Sarkozy sacré par les militants de l’UMP, on s’y attendait et la presse est bien complaisante lorsqu’elle décide de donner l’envergure que l’on sait à cet événement. Que TF1 filme aussi goulûment le podium du Bourget, ok, c’est son job. Martin Bouygues, supporter en chef de l’ex-ministre des Finances, serait même idiot de ne pas mettre la « première chaîne d’Europe » au service de celui dont il fut le témoin de mariage. Mais les autres : Libé, Le Monde et les quelque 600 journalistes présents (selon la police ?). Etaient-ils à ce point convaincus que c’est d’Histoire qu’il s’agissait, les 85,1% de Sarkozy préfigurant une installation triomphante à l’Elysée en 2007 ?
Sarkozy sacré par les militants de l’UMP, c’est surtout la victoire de l’esbroufe sur le fond, pour reprendre l’expression de DSK lors de la présentation du budget 2005 (Esbroufe : n.c., étalage de manières fanfaronnes, air important par lequel on cherche à en imposer - Le Robert) . Esbroufe à l’Intérieur, esbroufe aux Finances et maintenant esbroufe au Bourget…
D’ailleurs, à l’heure du bilan, que reste-t-il de concret du passage récent de Speedy Sarkozy aux manettes ? La fermeture de Sangatte, par exemple, était sans doute la première initiative véritablement marquée par ce désir d’épater la galerie à grands frais. Donnant le sentiment de régler un problème sur lequel la gauche avait baissé les bras, il ferme le centre la Croix-Rouge, arrête quelques passeurs et renforce la sécurité des accès à Eurotunnel. Moi-même, à l’époque, je me souviens de m’être interrogé sur sa capacité à débrouiller aussi facilement ce qui passait pour une situation inextricable. Mais avec le recul, les passeurs sont toujours là, rançonnant des pauvres types débarqués d’on ne sait où et désormais dispersés dans tout le calaisis à la recherche d’un hébergement de fortune. Le centre de la Croix-Rouge a disparu, c’est sûr, mais le problème de ces gens est toujours le même, leurs conditions de vie se sont aggravées et la gestion sanitaire de la situation est devenue inexistante. Et si le nombre de passages illégaux a effectivement diminué, il semble que ce soit surtout du fait des Anglais qui ont augmenté leurs contrôles des infrastructures – y compris sur sol français .
Bref, si régler la question de Sangatte se résumait à donner un coup de main à la police anglaise, alors, oui, il n’y a clairement plus de problème. Mais s’il s’agissait d’initier une politique paneuropéenne de gestion de l’accueil des réfugiés, il ne s’est pas passé grand chose.
Sarkozy s’est également chargé de résoudre la question de la délinquance. Visitant les commissariats des quartiers chauds, de préférence la nuit et entouré de caméras, il a équipé les BAC de fusils à flash-ball et restructuré la manière dont coopéraient police et justice. Là encore, tout le monde est sous le charme. TF1, qui nous avait expliqué à quel point la France vivait dans une terrible insécurité jusqu’au 21 avril 2002, s’est empressée de nous rassurer sur les changements en cours.
Souvenez-vous : la France était à feu et à sang. Les voitures brûlaient par centaines dans des rues contrôlées par des sauvageons contaminés par la pensée 68. Les bons citoyens rasaient les murs en serrant leurs téléphones portables dans leurs petits poings crispés. Mais l’Hexagone est aujourd’hui pacifié par le redoutable Sarkozy, les gangs de banlieue ayant enfin compris que les zones de non-droit seraient reconquises les unes après les autres. La preuve ? Gendarmes et policiers s’embrassent désormais sur la bouche et organisent des soirées avec les juges et les douaniers qui font équipe avec eux dans le cadre des Groupements d’Intervention Régionaux (GIR), symboles d’une harmonie républicaine enfin retrouvée.
Super. Moi-même, je commençais à me sentir mieux. Mais, me promenant sur le site du ministère de l’Intérieur à la rubrique des stats, j’en suis vite venu à me demander si les efforts du petit Nicolas ne tenaient pas davantage du bluff ou du chiqué (synonymes d’esbroufe, toujours d’après Le Robert) que de la révolution copernicienne en matière de sécurité. Et sans me poser trop de questions sur la manière dont crimes et délits sont recensés, j’ai le vague sentiment que les hauts et les bas constatés d’une année sur l’autre font intervenir des paramètres à géométrie formidablement variable.
