent sur la grande fête du sport et du Coca-Cola. Un peu comme si la Slovénie, profitant de la tenue du Mondial de la pétanque à Marseille, nous proposait son aide dans la gestion du malaise corse : on imagine qu’elle serait reçue les bras ouverts à l’Elysée…

Pour autant, je ne fais pas partie de ces gens qui minorent le poids de la France dans le monde. Je suis convaincu que son histoire, son prestige et sa dimension économique lui permettent encore de peser sur des dossiers qui seraient hors de portée d’une Italie ou même d’une Allemagne. L’idée d’une médiation française au Tibet n'en est pas moins absurde.

« Vous ne voulez tout de même pas que je reste sans rien faire ? » s’est indigné le boss lorsque Vincent Hervouet, le seul de ses interviewers donnant l’impression de connaître un poil les sujets qu’il abordait, a osé se montrer sceptique. Non, évidement, on ne veut pas que la France reste sans rien faire. Surtout lorsque qu’elle se retrouve en position de punching ball dans les manifs nationalistes faute d’avoir su se faire respecter du régime chinois. Mais l’on souhaite que le « pays des droits de l’Homme » se débrouille, au moins autant que les Britanniques ou les Américains, pour dire stop quand c’est nécessaire sans pour autant remettre en cause ses relations commerciales avec un pays de 1,5 milliard d’habitants dont la croissance est de 12% par an.

Hum, comment ça, c’est difficile ? Comment ça, c’est comme s’attaquer à la quadrature du cercle et vous voudriez bien m’y voir ? Ben oui, c’est difficile. Mais quand on veut « faire président », on ne s’attend pas à ne régler que des embrouilles de cartes Familles nombreuses.

D’ailleurs, puisqu’on en est à parler de cartes Familles nombreuses, j’ai toujours été intrigué par notre propension à prôner le « dialogue constructif » dans le vaste monde ― de Jérusalem à Lhassa, de Bagdad à Bogota ― et par notre incapacité à le mettre en œuvre à la maison. Les retraites, le déficit ou la politique familiale sont-ils des chantiers plus complexes que celui de l’appartenance du Tibet à la Chine ? Sur ces thèmes, Nicolas Sarkozy déçoit pourtant les gens de droite qui le prenaient pour un libéral et désespère les gens de gauche qui, sans avoir voté pour lui, lui accordaient nolens volens le bénéfice du doute.

Son intervention d’hier, plutôt pas mauvaise sur la forme, était-elle celle d’un homme enfin focalisé sur la réussite de sa mission de redressement économique de la France, ou le dernier numéro en date d’un transformiste sans substance ? Personnellement, j’ai tranché depuis un moment et je ne pense pas qu’il soit en mesure de faire avancer quoi que ce soit, à Pékin ou à Paris, même si je ne m’en réjouis pas. Mais qui sait, les petits télégraphistes expédiés en Chine reviendront peut-être avec une bonne nouvelle de leur voyage : on dit le président Hu Jintao très intéressé par le concept d’une carte de réduction familiale pour la ligne de chemin de fer la plus haute du monde

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mardi 22 avril 2008

Camaraderies

Aujourd'hui, bloc-notes à caractère socialiste : héritage mitterrandien, économie de marché et travailleurs sans papiers.

Flamands_roses J'étais trop jeune pour voter en 81, mais assez âgé pour faire la fiesta le soir du 10 mai. François Mitterrand président, pour un ado progressiste de l'époque, c'était un peu comme Nicolas Sarkozy à l'Elysée pour un vieux schnock de maintenant : ça donnait l’impression de rendre tout possible. Je suis donc devenu membre du PS et mitterrandolâtre, jusqu'à ce que je réalise à quel point il y avait erreur sur la marchandise.

Pour les gens comme moi, au final, et même si je dis « pour les gens comme moi » sans savoir s’il y a des gens vraiment comme moi, Mitterrand a quelque chose de Sartre : un type qui s’est régulièrement gouré. A la décharge de Sartre, il était parfois sincère. Au passif de Mitterrand, il ne croyait sans doute à rien de précis.

