Fiscalité : les « chiens » conservent leur niche
C’est la rentrée sociale. Le gouvernement fait semblant de réformer la fiscalité, la gauche lui reproche son libéralisme et la droite le critique pour sa timidité. Business as usual, quoi… Mais qu’en dit le quatrième pouvoir ?
Les propositions fiscales de Dominique de Villepin, immédiatement dénoncées pour leur ultralibéralisme forcené par les uns mais condamnées pour leur timidité socialisante par les autres, me frappent surtout par leur capacité à préserver le statu quo. Et le « Grand Soir fiscal », vers lequel pointaient les rumeurs concernant un rapport commis par deux brillants économistes proches du Premier ministre, ne m'empêchera sans doute pas de me coucher tôt…
Après tout, la volonté du gouvernement étant surtout de ne faire sa révolution qu’à « recettes constantes », la diminution du nombre de tranches d’imposition, principale innovation repérée, n’est certainement pas de nature à épater les partisans, toujours plus nombreux, du taux unique. Que l’on ne s’y trompe pas, toutefois, Commentaires & vaticinations est loin de se faire l’avocat de la flat-tax, ni même de la réduction de l’impôt en général. Une social-démocratie qui fonctionne ayant besoin de ressources conséquentes, je n’ai jamais rien eu à reprocher à la physionomie scandinave de notre pression fiscale. J’ai toujours, en revanche, été scandalisé par la médiocrité du retour sur investissement accepté par les contribuables français en échange de leurs cotisations suédoises.
Taxés comme des Vikings, les Français comptent à peu près autant de pauvres que les Grands-Bretons, plus de smicards que les Yankees et infiniment plus de sans-abri que les Helvètes, trois populations pourtant championnes du laxisme gabelou (une considération s’entendant « Toutes Taxes Comprises », l’impôt sur le revenu étant, en France, une contribution presque marginale et l’essentiel des recettes de l’Etat passant par bien d’autres canaux, TVA en tête).
Clairement, faire passer de 7 à 4 tranches le calcul de l’IR ne transformera donc pas la France en utopie madelinienne, n’en déplaise aux leaders syndicaux du Trésor. Et je n’aurais donc pas grand-chose à dire de ce non-événement si, en tant que bénéficiaire de l’une de ces niches fiscales bien de chez nous, je n’avais été frappé par l’absence de mesure concernant ces anachronismes consciencieusement ignorés à chaque nouvelle nuit du 4 août budgétaire.
Ainsi, et à l’intention de ceux qui n’auraient jamais entendu parler de cette amusante spécificité du journalisme hexagonal, je me permettrais de rappeler que les titulaires d’une carte de presse peuvent, au moment de remplir leur déclaration, déduire 7 650 euros de leur revenu imposable avant même d’appliquer les abattements standards des salariés lambda… Bon, il convient d’indiquer que ce privilège a eu tendance, au fil des ans, à perdre de son importance. A une certaine époque, il était en effet possible de déduire jusqu'à 30% de ses gains annuels sans plafond, avant que ne s’impose (sic) un maximum de 50 000 francs (je vous parle évidemment d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, le franc en ce temps-là, etc.).
Il convient également de rappeler que les journalistes n’étaient, alors, pas les seuls à bénéficier de la bienveillance du Trésor, toute une flopée de professions (près d’une centaine en fait), des pipiers de Saint-Claude aux hôtesses de l’air, jouissant également du clientélisme républicain et de l’amour du corporatisme sans lesquels la France ne serait plus vraiment la France.
