Gauche et droite restant incapables de se dégager de l’influence morbide de leurs extrêmes, elles n’auront rien d’intéressant à nous dire en 2006.
Mon ami Michel B., auquel je commencerai d’ailleurs par souhaiter, comme à l’ensemble de mes lecteurs, une excellente année, me l’assure régulièrement : le parti socialiste serait parfaitement à même de rassembler le peuple de gauche autour de lui et de mettre un terme à l’émiettement suicidaire de ces dernières années « s’il décidait d’être un poil plus social, un chouia moins libéral ».
Il n’est pas le seul à le penser. Pour nombre de mes camarades encore soumis au dogme, les électeurs traditionnels du PS, fiers compagnons des victoires de 81 ou de 88, stopperaient immédiatement leurs besancenoteries puériles et reviendraient fissa au bercail si Hollande et les autres acceptaient de faire amende honorable. Oh, il suffirait de pas grand chose : la condamnation sans ambiguïté de l’économie de marché, la promesse de quelques nationalisations-renationalisations particulièrement symboliques (EDF, GDF, les banques, la distribution d’eau, Air France…), la dénonciation énergique de la dérive anglo-saxonne de l’Europe et, hop, l'affaire serait dans le sac.
Bien entendu, la dictature du prolétariat, la collectivisation de l’ensemble des moyens de production et la mise en place de soviets, projets désuets à l’heure de l’Internet à haut-débit et de l’Airbus A380, seraient exclus de cette ébauche de programme à vocation consensuellement progressiste. Henri Emmanuelli lui-même, en bon spécialiste de la gestion financière, douterait d’ailleurs de la pertinence de telles mesures...
Que Michel B. et les autres se réjouissent, ce message de bon sens a fini par passer. Le congrès du Mans avait déjà permis aux éléphants de bonne volonté de se réconcilier autour d’une synthèse visant à « dépasser le 29 mai », « rendre la mondialisation plus solidaire » et « préparer la société du 100% recyclable/biodégradable afin de traiter à la source le problème des déchets ». Mais la mission de bons offices subséquemment confiée à Julien Dray en direction de la « gauche antilibérale » devrait avantageusement compléter cette heureuse initiative.
Bon, bien entendu, tout n’est pas gagné. Car en dépit des efforts accomplis par les petits télégraphistes dépêchés auprès des multiples obédiences communistes que compte un pays réputé pour la grande diversité de son paysage politique — une diversité presque aussi remarquable que sa sélection fromagère —, d’aucuns rechignent encore à prendre langue avec les sociaux-traîtres, mêmes repentis, de la rue de Solférino. Bah, l’idée étant plus de récupérer des électeurs que des appareils, il serait bête de se décourager pour si peu. Restons pragmatiques…
Mon concierge n’est pas précisément fasciste. Il n’a pas de sympathie particulière pour les nazis, ne fréquente guère Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la sous-représentation des cercles païens au bureau politique du Front National le laisse froid. Il n’est même pas nostalgique de l’Algérie française et aurait sans doute du mal à situer Dien Bien Phu sur Google Earth. Il vote pourtant régulièrement pour Le Pen, qu’il perçoit comme un ogre propre à inquiéter la France d’en haut, ces Chirac et ces Jospin si anxieux de préserver leurs indemnités et leurs Vel Satis de fonction. « Ben non, bien sûr, grommelle-t-il pourtant en graissant les gonds du nouveau portail sécurisant notre résidence de standing du onzième arrondissement, je n’ai pas envie que Le Pen devienne président et je ne pense pas que ce soit possible, même si on est pas passé loin la dernière fois... Mais l’UMP et compagnie feraient bien de s’occuper des étrangers qui nous pourrissent la vie, vivent sur nos allocs et égorgent nos fils et nos compagnes. Quand ils feront leur boulot correctement, on se remettra à voter pour eux ».
Qu’il se rassure : il a lui-aussi été entendu. Et de Sarkozy à Raoult, de Larcher à Vanneste, de Grosdidier à Villiers, ils se bousculent désormais sans vergogne au portillon pour récupérer l’héritage d’un borgne de plus en plus cacochyme. Bon, là encore, les Gollnisch, Mégret et autres Marine (Nationale ?) chercheront forcément à contrecarrer l’OPA qui s’annonce, ce qui est de bonne guerre (« Ach, la guerre, gross malheur ! »). Après tout, il s’agit tout de même de leur manger la laine sur le dos et il est assez logique qu’ils rechignent à la tonte, même s’il sera toujours possible de leur faire une petite place, Peyrat-style, dans le giron de la droite respectable s’ils savent se montrer coopératifs. Eh quoi, tous les coups ne sont-ils pas permis ? Et le PS n’est-il pas prêt à faire remonter Marie-Georges en équipe A ?
« Ah le fumier ! Ah le salaud ! » s'étrangleront certains lecteurs peu coutumiers des horreurs publiées ici. Mettre Marie-Georges Buffet sur le même plan qu’un ancien cacique du Front National passé à l'UMP... Quelle ignominie ! Quelle crapulerie ! Quel mépris pour l’héroïque résistance des cheminots à l’occupant nazi à peine le pacte germano-soviétique dénoncé ! Ok, ok, du calme. Etablissons tout de suite que l’auteur de ces lignes est parfaitement conscient de la différence fondamentale entre les idéologies d’exclusion que sont le nazisme ou le fascisme et les sources généreuses et fraternelles du communisme. Tiens : j’ai moi-même un excellent ami communiste... Ma capacité à comparer les totalitarismes découlant de ces différentes approches de l’organisation humaine n’en est pas pour autant amoindrie. Et ne pas avoir beaucoup de sympathie pour l’ancienne protégée de Georges « globalement positif » Marchais, stalinien définitivement non reconstruit, ne devrait pas conduire à la guillotine.
