Un président en pleine santé
Non, Chirac n’est pas sénile. Mais il reste inefficace, inutile et même dangereux.
Ce n’est peut-être pas très glorieux, mais c’est plus par curiosité malsaine que dans l’attente d’annonces fracassantes que j’ai regardé Chirac à la télé hier soir... J'avais encore en mémoire ce papier ravageur de Béatrice Gurrey dans Le Monde de vendredi dernier, papier confirmant la déchéance intellectuelle du président et la transformation, une fois encore, de l’Elysée en hospice de luxe. Du coup, j’avais envie de juger par moi-même de l’étendue des dégâts.
Au final, et en dépit du tableau « apocalyptique » (une expression qu’affectionne d'ailleurs notre leader bien-aimé) brossé par la journaliste, force est de constater un certain décalage entre le ton de son article et ce qu’il nous fut donné de voir. Au-delà des erreurs de jugement footballistiques immédiatement relevées par le commentateur sportif officiel du Parti Socialiste, au-delà de l’insondable vacuité des banalités proférées (« La France est la cinquième puissance mondiale et accueille plus d’investissements internationaux que la Chine, les Etats-Unis et la planète Mars »), l’homme avait plutôt l’air en forme ― alerte, même...
Depuis son accident vasculaire, nous serine-t-on, Chirac n’est plus le même. Il est devenu incapable de toute pensée cohérente, consulte ses fiches avant de vous répondre si vous lui demandez l’heure qu’il est, confond be bop et Lula, bref, se révèle objectivement incapable de s'occuper des affaires du pays. Mais mettre en avant la sénilité du bonhomme pour expliquer son absence totale d’efficacité ne serait-il pas, finalement, le dernier avatar du spin à la française, le dernier rempart contre l’agressivité de ses adversaires politiques en huitièmes de finale du championnat présidentiel ?
Qui oserait, en effet, s’en prendre à un vieillard de 73 ans, diminué par la maladie, cherchant ses mots et envisageant même, preuve suprême de sa décrépitude, de se représenter en 2007 ? Personne, voyons... La France a beau n'être plus que l’ombre d’elle-même, elle reste le pays de l’étiquette et des bonnes manières. Et il y a fort à parier qu’une salve un peu trop appuyée à l’encontre d’un pauvre hère équipé d’un double-sonotone, presqu’aveugle et sujet aux caprices d’une circulation sanguine défaillante serait immédiatement condamnée par les bonnes âmes ― d’où qu’elles viennent.
Vous en doutez ? Souvenez-vous pourtant du « vieilli, usé, fatigué » de l’ami Jospin. Entre cette sortie et la reconnaissance de sa « naïveté » en matière de délinquance, le Yoda de l’Ile de Ré avait sans doute plus contribué à la réélection du grand Jacques en 2002 que tous les Besancenot du monde. D’une certaine manière, Claude Chirac et ses équipes sont peut-être en train de bâtir, dans un registre différent, évidemment, une stratégie réminiscente de celle de la campagne de 95, fondée sur le côté « sympatoche » du bonhomme.
Ses manières de grand escogriffe « nature » ― croisement irrésistible de Pierre Richard et de Jean Rochefort ―, patiemment et subtilement popularisées par ces « chansonniers » modernes que sont les Guignols (« Mon boulot de dans deux ans », les Inuits, Bernadette et son sac à main, etc.), en avaient alors fait une sorte de Super-Dupont, de Super-Bidochon en lequel nous étions sommés, d’une manière ou d’une autre, de nous reconnaître. Désormais, et ce n’est pas rien dans un pays qui comptera bientôt 150 000 centenaires et se sent encore coupable d’avoir laissé mourir de chaud plus de 15 000 pépés-mémés, Chirac est inattaquable parce qu’il est vieux, malade et n’a plus toute sa tête...