Mais de cette fameuse époque, parlons donc. A l’automne 1996, Alain Juppé est à Matignon, Jean Arthuis est à Bercy et l'idée d'un vigoureux nettoyage de ces multiples niches fiscales fait son chemin. Pour la plupart des professions concernées, cette initiative sera d'ailleurs conduite à son terme, la capacité de mobilisation des VRP n’étant manifestement pas de très haut niveau. Les journalistes, eux, vont se lancer dans un combat acharné pour la préservation de leur ristourne, arguant de sa « légitimité historique » et de son « intégration objective à la rémunération » des plumitifs, prétendument mal payés… Pour la petite histoire, cet abattement avait effectivement été attribué aux journalistes au sortir de la deuxième guerre mondiale, dans le cadre d’un dispositif visant à stimuler la reconstruction d'un paysage médiatique bouleversé par l'occupation allemande. Mais une contrepartie existait, la ristourne étant censée couvrir les frais professionnels (déplacements, repas…) non intégralement remboursés par des journaux impécunieux.
Pour autant, en 1996, la situation a considérablement changé et les journalistes, exception faite des stars de la TV et des soutiers de la presse hebdomadaire régionale, sont désormais rémunérés sur des bases proches de celles de salariés exerçant dans d'autres secteurs mais comparables en termes de niveau d’études ou de responsabilité. Et leurs frais étant, précisons-le, totalement pris en charge par les entreprises, plus rien, au-delà de la classique défense d’un « avantage acquis », ne justifie le fait qu’un rédacteur de presse, à revenu identique, puisse payer moins d’impôts qu’un prof ou un comptable…
Las, c’était compter sans la puissance de feu du quatrième pouvoir qui, se lançant dans une campagne de lobbying sans précédent, parviendra à échapper au couperet fiscal, bénéficiant dans son action du soutien a priori incongru des organisations patronales. Ces dernières, considérant qu’un risque existait, en cas de disparition de l’abattement, d’une exigence de compensation sous forme d’augmentations de salaires, étaient en effet totalement hostiles au changement. De surcroît, le discount s’appliquant également à une partie des charges sociales, l’intérêt bien compris des Hersant, Hachette et autres Prisma était évidemment de soutenir leurs p’tits gars dans la terrible épreuve ! Les p’tits gars, en l’occurrence, avaient de la suite dans les idées et imaginèrent, en bons promoteurs de la déontologie sacrée à laquelle ils adorent se référer, d'imposer un black-out médiatique à tous les députés ayant l'outrecuidance d'envisager la disparition des niches fiscales, les menaçant de ne plus rien écrire sur eux, quelle que soit la nature de leur action...
Cette période d’effervescence allait d’ailleurs culminer avec une journée de grève nationale au cours de laquelle des milliers de journalistes (dont votre serviteur !) marchèrent sur l’Assemblée, réussissant le tour de force de transformer ce banal conflit catégoriel en combat pour la liberté de la presse (quelques centaines de mes confrères, bravant le froid et le ridicule d’une journée de décembre, s’étaient d’ailleurs réunis au pied la pyramide du Louvre pour y déclamer théâtralement un « serment de défense du statut de journaliste », le Jeu de Paume leur ayant scandaleusement été refusé par la préfecture).
Moi-même, à l’époque, et en dépit des réflexes moutonniers du jeune rédacteur encore acquis au dogme, je sentais bien que la défense syndicale de privilèges fiscaux avait quelque chose de bizarre. A fortiori lorsqu’elle recoupe les intérêts d’entreprises souvent florissantes (je travaillais à l’époque pour un groupe de presse à la rentabilité légendaire). Formulant, ici et là, quelques réserves sur ce choix de censurer des parlementaires votant un texte en leur âme et conscience, attirant l’attention de certains de mes confrères les plus radicaux sur le fait qu’il n’appartenait pas à l’Etat de compenser le salaire des journalistes afin d’éviter à leurs employeurs de les augmenter, je frôlais l'hérésie... Fort heureusement, ma déviance devait restait gérable et c’est avec détermination que je participais au grand raout de l’Assemblée, fier de battre le pavé aux cotés de milliers de titulaires de la carte de presse (un document dont il faudra un jour évoquer l’origine dans ces pages).
