Ménargues, le Mur et l'amalgame
Pour ce retour au blog, après quelques jours d’interruption pour cause d’entraînement sportif intense, j’ai envie de réagir à l’affaire Alain Ménargues, énième conflit sur le sexe des anges en matière d’ambiguïté antisémitisme / antisionisme.
D’abord les faits : le directeur de l’information de RFI, spécialiste du Proche-Orient, écrit un livre sur la question de la construction d'un mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens Mur (Le Mur de Sharon). Il entend dénoncer l’absurdité de cette initiative qui, sous prétexte de lutter contre les kamikazes, aggraverait la situation. C’est son point de vue. Et c’est un point de vue qui se défend. Y compris en Israël, d'ailleurs.
Mais pour assurer la promotion de son bouquin, Alain Ménargues se rend sur LCI et assure qu’Israël est un « Etat raciste ». Je ne sais pas quels arguments il utilise pour soutenir cette idée puisque je n’ai pas vu l’émission, mais bon, pourquoi pas. Après tout, la France est, elle aussi, selon les altermondialistes réunis la semaine dernière à Londres, un Etat raciste en lutte contre le droit des musulmans à pratiquer librement leur religion :
Le Monde du 19/10/2004
Huées contre la loi sur la laïcité à l'école
Samedi 16 octobre, le séminaire intitulé "Hidjab : le droit de choisir de la femme" a viré, dès les premières minutes, à une attaque en règle contre la loi interdisant le port des signes religieux à l'école, l'Etat français étant qualifié de "raciste et islamophobe". La salve a duré deux heures sous les applaudissements du public. "L'interdiction du foulard n'a rien à voir avec la défense de l'Etat laïque. Elle n'a certainement rien à voir non plus avec une prétendue libération de la femme musulmane", a lancé depuis la tribune Arlène Rodrigues, une jeune Britannique convertie à l'islam il y a sept ans et portant elle-même le foulard. "Elle a en revanche tout à voir avec un Etat dictatorial et la privation des libertés individuelles", a-t-elle affirmé. "Cette loi ne consiste pas seulement à exclure les jeunes filles de l'école, elle atteint aussi les femmes musulmanes qui travaillent dans la fonction publique. Nous recevons des témoignages alarmants de femmes que l'on refuse de soigner parce qu'elles ne veulent pas enlever leur foulard", a-t-elle poursuivi sans être contredite.
En tout état de cause, certains journalistes de RFI s’émeuvent de la prise de position de leur directeur de la rédaction et se réunissent en AG pour exprimer leur opposition à ce qu’ils perçoivent comme une posture politique, incompatible avec sa fonction. Mais ce dernier persiste et signe en décidant de s’exprimer sur Radio-Courtoisie, la station pudiquement qualifiée de « proche des milieux traditionalistes » mais en réalité adossée au journal Présent et vitrine radiophonique de l’extrême droite en France.
Là, il déclare : « J’ai été choqué par le Mur, je suis allé voir des gens, des rabbins, des hommes politiques, si vous regardez le Lévitique de la Thora, qu'est-ce que c'est ? La séparation du pur et de l'impur. Un juif pour pouvoir prier doit être pur, tout ce qui vient contrarier cette pureté doit être séparé. Quel a été le premier ghetto du monde ? Il était à Venise. Qui est-ce qui l'a créé ? C'est les juifs mêmes pour se séparer du reste. Après l'Europe les a mis dans les ghettos.»
L’affaire s’envenime, les syndicats de journalistes de RFI mettent leur patron en cause et le quai d’Orsay, ministère de tutelle de la radio, stigmatise les propos du directeur de l’information en les qualifiant d’ « inacceptables ».
Ménargues, lui, en rajoute : « Encore une fois, les associations de protection d'Israël ou de défense d'Israël pratiquent l'amalgame pour faire passer les commentaires sur la loi politique sioniste comme étant du racisme ou de l'antisémitisme.»
Tout semble donc en place pour une affaire Dieudonné-bis, la dénonciation des propos de Ménargues, parce qu’ils concernent Israël et le Mur, risquant d'être disqualifiée pour raison d’ « amalgame ». Des voix à l’intérieur de la rédaction de RFI commencent d'ailleurs à s’élever en faveur de Ménargues (« Pourquoi est-ce que dès qu'il s'agit d'Israël il y a cette inquisition ? »). Un journaliste objectif et, de surcroît, « spécialiste du Proche-Orient », verrait ses propos muselés par une sorte de police de la pensée toujours prompte à s’abriter derrière l’antisémitisme dès qu’il est question d’Israël...
Il est sans doute trop tôt pour prédire si cette histoire va prendre de l’ampleur ou si, au contraire, elle va s’évanouir dans le tourbillon médiatique. Les deux directions sont envisageables. Mais j’aimerais assez que l’on m’explique, a contrario, s’il est encore possible de dénoncer l’antisémitisme pour ce qu’il est. Mon point de vue sur le fameux mur est probablement le même que celui de Ménargues : une absurdité historique, ne résolvant rien, aggravant les conditions de vie des Palestiniens, éloignant la possibilité d'un réglement du conflit et la création d'un véritable Etat palestinien, etc.
Mais mon sentiment sur Alain Ménargues est qu’il développe clairement un discours antisémite et qu’il choisit de l’exprimer dans un média tout aussi clairement identifié à l’extrême droite de tradition antisémite (Léon Daudet est l’ange tutélaire de Radio-Courtoisie). Il ne vient pas parler du Mur pour ce qu’il est : une construction stupide érigée par un gouvernement israélien de droite dont une partie au moins des électeurs est hostile à la création d’un Etat palestinien. Non, il vient évoquer le tropisme d’enfermement des Juifs (et puisqu’il est question d’un mur, on pourrait sans doute parler de tropisme judéo-maçonnique !) et vient nous rappeler que les Juifs, plutôt que les Israéliens, plutôt que la droite israélienne, auraient inscrit dans leurs textes fondateurs ― Thora et Lévitique ― leur « obligation de pureté et de séparation ».
Il vient nous dire que ce sont les « Juifs eux-mêmes qui ont créé les ghettos européens pour se séparer du reste » : le ghetto comme précurseurs des « gated communities », quoi…
Que d’aucuns, au nom de leur propre agenda, tentent de délégitimer la critique d’Israël par le recours constant à l’anathème, je n’y peux rien. Mais je veux conserver le droit de dénoncer l’antisémitisme pour ce qu’il est vraiment. Que l'on accuse, comme au Moyen-Âge, les Juifs de sacrifier des petits enfants pour fabriquer du pain azyme avec leur sang, ou que l'on vienne expliquer que le concept de Mur de séparation fait partie de la doctrine juive, quelle différence ?
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