Il suffit d’entendre Rocard s’exprimer, ce qui arrive malheureusement de moins en moins fréquemment, pour se souvenir de la perte que représentait sa mise à l’écart prématurée. Invité de France Culture ce matin, il a énergiquement défendu l’action des eurodéputés ayant conduit au retrait de l’équipe Barroso.
Ce qui est formidable, dans cette histoire, c’est de constater à quel point ce « non » des parlementaires européens fait avancer la cause du « oui » au traité constitutionnel. Sur « l’affaire » proprement dite, la démonstration de Rocard est limpide : au-delà des délires anti-pédés et anti-femmes de Butiglione, l’homme de Berlusconi dans le groupe Barroso, l’accumulation de profils « limites » justifiait largement ce front du refus.
De la commissaire à la Concurrence membre d’à peu près tous les conseils d’administration du continent (« Pas grave, estimait Barroso, elle ne s’occupera pas de certains dossiers… »), à celle en charge de l’agriculture propriétaire de plusieurs exploitations subventionnées, en passant par la titulaire des questions douanières accusée de corruption dans sa Lettonie natale, on était loin de la dream team… Et à la limite, la présence de Jacques Barrot (autrefois condamné à huit mois de prison avec sursis pour financement illégal du CDS) relevait presque le niveau...
Mais bon, la capacité du parlement européen à dire non et à forcer Barroso à revoir sa copie témoigne justement de la progression démocratique continue de l’Union, les députés étant enfin sortis du rôle « consultatif » qui était encore le leur jusqu’au traité d’Amsterdam (dixit Rocard, auquel j’accorde une confiance aveugle, n’ayant pas moi même eu l’occasion de lire en détail ce fameux traité).
Renvoyant gentiment Alexandre Adler à ses chères études, Michel Rocard a rappelé que, non, la mise en cause d’un responsable politique pour « conflit d’intérêt » n’avait rien à voir avec une éventuelle « ère du soupçon » et que refuser à un type ayant qualifié l’homosexualité de péché de devenir le garant des libertés individuelles en Europe ne saurait être décrit comme une sorte de « pogrom » anti-catholique !
Si Fabius, comme le prétend mon ami Michel B. est réellement sincère dans son combat sur le « non » à la Constitution européenne et n’est en rien engagé dans une stratégie électorale aux allures de billard multi-bandes (ce que je prétends), il devrait prendre note de ce qui vient de se passer. Les institutions européennes, de traité en traité, font effectivement avancer le schmilblick et casser ses jouets ne les fait pas fonctionner mieux. D’aucuns se plaignaient de la couleur trop libérale de la commission Barroso ou du manque de poids des citoyens de base dans les processus communautaires : les eurodéputés, élus du peuple, renversent la vapeur.
Le traité constitutionnel, ni gravé dans le marbre, ni pensum giscardien, ni manifeste ultra-libéral, mais nouvelle étape dynamique, permettra lui-aussi, en son temps, que des réactions telles que celle-ci puissent être suivies d’effets directs et tangibles. Allez, je me risque : voter « non » à la constitution, c’est voter Butiglione. Moi, je préfère voter Rocard. Rocard, Président !
©Commentaires & vaticinations
Me voilà donc obligé de me manifester puisque l'on déforme mes propos. Précision utile : je n'ai jamais dit que Fabius était sincère dans son combat pour le "non" (ni le contraire d'ailleurs).
Je dis seulement que si ce choix est uniquement tactique et sert seulement de prétexte à un positionnement personnel pour décrocher l'investiture du PS pour la présidentielle (une thèse mise en avant par la plupart des éditorialistes), c'est une erreur énorme, tellement étonnante de la part de l'un des hommes politiques français les plus expérimentés que j'ai de la peine à croire à cette version du positionnement purement "tactique". Car, même si tout le monde joue aujourd'hui à se faire peur, on sait très bien qu'au final, le "oui" l'emportera au sein du PS, puis dans l'ensemble du pays. Et Fabius se retrouvera automatiquement marginalisé. Alors qu'il aurait pu se contenter de coller sagement à François Hollande durant la campagne pour le référendum et tenter ensuite de faire valoir son expérience dans le sprint final.
En l'absence de candidat "naturel" ou "évident" émergeant du PS, Fabius n'avait nul besoin de tenter ce pari fou pour préserver ses chances pour la présidentielle. Donc s'il s'agit d'un choix "tactique", il me paraît particulièrement mauvais. Voilà ce que je voulais dire...
Rédigé par: Michel B. | jeudi 28 octobre 2004 à 18:57
J'ai trouvé très juste la réponse de Rocard à Adler. Adler qui était pourtant relativement convaincant, notamment sur le procès fait à certains commissaires (à l'agriculture, notamment, ce n'est pas une nouveauté).
Rocard aime l'Europe, il est dedans, avec une fermeté et une exigence que n'ont pas la plupart des gouvernements à son égard. C'est vraiment appréciable.
Je rejoins Rocard sur quasi-toutes ses positions, mais moins sur la Turquie en Europe. Je lui reproche ici de faire l'abandon d'un projet d'intégration européenne cohérent. Un peu fataliste, sur ce coup.
C'est vrai que le traité constitutionnel apportera des réponses à la crise de la commission. Réduction du nombre de cmmissaires et poids accru du parlement... Mais ne résoudra pas tout : on aura toujours un poids majeur des gouvernements. Et tant que ceux-ci prendront la commission comme un moyen de placer leurs hussards, quelles que soient leurs compétences...
Rédigé par: Nicolas (versac) | vendredi 29 octobre 2004 à 10:12
Trés beau billet pour le fan de rocard que je suis!
Rédigé par: socdem | samedi 13 novembre 2004 à 19:56