Sauver Le Monde
En jargon de presse quotidienne, Bad Godesberg se dit Wapping.
Au milieu des années 80, la presse quotidienne britannique est dans de sales draps. Plombée (sic) par la version locale du Livre-CGT, qui lui impose de n'employer que ses propres troupes et interdit le passage à la photocomposition, elle fait se bidonner jusqu’aux patrons de presse français. C'est dire…
Avec ses coûts de fabrication ridiculement élevés, sa productivité anémique et sa distribution désorganisée, elle n'a pas besoin d’Internet pour passer pour moribonde. A l’époque, les journaux sont composés sur linotype ― c'est-à-dire sur de grosses machines dont le clavier commande la transformation de lingots de plomb en lignes de caractères ― et « maquettés » par des ouvriers typographes sur de lourds cadres métalliques. L’informatique éditoriale a beau être en plein boom, elle n’a pas droit de cité du côté de Fleet Street : qu’un journaliste s’avise de toucher à un clavier d’ordinateur, et c’est la grève ; qu’un journal recrute un ouvrier imprimeur qui ne soit pas membre de la National Graphical Union (NGA) sur une fonction nouvelle, et c’est la grève.
C’est d’ailleurs la grève tout le temps, pour dire la vérité. Et les quotidiens britannique ont beau tenter de contourner le système du « closed shop » ou expliquer aux linotypistes qu’en troquant leur clavier de métallo pour celui d’un traitement de texte ils s’épargneront le saturnisme, rien n’y fait. La NGA est la vraie boss du secteur et n’a aucune envie d’introduire le loup informatique dans la bergerie. Et si les journaux doivent en crever, so be it.
En 1986, l’affreux Rupert Murdoch, propriétaire du Times, mais également d’une tripotée d’autres titres plus ou moins prestigieux, décide pourtant de balancer un grand coup de pied dans la fourmilière. Il fait construire, le plus discrètement possible, une sorte de complexe industrialo-tertiaire dans une banlieue de Londres ― le fameux Wapping ―, y transfère ses journaux, ses salariés volontaires et des ouvriers imprimeurs membres d’une organisation syndicale marginale dans le secteur, l’EETPU.
Que croyez-vous qu’il arrivât ? La grève bien sûr. Mais pas n’importe quelle grève. Non : une méga grève. La mère de toutes les grèves, même, la NGA se battant pour sa survie. Mais nous sommes dans les années Thatcher et la gauche assimile rapidement ce combat à celui des mineurs, dont le mouvement vient d’être brisé par la Dame de Fer. Car enfin, Murdoch est bien un méchant, non ? Et les ouvriers du Livre ont beau être des crapules aux salaires de ministres défendant les pratiques les plus archaïques qui soient, ils sont nécessairement le sel de la terre, aren't they ?
Bon, les journaux de gauche, The Guardian, The Observer, restent un peu en retrait du match de catch et se contentent surtout de compter les points. Tiens, The Independent, un quotidien centriste, en profite même pour se lancer, recrutant les journalistes de chez Murdoch hostiles au coup de force mais acceptant de venir travailler dans un journal rejetant les pratiques de la NGA ! Bah, il s’en fout, le magnat from down under. Sa bataille, il la gagne : la grève se transforme en un incroyable blocus de ses immeubles par le syndicat du Livre, dont les troupes tabassent à l’occasion les salariés non-grévistes (les flics tabasseront eux-mêmes les syndicalistes avec un grand enthousiasme, avouons-le), mais s’achève sur une victoire dont vont profiter tous les titres du pays. Le plomb est remplacé par l’informatique, le monopole d’embauche est supprimé et les journaux peuvent reprendre leur essor.
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A l'orée des années 2010, la presse britannique est florissante. Ses tirages ridiculisent ceux de la presse française, ses journalistes sont deux fois mieux payés que leurs homologues gaulois et, ironie du sort, elle emploie bien davantage d’ouvriers du Livre que nos canards tout en leur offrant de meilleures conditions... Ce qui n’empêche pas la CGT, de ce côté-ci du Channel, de rester aussi inflexible que la NGA de l’époque en matière d’organisation, de pratiques et de défense de ses « acquis ». Oh, bien sûr le plomb a également déserté nos ateliers, mais il y a tellement d’autres moyens de mettre le secteur en coupe réglée. Contrôler l’impression et la distribution de 80% des journaux d’un pays, ça donne tout de même un certain entregent.
En tout cas, ça en donne plus que lorsqu'on se contente de l’écrire, le journal. D’où l’incroyable situation dans laquelle se trouve Le Monde, un quotidien dont le seul moyen de réagir à une crise structurelle est de décimer sa rédaction. Pas en agissant sur ses coûts de fabrication pour empêcher la transformation du Monde en produit de luxe : trop risqué. Pas en s’affranchissant du monopole de distribution des NMPP qui l’empêche d’être diffusé de manière efficace : impensable… Non, en postulant qu’un journal qui en donnera encore moins à ses lecteurs a de l’avenir !
A la décharge d’Eric Fottorino, nouveau patron, virer des journalistes est à peu près le seul levier sur lequel il puisse effectivement peser. Et dans ce contexte, autant choisir de garder les « meilleurs » en sélectionnant lui-même les partants. A la décharge des journalistes, exiger un maximum de départs volontaires est humain : les « meilleurs », justement, ceux qui savent qu’ils retrouveront un poste ailleurs sans trop de difficulté, ou les plus vieux, ceux qui empocheront les indemnités les plus copieuses sont donc des candidats logiques. Mais j’ai beau tendre l’oreille, je n’entends ni les uns ou les autres évoquer l’hypothèse d’un déménagement vers quelque Wapping francilien comme alternative, histoire de changer le plomb en or. Bah, c’est le petit côté PS de nos journaux : Bad Godesberg, ça n’est pas dans notre culture.
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