Mon ami Michel B., qui reprochait à ma sortie sur les conséquences éventuelles d’un « Non de gauche » au Traité constitutionnel d’être trop « caricaturale », devra m’expliquer où se situe désormais la caricature. Lorsque Fabius, invité d’Europe 1 et cité par Libé, évoque « une conjonction entre Sarkozy, Chirac et (…) le PS », on se demande en effet s’il ne s’apprête pas à publier un programme proche de mes élucubrations de la semaine dernière…
L’ex-plus-jeune-Premier-ministre-de-France en arrive toutefois, dans le même temps, à faire peur à certains partisans d’un Non plus « progressiste » et à inquiéter les thuriféraires d’un Non plus « populaire ». Bref, plus les bonnes raisons de clamer « Non » à gauche se multiplient, moins elles ont de rapport les unes avec les autres – au grand dam d’un Fabius jouant les Seigneurs des anneaux (un anneau pour les gouverner tous, quoi…).
Il faut dire que Fabius, en accusant les partisans du Oui (autrement dit DSK et les siens si l’on postule, comme je le fais, que le gentil Hollande n’est plus qu’un figurant), d’être vendus à la droite, prend évidemment le risque d’un sacré retour de bâton. Longtemps perçu comme le symbole de ceux qu’il conspue aujourd’hui (grosso modo, les crânes d’œuf social-démos proches du patronat), sa dénonciation d’un PS noyauté par les sociaux-traîtres ne convainc pas grand monde. Et l’homme « du virage social libéral » sous Mitterrand, le Brummell de la rue de Solferino, aura décidément du mal à fédérer les « nonistes » alignés à sa gauche.
En tout état de cause, lorsque les militants PS voteront, d’ici quelques jours, pour déterminer s’il est nécessaire de mettre un coup d’arrêt à la construction européenne afin de mieux repartir du bon pied, ils donneront sans doute aussi le signal d’une vraie recomposition de la gauche française – ce qui sera peut être mal pour un bien.
Car, contrairement à certains indécrottables optimistes, je ne crois pas que le Oui puisse l’emporter « à coup sûr », la raison prévalant toujours au dernier moment, comme par magie ou par déterminisme historique (cf. : Maastricht). Je crois au contraire que le jusqu’au-boutisme de nos orthodoxes fait courir un risque réel à l’adoption de la Constitution par la France et, partant, par l’Europe toute entière.
J’entendais d’ailleurs récemment DSK à la radio expliquant que la gauche du PS avait une responsabilité énorme dans la mesure où elle pouvait entraîner un Non du PS, lequel entraînerait un Non de la France, lequel entraînerait un Non européen (je cite de mémoire et grossièrement ces propos saisis à la volée sur France Inter mais je ne crois pas en trahir l’esprit)...
De mon point de vue, ce jeu de dominos absurde remonte encore plus haut dans la chaîne, le Non de gauche étant ultimement inspiré par le désir, de la part d’une partie des huiles du PS, de rester en phase avec des positions définies par le sympathique postier qui sert de figure médiatique à la Ligue depuis quelques années. En d’autres termes, mais je suis encore sans doute dans la caricature, quelques minuscules comités trotskistes ayant obtenu 10,44% (LCR + LO + PT) des voix lors du scrutin du 21 avril 2002, permettant ainsi l’élimination de Jospin et la réélection de Chirac, ont désormais la capacité de stopper l’Europe dans sa course.
De quoi redonner du tonus à la théorie du chaos, même si les clichés sur « l’effet papillon » sont censés avoir du plomb dans l’aile chez les scientifiques. Mais de quoi aussi se demander ce à quoi croient vraiment nos amis fabiusiens (ou mélenchoniens, ou montebourgiens, ou emmanuelliens, etc.).
© Commentaires & vaticinations
Cher Hugues S.,
Etant une nouvelle fois cité dans ton blog (j'ai effectivement l'impression de te servir d'"outil rhétorique"), je me permets de donner mon sentiment sur ton dernier "commentaire" et tes récentes "vaticinations".
Petite précision en préambule : je ne suis absolument pas "fabiusien" et je pense même que Fabius a désormais peu de chances de représenter le PS à la prochaine présidentielle après sa surprenante erreur stratégique de positionnement sur la constitution européenne (sans préjuger de ses convictions profondes qui, je l'admets, sont difficilement lisibles). Je pense en effet que le "oui" va finalement l'emporter au sein du PS et je ne comprends pas qu'un homme politique aussi chevronné que Fabius ait pu un instant penser le contraire et tenter ce pari fou (alors qu'il lui suffisait de coller à Hollande et à DSK pour tenter de faire valoir son expérience dans la dernière ligne droite).