Il s’est gouré en rejoignant Vichy quand d’autres partaient pour Londres ; il s’est gouré sur l’indépendance de l’Algérie à l’heure de Frantz Fanon ; il s’est gouré en cherchant à construire le socialisme dans un seul pays jusqu’au fameux « tournant de la rigueur » ; il s’est gouré en berlusconisant la télé pour la libérer ; il s’est gouré en croyant qu’il était possible de mettre tout Paris sous écoutes sans que ça ne fasse de vague ; il s’est gouré en affirmant qu’il était de bonne guerre de stimuler la croissance du FN pour embarrasser la droite ; il s’est gouré en pensant qu’il était raisonnable de régler la question Greenpeace à coups d’explosifs sous-marins ; il s’est gouré en s'imaginant qu’il allait empêcher la réunification allemande ; il s’est gouré en s’imaginant qu’il allait empêcher l’éclatement de la Yougoslavie…

Le pire pourtant, c’est lorsqu’il ne s’est pas gouré. Je veux dire, lorsqu’il a fait des choix informés qu’il n’aurait pas lui-même qualifiés d’erreurs rétrospectivement. Les gerbes à Pétain, l’amitié avec Bousquet, il les a revendiquées jusqu’à la fin. Comme Pierre Péan, comme Serge Moati, on peut sans doute attribuer son intérêt pour le Maréchal & consorts à une erreur de jeunesse, à une étape dans le parcours complexe d’un fils de bourgeois s’apprêtant à jeter son héritage ultra-droitier aux orties. Les gerbes à Pétain, l’amitié avec Bousquet, aujourd’hui, c’est pourtant tout ce qui reste vraiment du bonhomme.

*

J’en ai rêvé, Alain Bergounioux l’a fait. Le secrétaire national aux Etudes du PS vient de confirmer, dans la nouvelle « déclaration de principes » du parti, que les socialistes français étaient notamment : attachés à « comprendre le réel » ; « partisans d'une économie sociale et écologique de marché » ; supporters d'un « secteur privé dynamique » ; conscients de l’importance de la « sécurité des personnes, sans laquelle il n'y a pas de liberté réelle » ; favorables au « choix historique de l'Union européenne » ; clairement « réformistes »…

Enfin, tout ça n’est pas encore complètement, comment dire, gravé dans le marbre, puisqu’il faut attendre la Convention nationale de la mi-juin pour transformer l’essai. Mélenchon émettant quelques réserves, ne crions pas « Bad-Godesberg » trop vite…

*

Un dossier sur lequel mes camarades feraient bien de se pencher maintenant qu’ils croient en l’économie de marché et ne gourent plus avec Mitterrand, c’est celui de ces sans-papiers que même le patronat le plus réactionnaire soutient. A mille lieues des délires culpabilisants de RESF (« Si la planète entière n’est pas la bienvenue en France, c’est Vichy all over again... »), la régularisation de types qui acceptent les boulots dont nous ne voulons pas et alimentent nos organismes sociaux à fonds perdus (ils cotisent mais n’ont droit à rien) est une évidence.

Que leurs situations soient étudiées au cas par cas, pourquoi pas…Mais qu’elles le soient rapidement et, surtout, que les procédures mises en place pour les 500 salariés ayant eu le courage de rendre leur combat public servent également aux dizaines de milliers de travailleurs clandestins restés plus discrets.

A la limite, cette histoire pourrait bien servir de dynamique à un débat plus rationnel sur les questions d’immigration ― débat dont seraient poliment exclus les « gentils » et les « méchants » qui le parasitent traditionnellement. La France est un grand pays riche, peu peuplé et en manque chronique de main d’œuvre ; il existe un tas de pays pauvres, surpeuplés et dont certains habitants rêvent d’un ailleurs plus prospère. On doit pouvoir s’entendre, non ?

Ça ne règle évidemment pas la question du développement des pays d’émigration. Ça ne signifie pas non plus qu’il soit illégitime de refuser un visa ou qu'il faille lutter contre le chômage des avec-papiers. Mais ça résout pas mal de situations individuelles et c’est bon pour la croissance ici ou là-bas. Bref, comme on dit chez nous les socialistes modernes, c'est le réformisme plutôt que la révolution.

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lundi 21 avril 2008

A chacun sa Chine

Le débat français sur les JO n'a plus grand-chose à voir avec ce grand pays d'Asie coincé entre l'Inde et la Russie. Avec un peu de chance, même les Chinois finiront par s'en rendre compte.

Chine_paris_photo_xinhua_2 A l'heure qu'il est, mon crâne dégarni doit apparaître sur tout un tas de sites Internet en mandarin prêchant, pêle-mêle, le boycott de Carrefour par les pauvres et de Louis Vuitton par les riches… C'est qu'il n’y avait pas beaucoup de Français, samedi après-midi, place de la République, pour chercher à comprendre ce qui turlupine la communauté chinoise de Paris. D’où le nombre de porteurs de drapeaux rouges ayant décidé de me photographier en grande conversation avec leurs « camarades ». Mais qu’ils me présentent comme hostile à la cause ou, au contraire, comme un Gaulois venu soutenir Pékin dans l’épreuve n’a pas grande importance : les deux options sont également valides.