Je n’ai rien contre les vieilles personnes. J’ai d'ailleurs la ferme intention d’en devenir une moi-même (bien que rien ne presse). Mais Chirac n’est pas qu’un vieux monsieur anonyme qu’il serait bienséant de laisser tranquille jusqu’à ce qu’il ait pu accumuler les points retraites l'autorisant à se retirer paisiblement à Bity. Non : Chirac est le boss d’une majorité en déroute, l’artisan du recul socio-économique de la France depuis son emménagement rue du faubourg Saint-Honoré, le patron de Villepin, le chef de Raffarin, l’homme de la dette, de l’échec au référendum constitutionnel, des émeutes dans les banlieues, des crises à répétition, de l’amnistie de Guy Drut, des frais de bouches de la mairie de Paris, du financement occulte du RPR via les marchés publics, de la françafrique barbouzarde, des magouilles à la clearstream, des amitiés patronales...
Chirac est vieux, c’est sûr. Mais nous n’y sommes pour rien. Et tant qu’il est en place, tant qu’il contribue à, au mieux, nous empêcher d’avancer et, au pire, à nous contraindre à reculer, il serait absurde de ne pas lui renvoyer son inutilité, son inefficacité et, même, sa nocivité à la figure aussi souvent que nécessaire. Many happy returns, Mr President !
© Commentaires & vaticinations
Ouais !
Rédigé par: Vinvin | mardi 27 juin 2006 at 12:46
Très juste, et vous êtes plein d’humour.
Il reste que je sais le français moyen très conservateur et campé sur ses positions et des principes passéistes. L’est-il au point de réélire Chirac ? Ce serait prendre les français pour des veaux … tient la tête de veau ? Quelle coïncidence …
Rédigé par: Frangnol | mardi 27 juin 2006 at 13:26
Décidément, c'est un peu triste pour tout le monde, la vieillesse. Vous êtes sûr de vouloir devenir vieux ? Pour l'instant, vous écrivez des choses plutôt intelligentes. Mais dans trente ou quarante ans ? Bah, je ne me moquerai pas de votre sonotone. De toutes façons, je ne comprendrai plus rien à ce que vous direz.
Rédigé par: sylvie | mardi 27 juin 2006 at 19:12
La vieillesse c'est cool, il y a 30 ans Chichi il se faisait écrire l'appel de Cochin... maintenant il taxe les avions pour aider le développement. Quelle progression
Ok je sors
Rédigé par: Eviv Bulgroz | mardi 27 juin 2006 at 23:12
Deux points remarquables de cet entretien pénible:
- Le gimmick ridicule d'Arlette Chabot, opinant de la tête, tel le toutou sur la banquette arrière, à chacun des arguments éculés répétés, façon disque rayé, par Mister Chi.
- Le sourire soudain radieux du même et sa jouissance non dissimulée à l'hypothèse (grotesque) d'une nouvelle candidature de lui-même en 2007. Il avait l'air d'y croire. Si ça n'est pas une preuve de gâtisme, ça.
Et Arlette opinait, opinait...
Rédigé par: Marc | mercredi 28 juin 2006 at 14:34
be bop et lula... tordant !
Rédigé par: Paxatagore | jeudi 29 juin 2006 at 08:05
Permettrez-vous à un Belge, un Huron, en quelque sorte, de dire sa perplexité devant les numéros d'illusionnistes racornis executés par des politiciens certes plus de première fraîcheur, mais tout de même d'un haut niveau ?
Rédigé par: chanteur de charme | jeudi 29 juin 2006 at 14:59
Vinvin,
Ouais aussi !
Frangnol,
Chirac réélu en 2007 ? Impossible n'est pas français !
Sylvie,
Dans trente ou quarante ans, vous serez vieille aussi...
Eviv,
Et que fera-t-il dans trente ans ? C'est la surprise.
Marc,
Cette Arlette Chabot est très forte. Donner l'impression d'être pugnace en servant la soupe n'est pas si évident.
Paxa,
C'est tout l'esprit du rock.
Chanteur de charme,
Je suis content de voir que le représentant du pays du surréalisme que vous êtes apprécie nos moeurs politiques à leur juste valeur.
Chirac, d'un certain point de vue, est effectivement un artiste. Il est bon de le rappeler.
Rédigé par: Hugues | jeudi 29 juin 2006 at 17:12
« jusqu’à ce qu’il ait pu accumuler les points retraites l'autorisant à se retirer paisiblement à Bity. »
Dans son cas, on lui conseillerait plutôt Montevideo…
Rédigé par: mauvaise langue | lundi 03 juillet 2006 at 13:50