Ceci étant dit, je pense que ton commentaire repose sur un contresens. Quand Fabius dit que dans l'hypothèse où le "oui" l'emporte au sein du PS, il y aura "une conjonction entre Sarkozy, Chirac et le PS", il ne veut pas dire que le PS se trahira ainsi en s'alliant avec la droite, il fait seulement une analyse politique simple et juste : l'Elysée, le gouvernement, l'UMP et le PS appelleront à voter "oui" au référendum, alors que le PC, l'extrême gauche, les souverainistes et le FN défendront le "non". C'est un fait. Il ajoute d'ailleurs : "Pour moi, ce n'est pas un argument déterminant, mais cela créerait une situation politique extrêmement particulière". Et il a raison, surtout si l'on pense à la réaction, malheureusement connue, des nombreux "mécontents" qui peuplent l'Hexagone et qui risquent de trouver une nouvelle fois dans le vote aux extrêmes l'expression de leur insatisfaction.
Cette "situation politique extrêmement particulière" dont parle Fabius n'est pas sans rappeler d'ailleurs les conditions du référendum sur Maastricht : le principal parti d'opposition, seule alternative de gouvernement, défendra la même position que le parti majoritaire, actuellement au pouvoir. Il faudra donc compter sur "l'intelligence" des électeurs qui devront uniquement se prononcer sur la constitution européenne et non en fonction d'enjeux politiques nationaux.
Par exemple, les électeurs de gauche qui sont mécontents de la politique menée par Chirac et Raffarin, inchangée malgré les sanctions électorales des régionales et des européennes, devront quand même voter comme leur diront de le faire Chirac et Raffarin. Au moment de se rendre aux urnes, il ne faudra pas trop qu'ils pensent qu'ils avaient déjà été obligés de voter Chirac en 2002, après l'"accident" catastrophique du 21 avril...
Je pense que c'est de cette "situation politique particulière" dont parle Fabius et elle est effectivement préoccupante. Cela ne veut pas dire pour autant que le PS doit appeler à voter "non", mais sa campagne pour le "oui" devra néanmoins se distinguer de l'autre campagne pour le "oui" menée par Chirac et Sarkozy. Espérons que les électeurs percevront toutes ces subtilités.
Je pense également par ailleurs que pour représenter une réelle alternative en 2007, la gauche devra présenter un programme, un projet de société et des valeurs clairement distincts de ceux de l'UMP. Et pour gagner, elle devra absolument rassembler toute la gauche. La gauche bien pensante ne doit donc pas se tromper d'adversaire. Aucun candidat de gauche, fût-il DSK (comme dans tes rêves les plus fous), ne pourra gagner sans les voix des électeurs des Verts, du PC et de l'extrême-gauche... Rassembler d'abord son camp : c'est l'une des bases intangibles de la politique.
Rédigé par: Michel B. | lundi 15 novembre 2004 à 18:29
Yo Michel B. !
Je le sais bien que tu n'es pas fabiusien... Je n'en connais même pas, moi, des fabiusiens. Disons simplement que tu tends à lui accorder le bénéfice du doute et à lui reconnaître un certain courage pour ce que tu perçois comme une démarche "courageuse" (ou suicidaire ?) quand je n'y vois qu'une manoeuvre.
Maintenant, et c'est que je disais dans ma note de ce matin, je ne vois pas comment on peut être aussi certain de la victoire du Oui. Et quand la maison brûle, chercher à distinguer si les uns ou les autres voteront Non en fonction d'enjeux nationaux, de stratégies politiciennes ou de convictions intimes sur l'avenir de l'Europe n'a plus grand intérêt. Le Non est dangereux, le Oui est une nouvelle étape. Je préfère continuer à avancer.
Rédigé par: Hugues | lundi 15 novembre 2004 à 19:05
Et l'Europe dans tout ça ?
Dans vos considérations, ce qui est surprenant, c'est que personne ne se pose la question des implications et des enjeux EUROPEENS. Est-ce que vous croyez que l'électeur espagnol, irlandais, portugais ou danois -qui va lui aussi s'exprimer par referendum- se pose la question de savoir s'il doit rejeter le Traité établissant une Constitution parce qu'il a été signé par Jacques C. et J-P Raffarien ?
Pour rappel, le PP d'Aznar se battait bec et ongle pour l'inclusion d'une référence à Dieu et au "christianisme" dans le texte. Cette revendication n'a pas été satisfaite, est-ce qu'il qualifie pour autant le texte de torchon laïc ? Non.
Rédigé par: chourka | mardi 16 novembre 2004 à 09:13
Les autres pays ne vont évidemment pas se déterminer sur la seule position française. Mais outre le fait qu'il suffit d'un refus pour mettre le Traité à la poubelle, le Non de la France a une valeur symbolique évidente (un Non allemand serait du même ordre).
Mais d'une manière générale, on constate que le Non des autres pays est globalement à droite et leur Oui globalement à gauche. Il n'y a qu'en France où le Non rassemble une coalition allant du Parti des Travailleurs au Front National, en passant par l'ensemble des partis de gauche (hors une fraction du PS).
Rédigé par: Hugues | mardi 16 novembre 2004 à 13:46