Pour les jeunes nationalistes battant la semelle entre un Go Sport, un Célio et un Habitat, trois enseignes intégralement approvisionnées par leur grande nation, l’affaire est entendue : les Français sont racistes et ne s’en prennent à la Chine que par désir de rabattre son caquet à un pays en développement (trop) rapide. « Ici, nous sommes constamment montrés du doigt parce que nous polluons ou parce que nous exportons », se plaint cet étudiant au visage pourtant barbouillé de tricolore en signe d’amitié franco-chinoise. « Avec le Tibet et les Jeux, c’est juste un nouvel accès de xénophobie ! Pourquoi est-ce que vous ne nous aimez pas ? »

Pour être tout à fait honnête, le gars n’est pas complètement à côté de la plaque. Et s’il n’existe pas de racisme anti-chinois directement comparable en virulence au racisme anti-arabe ou anti-noir, il y a bien, dans un certain discours toléré par la gauche comme par la droite, une dimension malsaine du rapport à la Chine ou aux Chinois. Un exemple ? Le douteux combat mené ces dernières années par Georges Sarre contre les grossistes textiles, coupables selon lui de vider le 11ème arrondissement de ses bouchers et autres boulangers « bien de chez nous ». Mais les histoires de chats de gouttière transformés en canard laqué dans les gargotes de Belleville ou de décès non-déclarés provoquant la dissimulation de milliers de cadavres dans le béton des immeubles du 13ème ne valent guère mieux. D’autant plus que ces foutaises vous sont régulièrement servies par des gens dont l’ouverture d’esprit ne saurait être remise en question en d’autres circonstances… Bon, dans le même temps, entre Feng Shui, Tai Chi et autres Qui Gong, la culture chinoise n’a jamais été aussi à la mode. D’ailleurs, c’est tout juste si l’opium ne s’apprête pas à supplanter la cocaïne chez les créatifs des agences de pub ― mais c’est une autre histoire.

Au final, pourtant, les réactions françaises à l’affaire tibéto-olympique sont un tel fourre-tout que même un maoïste de la première heure n’y retrouverait pas ses petits tigres de papier. Alors un étudiant pékinois en mastère d’économie à Dauphine agitant son petit drapeau place de la République, n’en parlons pas ! Voyons voir : Il y a d’abord la réaction de la droite « classique », celle qui pense d’abord au business et s’inquiète d’une baisse des commandes de centrales nucléaires. Celle-là se fout éperdument du Tibet, de la répression policière ou de la liberté de la presse et aimerait surtout ne pas rejouer l’affaire des French fries en version orientale. Il y a également, toujours à droite, ces bataillons d’anti-communistes réflexifs qui ne voient dans la Chine qu’une grosse Corée du Nord et aimeraient bien que l’on arrête de lui acheter autant de petites culottes en coton mélangé. L’affaire des JO passe alors pour une très belle opportunité de retour au protectionnisme.

Le retour au protectionnisme et l’arrêt des importations de sous-vêtements trouve justement un écho dans une certaine gauche, celle qui reproche au contraire sa dérive capitaliste au PC chinois. « Fermons la porte à ces crapules qui mettent nos ouvriers au chômage en exploitant leurs petits enfants », clament-ils en ajoutant, la main sur le cœur : « Et ma foi, si ça peut aider les Tibétains et les journalistes emprisonnés... ». Mais se concentrer sur ces deux dernières catégories serait plutôt l’apanage d’une gauche plus intello, moins sensibles aux questions de concurrence industrielle. Parce que le Dalai Lama est un « gentil » portant l’estampille de bouddhistes aussi fameux que Richard Gere et Sophie Marceau ― mais aussi parce que ce Tibet fantasmé que personne ne sait placer sur une carte est marketé comme un mix de Gaza des années 90 et de Goa des années 70 ―, promouvoir « l’indépendance » est devenu un must. Hé quoi, un petit pays colonisé par d’affreux impérialistes et peuplé de moines pacifistes et rigolards, ça se défend, non ? Hum, ben ça dépend, en fait… Car c’est justement la présence de ces moines aux vêtements teints au carotène qui fait sursauter la fraction de la gauche qui, bien que sensible aux arguments de ses cousines ouvriéristes ou baba-cools, a du mal à soutenir l’horreur théocratique contre l’horreur économique.

Bon, je ne dis pas qu’il ne reste pas un peu de place, dans cette cacophonie, pour des gens qui, sans position tranchée sur la légitimité des Chinois à décrire Lhassa comme une sorte d’Ajaccio d'altitude, sont juste scandalisés par la violence policière et l'absence de liberté d'expression. Je me flatte même d’en faire partie. Mais faut-il que les Chinois soient paranos pour avoir choisi de se focaliser, parmi tous les pays traversés par leur fichue flamme, sur le seul qui n’ait finalement rien à dire de concret sur elle et se contente de régler ses propres comptes sur son dos...

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