Parcourir à pied, dans le froid et l’obscurité d’une nuit de janvier, les 54 kilomètres qui séparent Paris de Mantes-la-Jolie tient-il de l'épreuve sportive ou de la phase haute d'un cycle maniaco-dépressif ?
Je cherchais un moyen de célébrer dignement, d’ici quelques semaines, le quatrième anniversaire de mon sevrage tabagique et de ma transformation subséquente en « born again » athlète. Pour autant, la perspective de recommencer à m’entraîner pour un marathon avait perdu pas mal de son attrait. N’étant pas « génétiquement » sportif, au sens où l’entendent les lecteurs de L’Equipe et les anciens poussins de l’AS-Machinville, je n’ai pas de vraie passion pour les records et l’idée d’améliorer les miens d’une édition de ceci à une édition de cela, un temps séduisante, a fini par me lasser.
En quatre ans, donc (et après deux semi-marathons, deux « 20-km de Paris », un marathon, le tour des Cornouailles par le chemin des douaniers et un Paris-Lille à vélo), je crois ne plus rien avoir à prouver à personne ― et encore moins à moi-même. Quant à mon nouveau mode de vie, il semble fermement stabilisé sur un rythme inimaginable avant ma métamorphose : un jogging de 5 kilomètres chaque matin de semaine, une sortie longue de 15 kilomètres le dimanche, trois séances hebdomadaires de gym à l’heure du déjeuner et l’abandon presque total du métro au profit du vélo...
Pour un type qui, comme moi, tenait le concept même d’activité physique pour l'indice d'une dérive psychotique, le terme de « métamorphose » est d’ailleurs tout à fait pertinent, mon entourage ayant parfois autant de mal à me reconnaître que celui de Grégoire Samsa au lendemain de la sienne. De fait, la question est précisément de savoir si cette débauche d’activité sportive correspond davantage à la phase euphorique d’un cycle de maniaco-dépression qu'à l'adoption authentique du mens sana in corpore sanum de l'ami Juvénal. Ainsi, je me demande parfois si je ne me retrouverai pas, dans une paire d'années, aux côtés de je ne sais quelle organisation de défense des libertés individuelles, à protester contre les premiers internements de fumeurs appréhendés pour avoir allumé une clope de contrebande dans les toilettes d’une boîte de nuit. A ce stade, tout est possible...
Mais bon, je n’en suis pas là. Au contraire. Toujours séduit par l’idée de me fixer des défis à moyen-terme, je viens tout juste de m’engager à participer au Paris-Mantes-la-Jolie, une marche de nuit de 54 kilomètres organisée chaque début d'année depuis 1935. Le 28 janvier prochain, soit le lendemain de mon anniversaire, ce qui est probablement le signe de quelque chose mais quoi..., je prendrai le départ à minuit pour tenter d’arriver à Mantes le plus vite possible sans courir (c’est de la marche, on vous dit). Il paraît que c’est dur, que les gens craquent, que c’est encore plus éprouvant que le marathon. Mais ce dernier ne m’ayant pas laissé sur les rotules, je ne vois pas pourquoi je ne me débrouillerais pas pour remporter ce défi-là.
En tout état de cause, ces quelques heures passées à battre le pavé glacial me laisseront le loisir de réfléchir au sens de la vie ou, à tout le moins, au sens de la circulation, les voies empruntées restant accessibles aux voitures et les risques d’accidents s'ajoutant à ceux des malaises cardio-vasculaires. Mais un sportif qui réfléchit au sens de quoi que ce soit est-il vraiment un sportif ?
© Commentaires & vaticinations
Se mettre au sport, c'est en effet comme arrêter de fumer: c'est tellement facile, la plupart des gens l'ont fait des centaines de fois...
J'éprouve un grand plaisir à la course à pied. C'est terriblement éprouvant, mais c'est justement ça qui est grisant: la douleur, et le fait de la vaincre. Une fois qu'on a réussi l'objectif qu'on était fixé, même si on est obligé de rester debout car on sait que si on s'assied on s'évanouit, même si on a mal partout, on est quand même heureux, parce qu'on a réussi.
Et ça c'est génial.
Rédigé par: PEG | lundi 23 octobre 2006 à 12:41
En ce qui concerne la course a pied tu n’as fait que deplacer une addiction pour une autre. Le jogging c’est un truc de drogue, de drogue aux endomorphines. Quel pied de se sentir planner après une heure de course, la tete qui part etc…
Rédigé par: scope | lundi 23 octobre 2006 à 12:42
Tu es mon héros :)
Je viens de me mettre (moins de 3 mois) à la course, et je suis moi même toute surprise de l'effet positif que ça a sur moi.
Bravo et bonne chance !
Rédigé par: sasa | lundi 23 octobre 2006 à 15:11
C'est un accès maniaque, il est temps de se recoucher.
Rédigé par: all | lundi 23 octobre 2006 à 16:09
Je pense que pour moins que ça Ségolène te foutrait devant un jury citoyen !
Rédigé par: Guillermo | lundi 23 octobre 2006 à 16:38
Bravo.Et puis enfin un billet drole et intelligent comme tu sais les faire, loin de ce ton fan-lcub que tu as dans tes billets pro-segos!
Rédigé par: socdem | lundi 23 octobre 2006 à 16:57
C'est amusant, il me semble me souvenir qu'il n'y a pas si longtemps c'est précisément ce genre de billets qui était moqué tandis que les politiques étaient, eux, accueillis par ces même "enfin".
Mais qu'a-t-il donc bien pu se passer ?