Mais arrêtez-moi donc si je me trompe : le PS regorge de personnalités qui, de Strauss-Khan à Hollande, de Kouchner à Rocard, de Delors à Lamy, pour ne parler que des têtes d’affiches, ont largement effectué leur Bad-Godesberg personnel et sont tout aussi au fait des moyens de sortir du marasme que n’importe quel labour leader aux oreilles décollées. Il est donc difficile d'accepter que la direction de la principale organisation sociale-démocrate du pays soit totalement tétanisée à l’idée de déplaire aux quelques révolutionnaires de salons qui passent encore pour les arbitres du vrai bon goût de la vraie bonne gauche.
De même, et en dépit du peu de considération que j’éprouve à leur égard, j’ai du mal à croire à la sincérité d’un Accoyer ou d’un Larcher lorsqu’ils se lancent dans la dénonciation de la polygamie comme principale cause du délitement d’une société française autrefois aussi homogène qu'un potage vichyssois... Ni même à la spontanéité d’un Raoult s’offusquant dans Minute de la mauvaise manière faite à la Patrie par le maire de Clichy-sous-Bois... Non, pour ces messieurs, la cause est entendue : la victoire passera par la droite de la droite, ces gros benêts de Gaulois ne pouvant qu'être séduits par le plus primaire des appels à la protection identitaire. Et l'ami Sarkozy, que je ne m’amuserai pourtant pas à lepéniser avec le même enthousiasme qu’Act-Up ou Libération, ne dédaigne pas non plus les clins d’œil complices en direction des plus beaufs d’entre nous.
Bref, en dépit d’un consensus évident sur les grands défis qui se posent à la France, dans leur dimension économique comme dans leur dimension sociétale, et malgré de légitimes différences d’approches sur les moyens de réagir (après tout, Julliard ne dit pas exactement la même chose que Baverez, lequel se démarque parfois de Camdessus), une sorte de cohorte allant, pour simplifier, de Hollande à Villepin, en passant par Strauss-Khan et Bayrou, pense la même chose mais prend surtout garde à prétendre le contraire.
Mais c’est justement l’idée qu’un diagnostic (et sa panoplie de remèdes) puisse être partagé par, grosso modo, la plupart des personnalités ayant exercé ou envisageant sérieusement d’exercer des responsabilités qui fera bondir les orthodoxes des deux bords, les trotskistes y voyant la preuve de la crapulerie libérale du PS quand la galaxie villiéro-lepéniste y perçoit l'affirmation du crypto-socialisme de la droite dite « classique ». En 2006, on le voit, on n’est pas encore exactement sorti de l’auberge, le concept d'un dialogue démocratique entre responsables politiques préoccupés par l'intérêt général nous restant aussi étranger que celui d'une négociation avant une grève. Bah, je m’en étais déjà rendu compte au soir du référendum : la France est indubitablement sur pause jusqu’à la présidentielle. Reste à savoir quel bouton, forward ou rewind, sera pressé en 2007.
© Commentaires & vaticinations
Ah! Comme toujours, ça fait fu bien de te lire! Bonne année!
Rédigé par : François Brutsch | dimanche 01 janvier 2006 à 23:24
DSK centre-gauche, Bayrou centre-droit, Villepin extrême-centre... Ceux-là étant incapables de s'allier, les électeurs vont se radicaliser, aller du facteur joufflu au borgne prostatique puisqu'à la présidentielle on fait son choix comme dans un libre-service.
Rédigé par : all | lundi 02 janvier 2006 à 09:23
Y'a aussi le bouton "reset". Non ? OK.
A + sacré filou.
Rédigé par : Vinvin | lundi 02 janvier 2006 à 17:39
Il me semble que la dernière expérience d'alliance politique entre les centres à vite dérapée sur la droite avec la "troisième force". Cette idée de faire un grand rassemblement autour d'une politique audacieuse de réforme consensuel est certes séduisante, mais n'est pas très pragmatique, car ne collant pas vraiment à l'histoire et à l'actualité politique.
Je suis désolé, mais Villepin n'est pas centriste (ce qui ne veux pas dire qu'il est forcément fasciste, ni que ses opinions ne sont pas respectables, voir même parfois justes).
Rédigé par : Simon | vendredi 06 janvier 2006 à 15:29
Simon,
Hum, je n'avais pas vraiment en tête l'idée d'une espèce d'union nationale consensuelle réunissant tous les hommes de bonne volonté dans une magnifique ronde à la Paul Fort. Il me semble seulement que les choses avanceraient si la gauche non-communiste et le centre-droit acceptaient de parler de la même chose, même en proposant des solutions divergentes.
La surprise pourrait alors être de découvrir que les gens ne sont pas si cons. Qu’ils sont même capables d'être intéressés par des arguments rationnels et des projets autres que la fermeture des frontières aux affreux capitalistes ou la fermeture des frontières aux basanés -- seuls horizons proposés, à quelques nuances près, par les uns et les autres.
Rédigé par : Hugues | vendredi 06 janvier 2006 à 18:51