Je me souviens, à ce propos, et alors que nous terminions la manif à la terrasse d’une brasserie du boulevard Saint-Germain, d’avoir été rejoint par le sympathique Henri Emmanuelli, échappé de la Chambre pour assurer les Camille Desmoulins en blousons de cuir de son soutien le plus ferme. Bah, la démagogie du futur leader noniste, au bout du compte, était certainement moins surprenante que la manière dont nous fûmes accueillis au journal le lendemain de la grève : dans son infinie bonté, la direction du groupe avait décidé de nous payer cette journée afin de ne pas pénaliser les défenseurs d’une si juste cause…
Au final, le gouvernement revint sur sa décision d’inclure les journalistes dans son opération d’hygiène fiscale et négocia avec les organisations syndicales et patronales un système marginalement moins avantageux pour les journalistes, mais leur permettant tout de même de s'acquitter de leur noble tâche d’information et de dénonciation des turpitudes d’un gouvernement clientéliste sans risquer l'inanition. Et c'est ce qui me permet, encore aujourd'hui, chaque année, de déduire l’équivalent de 6 mois de rémunération d’un smicard de mon revenu imposable… Ceux que François Mitterrand avait un jour qualifiés, un peu lestement tout de même et à l'occasion de l'enterrement de Pierre Bérégovoy, de « chiens » conservaient donc leur niche.
La réformette Villepin, remise en perspective, ne devrait donc pas susciter autre chose que des réactions aussi convenues que pavloviennes (pour des chiens, c’est bien le moins) dans la presse, jusqu’à ce que l’on en apprenne davantage sur la manière dont seront traitées les ultimes anomalies corporatistes du code des impôts. Dans l’intervalle, ouaf alors…
© Commentaires & vaticinations

Exerçant, moi aussi, le métier de plumitif, j'ai eu quelque scrupule à défendre mes "avantages acquis" en 1996. Je n'ai donc pas pris part à ce mouvement corporatiste (bon, d'accord, la vraie raison étais sans doute ailleurs: mes activités amoureuses prenant souvent le pas sur toute autre forme d'engagement, j'avais sans doute mieux à faire à cette époque... mais c'est une autre histoire).
Rétrospectivement, je me dis que ce combat n'était - peut-être - pas aussi illégitime qu'il paraît. Contrairement à ce qu'écrit Mister Vaticineur, les rémunérations des journalistes ne me semblent pas à la hauteur de leur niveau de formation, de leur charge de travail et de leur responsabilités. Pour quelques groupes (l'abominable Prisma par exemple) qui payent décemment leurs journalistes ou leur offrent des avantages sympathiques (entre les congés payés et les RTT, les salariés de la presse quotidienne ont du mal à prendre toutes leurs vacances), combien de journaux alignent leur grille de salaire sur les minima syndicaux... qui sn'ont pas grand-chose à envier à celles des ouvriers spécialisés albanais. Je suis surtout choquée de voir que la plupart des journalistes gagnent moins bien leur vie - et travaillent nettement plus! - que les ouvriers du livre.
Au lieu de défendre cet abattement fiscal plus ou moins légitime, la profession aurait sans doute gagné à clarifier ses relations avec les sphères politiques, syndicales et - plus encore aujourd'hui - économiques. L'état de délabrement de la presse française est désespérant. Les patrons de presse passent leur temps à faire jouer leurs relations (menaces ou chantage à l'appui) pour boucler leurs fins de mois. Au lieu d'écrire pour les puissants (politiquement ou économiquement), il feraient peut-être mieux d'écrire pour leurs lecteurs.
Rédigé par:Sasa | le samedi 03 septembre 2005 à 09:34
Sasa: je ne suis pas certain que l'impôt ait ici et maintenant vocation à corriger les conséquences d'un rapport de force défavorable entre salariés et employeurs :-)))
Rédigé par:Gus | le samedi 03 septembre 2005 à 12:14
Comment c'est-y qu'on fait pour avoir une carte de presse?
Rédigé par:sharky | le samedi 03 septembre 2005 à 20:59
la vraie question est : que fou cette photo de puppets en illustration ?!
Rédigé par:nico | le dimanche 04 septembre 2005 à 18:30
T'es un Extra terrestre de la blogosphère.