Rédigé par: aymeric | lundi 23 octobre 2006 à 18:16
Paris-Mantes, c'est vraiment bien. Je l'ai fait en 2006, et essaierai de le refaire cette année. Tu ne regretteras pas cette initiative, cela fait partie des choses qu'on n'oublie pas.
Rédigé par: alexandre delaigue | lundi 23 octobre 2006 à 18:23
Peg,
S'arrêter de fumer, c'est très facile. Je ne sais pas pourquoi on en fait tout un plat en fait.
Scope,
J'ai arrêté de fumer, oui. Ca ne veut pas dire que j'ai arrêté la drogue...
Sasa,
J'aime être le héros des gens, comme ça.
Guillermo,
Mais Rosanvallon a dit que c'était ok, ces jurys populaires. Toi qui fait parler les Bourdieu mort, écoute un peu les Rosanvallon vivants !
Socdem,
Et comment ça va, à Lyon, avec ton maire qui soutient Ségo ?
Aymeric,
Les gens ne sont jamais contents.
Alexandre Delaigue,
On le fait ensemble alors ? Tiens, d'ailleurs, ça pourrait devenir un projet blogosphérique...
Rédigé par: Hugues | lundi 23 octobre 2006 à 22:56
arrêter,facile? please donne moi ta recette, de là à me mettre à la course à pieds ne sais trop.
Rédigé par: MariaPia | mardi 24 octobre 2006 à 04:04
Arrêter de fumer: oui, j'ai tendance à être d'accord avec vous, mais comme j'ai jamais commencé je ne me sens pas qualifié à juger...
Rédigé par: PEG | mardi 24 octobre 2006 à 08:49
Hugues,
Il me semble que l'amour te rend aveugle. Où as tu vu que Rosanvallon approuve les tribunaux populaires. Il constate l'émergence d'une "contre-démocratie" mais il est plutôt partisan d'une démocratie représentative.
Rédigé par: Tlön | mardi 24 octobre 2006 à 11:48
Tlön,
Un peu de lecture citoyenne : http://www.jefferson-center.org/index.asp?Type=NONE&SEC={C6DC82A7-A6F4-4FF9-B232-ED7B8D7E2B2D}
Rédigé par: Hugues | mardi 24 octobre 2006 à 15:39
Figura - synopsis de la marche d’Hugh de Paris à Mantes-la-Jolie sous forme d’un drame psychologique librement adaptée de Persona d’Ingmar Bergman – Un pré-générique offre des visions de cauchemar, liées à des détails du mécanisme de la projection égotiste. Le commentaire se brise, une foule d’admirateur, filmé en contre-jour, piétine un très gros plan du visage d’une personne, un diable en squelette fauche des marathoniens comme dans un film muet… Une femme éditrice convoque un journaliste et l’informe qu’il devra enquêter sur un acteur célèbre, soudain saisi de mutisme au milieu du tournage de la métamorphose de Kafka. Les deux hommes partent faire la marche de Paris à Mantes-la-Jolie et, au silence volontaire de l’acteur, va répondre la cadence verbale du jeune journaliste. L’un semble l’envers de l’autre. L’acteur souffre d’une célébrité mal assumée vis-à-vis de son public, l’autre supporte une figuration fantasmée. Le journaliste exhibe les détails de sa vie intime dans une longue confession que l’acteur écoute, toujours silencieux. Mais leurs rapports se détérioreront lorsque le journaliste lira le blog de l’acteur, dans laquelle il relate avec ironie et cruauté le comportement du journaliste lors de cette cure pédestre. Gap. France, 2006 – 60 s.
Rédigé par: gap | mardi 24 octobre 2006 à 16:21
Hugues : avec plaisir. On suit l'affaire :-)
Rédigé par: alexandre delaigue | mardi 24 octobre 2006 à 19:16
L’expression "jury populaire" n’est sans doute pas très heureuse, mais les références au maoïsme et aux soviets pour critiquer cette idée sont tout simplement ridicules.
La valeur de cette idée dépendra avant tout de la manière dont elle sera appliquée. En ces temps de scepticisme généralisé face à l’action publique, l’idée d’associer les citoyens plus régulièrement aux décisions politiques n’est pas forcément mauvaise. D'ailleurs, les comptes-rendus de mandats et les débats publics se développent...
Les citoyens seraient donc assez intelligents pour choisir leur président de la République, leur député, leur maire, pour donner leur avis sur la constitution européenne ou sur l’entrée de la Turquie dans l’Union... Mais ils seraient totalement incapables de porter une appréciation ou au moins d'adresser un "retour" sur l’exécution d’un mandat entre deux échéances électorales ?
Si cela était fait intelligemment, cela nous permettrait peut-être d'éviter les premiers ministres usés jusqu'à la corde et jusqu'à en devenir inaudibles (Raffarin) ou complètement autistes et persistant à vouloir imposer une mesure inaccceptable et inadaptée (Villepin)... Ou les votes "détournés" sur la constitution européenne.
Tiens, un dernier pour la route, ça vient de sortir : 59% des Français (contre 34%) sont favorables à la mise en place de "jurys de citoyens tirés au sort pour évaluer l'action des élus", selon un sondage CSA pour Le Parisien. N'est-ce pas cela le plus important en fait dans la partie qui vient de s'engager ? La démocratie participative reste une belle idée mais la démocratie d'opinion est déjà là. Et à ce jeu, il faut battre Sarko qui n'est pas manchot.
Rédigé par: Jeff | jeudi 26 octobre 2006 à 02:24