En 2001, par exemple, année d’augmentation incontrôlée de la délinquance, l’INSEE indique benoîtement que le taux de criminalité était en fait (à 68,8 commissions pour mille habitant) rigoureusement identique aux taux de 93 et 94, mais que c’est l’augmentation de la population en valeur absolue qui explique un nombre de faits supérieur (« légèrement supérieur », précise l’INSEE avec à propos). Ah bon, tout ça ne serait donc que l’esbroufe, alors ?
L’esbroufe, elle est aussi repérable du côté de la vigueur toute napoléonienne avec laquelle notre ami Sarko a décidé de prendre en main l’organisation de la religion musulmane en France via la création du CFCM. Encore une fois, dans ma grande naïveté, je m’étais d’abord dit que son approche était probablement la bonne, la mise en place d’une structure réminiscente des consistoires protestants et israélites étant un bon moyen de permettre la constitution d’un « islam à la française », débarrassé des influences intégristes étrangères.
Parfait. A quelques petites exceptions près : le CFCM est désormais dominé par les Frères musulmans de l'UOIF et de la FNMF, un groupe fondamentaliste marginal dont l'un des leaders, Mohamed Béchari, n’oublie jamais d’aller embrasser Abassi Madani, chef historique du FIS et responsable de la mort de centaines de milliers d’Algériens, au retour des ses « missions officielles » au Moyen-Orient. Mais ce n’est pas tout : les 4 ou 5 millions de citoyens ou de résidants français originaires d’un pays à majorité musulmane sont désormais, nolen volens, représentés par un organisme religieux, comme si leur identité se résumait à ce seul aspect.
Il est vrai que, pour Sarkozy, les valeurs morales n’ont de réalités que lorsqu’elles sont sous-tendues par de bonnes vieilles valeurs religieuses. Mais quid d’un prénommé Ali qui n’aurait pas visité une mosquée depuis sa première communion ?
Bon, mais notre homme s’est tout de même illustré à Bercy, remettant la France sur le chemin de la croissance, sauvant Alstom et bataillant pour la relance de la consommation. Esbroufe, esbroufe, esbroufe... Au moment où il quitte les Finances, la croissance repique du nez et ne sera sans doute pas supérieure à 2,4%. Le compteur du chômage est bloqué à 9,9%. Le déficit budgétaire n’est repassé dans les clous de l’Union que par la grâce d’un artifice comptable « non-récurrent » (la soulte versée par EDF pour la reprise de ses engagements sur les retraites – dont on lit qu’il s’agit d’un véritable bombe à retardement pour les comptes publics). Les accords passés avec la grande distribution n’ont servi qu’à assister les campagnes marketing d’un Carrefour à la recherche d’un nouveau souffle face aux hard-discounters. Le grand libéral est également allé demander, sans craindre le ridicule, aux nouveaux membres de l’Union de bien vouloir – immédiatement et sans délais – aligner leur fiscalité sur les entreprises sur les niveaux français (niveaux dont il souhaite pourtant la baisse, allez comprendre…).
Force est pourtant de constater que, à côté de l’esbroufe, il y a effectivement une certaine audace, pour reprendre les propres termes de l’intervention de Sarkozy au Bourget. Et cette audace, qui permet au vibrion de l’UMP d’être sur tous les fronts, de prendre tous les risques, de jouer au chat et à la souris avec Chirac, fait cruellement défaut à ceux dont on aimerait entendre la voix (pas forcément plus souvent, mais au moins différemment).
De fait, et je trouve ça vraiment désolant, c’est vers Fabius qu’il faut se tourner pour chercher de l’audace à gauche. En tentant de prendre la tête du Non « progressiste » au mépris, c’est mon avis et je le partage, de toute sincérité, il prend effectivement un pari d’une telle magnitude qu’il en devient éminemment et positivement audacieux. Mais au-delà de l’audace d’un Sarkozy ou de celle d’un Fabius, au-delà de l’esbroufe et des gesticulations stratégiques, il reste certainement un peu de place pour ceux qui ont encore des convictions à exprimer. De l’ambition aussi, pourquoi pas, c’est bien l’ambition, mais des convictions surtout.
DSK, please, ne nous laisse pas seuls avec Sarkozy et Fabius… Ou alors, laisse la lumière allumée.
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