Oui, c'est tout.
Rédigé par:Vinvin | le dimanche 04 septembre 2005 à 22:15
En effet, Gus, l'impôt n'a pas vocation à rééquilibrer les relations salariés-employeur. C'est avant tout l'expression d'une politique économique. Politique qui peut avoir pour objectif de soutenir des filières en difficultés: la sidérurgie, l'agriculture et, pourquoi pas, la presse. Il existe, en l'occurrence, (au moins) deux autres formes de soutien à la presse: des tarifs préférentiels pour l'acheminement du courrier et des abattements de charges sociales.
Après tout, dès lors qu'un gouvernement décide de soutenir une filière, je trouve assez logique qu'il en assume le coût, plutôt que de le faire porter à d'autres acteurs (la Poste ou la Sécu, par exemple). Ce qui me rappelle un autre débat: le statut d'intermittent du spectacle. Que l'Etat français souhaite encourager l'industrie culturelle est sans doute une excellente chose. Mais pourquoi fait-il porter le coût de cette politique à l'assurance-chômage (qui n'a franchement pas besoin de ça)?
Bon, et puis d'abord, j'ai reçu mon avis d'imposition hier, et tout à coup soudainement, je trouve mon avantage corporatiste parfaitement justifié, et même que si Monsieur Cadbury pouvait le faire encore un peu plus long, je serais prête à voter pour lui. Na.
Rédigé par:Sasa | le lundi 05 septembre 2005 à 08:28
Sasa, Gus,
Il me semble que, comme je le précisais, une fois les stars de la télé et les miséreux de la PHR évacués, les salaires des journalistes étaient très proches des pratiques d'autres secteurs. Mais les salaires directs des Français étant, d'une manière générale, assez faibles, on voit mal pourquoi ceux des journalistes détonneraient.
Par ailleurs, je persiste dans l'idée qu'il n'appartient pas à l'Etat de compenser par des abattements fiscaux d'éventuelles insatisfactions salariales sectorielles. Je crois savoir que les coiffeurs sont mal payés, que les chaînes de franchisés type Jean-Louis David sont très rentables, mais que Bercy n'est que rarement appelé à la rescousse par le syndicat des figaros (ce qui nous ramène à la presse, ha ! ha ! ha !).
Sharky,
POur avoir une carte de presse, il suffit d'être journaliste. C'est comme la carte Orange, accessible à quiconque prend le métro sur une base régulière.
Nico,
Il faut cliquer sur la photo pour l'agrandir. Il s'agit du célèbre Muppet Newsman, symbole du journalisme d'investigation, de l'objectivité et de la rigueur.
Vinvin,
La Guerre des mondes est commencée...
Rédigé par:Hugues | le lundi 05 septembre 2005 à 10:21
"Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l'on ait pu livrer aux chiens l'honneur d'un homme" disait Mitterrand lors de ce discours célèbre. Si je comprends bien la phrase citée, 'on' y désigne ceux qui ont 'diffamé' Bérégovoy donc, entre autres, les journalistes. Personne n'est traité de 'chiens' ici pas plus que quiconque n'est traité d'orties dans l'expression 'jeté aux orties'.
Cela dit Mitterrand aimait beaucoup les chiens non ?
Rédigé par:maruku | le lundi 05 septembre 2005 à 11:21
Je crois me souvenir que Beregovoy avait davantage de raisons d'en vouloir à Mitterrand qu'à tous le chiens et tous les journaleux de la terre. Mais c'est une autre histoire.
Rédigé par:Sasa | le lundi 05 septembre 2005 à 23:13
J'ai toujours pensé qu'avec un peu d'honneteté il devenait possible de défendre des points de vue dépassant les interets immédiats de sa propre "caste". Cet article en est une bonne illustration, c'est clair, précis et on y apprend des choses. pour tout dire, cela respire l'intelligence et me fait l'effet d'un bol d'oxygène.
Rédigé par:fenris | le mardi 04 juillet 2006 à 19:45