La rédaction de Libération a beau s’être dotée de l'ennemi idéal, son dernier combat est perdu d’avance.
La disparition prochaine de Libération dont, comme journaliste et comme lecteur occasionnel, je suis loin de me réjouir, s’inscrit dans une triple perspective historique, structurelle et qualitative. Une perspective historique au sens où même les groupes de presse les mieux armés pour résister à la déferlante numérique admettent désormais leur inquiétude, la citadelle surcapitalisée que dirige Rupert Murdoch s’interrogeant ouvertement sur la pérennité de son activité print. Une perspective structurelle dans la mesure où, ni le système archaïque de distribution, ni les coûts de production disproportionnés qui plombent la presse française ne sont susceptibles d’être réformés avant qu’Edouard de Rothschild ne jette l’éponge. Une perspective qualitative, enfin, parce les journalistes d’un quotidien que plus personne n’a envie de lire doivent nécessairement s’interroger sur la pertinence de ce qu’ils écrivent…
La comédie qui est en train de se jouer rue Béranger donne pourtant la mesure du déni dans lequel se complaisent les salariés du titre, le combat engagé, projet contre projet, entre les syndicats et l’actionnaire étant clairement sans objet. D’un côté, un investisseur désabusé, autrefois convaincu d’être en mesure de redresser la barre chéquier en main, impose un énième « plan de la dernière chance » prévoyant le départ de 100 personnes (sur 280), l’externalisation du Web et la révision du projet éditorial. De l’autre, journalistes et employés se rangent derrière les propositions d’Edwy Plenel, lesquelles n’affectent les effectifs ou le contenu rédactionnel qu'à la marge et prévoient même, pourquoi pas, puisqu’on y est, le lancement d’un « hebdomadaire haut de gamme » et le « renforcement du site Internet »...
Inutile de dire que, du point de vue d’un bailleur de fonds ayant déjà englouti 20 millions d’euros dans ce Titanic de papier, ce programme est tout sauf séduisant. A fortiori lorsque l'on sait que Rothschild n’en voulait même pas, de Plenel, lui préférant Laurent Joffrin. Mais ce dernier privilégiant, assez légitimement d’ailleurs, le confort de son fauteuil de directeur de la rédaction du Nouvel Obs sur la précarité d'un tabouret de cuisine à Libé, le baron a dû se faire une raison.
Il est difficile de prévoir la manière dont les choses évolueront à moyen terme, même si l’issue semble assez certaine. Les parties risquent de se raidir, de camper sur leur position, une nouvelle grève n’étant pas à exclure, accélérant ainsi le creusement de la dette d’un journal perdant plusieurs centaines de milliers d’euros par mois et déshabituant, chaque jour un peu plus, les lecteurs à le trouver en kiosque.
Evidemment, une souscription sera lancée, le blog libelutte sera réactivé et les commentaires larmoyants ou agressifs sur la terrible dérive capitaliste du pays se multiplieront ; de doux-dingues proposeront d’acheter, chaque matin, deux Libé au lieu d’un pour renflouer les caisses ; des petits enfants sacrifieront leur argent de poche ; quelques élus suggéreront même le versement d'une subvention exceptionnelle... Mais la réflexion historique, structurelle et qualitative sur l’avenir de la presse française n’aura pas avancé d’un pouce, s'effaçant derrière la geste du combat de vaillants salariés écrasés par la stupidité du financier de la fable.
© Commentaires & vaticinations
Les voila enterrés profondément.
En tout état de cause, Plenel sera un très bon fossoyeur de Libération.
Rédigé par: arno | mardi 17 octobre 2006 à 15:44
J'ai beau faire, et même si dans mon cas c'est un peu l'hôpital qui se fout de la charité, j'ai beaucoup de difficulté à éprouver pour Libé une compassion autre que de principe. A vrai dire, ça fait un sacré bout de temps que ce journal avait cessé de me plaire, avec son goût inepte pour les jeux de mots à deux balles et sa propension à traiter ses lecteurs de gauchistes attardés (look who's talking). Payer un euro vingt tous les matins pour se faire insulter, ça va bien cinq minutes... pas pendant les trois à six mois de la campagne sur le référendum européen, sans préjudices des éditos de mauvais perdants qui ont suivi. Il me semble que sur cet aspect, Hugues de mon coeur, tu devrais quant à toi te sentir obligé de leur reconnaître un certain panache -- moi, je n'en ai aucune obligation morale.
Rédigé par: Poil de lama | mardi 17 octobre 2006 à 16:09
Arno,
Un fossoyeur est un fossoyeur. Et les cadavres se fichent de savoir s'ils ont été enterrés convenablement. Mais bon, lui ou un autre...
Poil de lama,
Tu t'en doutes bien, les "insultes" en question étaient à peu près les seuls points de vue auxquels j'adhérais encore en lisant Libé, les éditos de July après le référendum méritant tout simplement d'être encadrés au-dessus de mon lit...
Rédigé par: Hugues | mardi 17 octobre 2006 à 17:19
C'est curieux : j'étais en train de me dire qu'on pourrait presque, dans votre texte, remplacer "Libération" par "Parti Socialiste" et ne presque rien changer au reste du texte ou si peu tout en restant juste.
Rédigé par: un non-lecteu | mardi 17 octobre 2006 à 19:10
Un des thèmes de ton post, c'est aussi la dimension rituelle des luttes sociales. Au lieu de chercher un moyen potentiellement efficace de sauver leur journal, et donc leur emploi, une partie des salariés préfère se lancer dans des actions suicidaires et purement expressives (la grève, le blog, les communiqués staliniens, le pathos-de-la-presse-menacée).
On retrouve le même mécanisme à la SNCF, ou tout conflit finit par une bonne grève qui aliène à chaque fois aux cheminots des soutiens potentiels dans la population et légitime un peu plus la "grande réforme" que seuls les gens les plus à gauche auront honte de soutenir.
Autre population concernée par la protestation purement expressive : les étudiants. Ils ne savent même pas contre quoi ils ont manifesté six mois après, ils se sentent obligés de manifester au moins tous les ans, comme si manifester était un rite de passage pour un étudiant de fac littéraire. Et leur façon même de protester, purement suicidaire, légitime les solutions tranchées, comme le rétablissement de la sélection à l'entrée à la fac et le paiment d'une partie des frais d'études.
(désolé pour le roman)
Rédigé par: Francois | mardi 17 octobre 2006 à 20:40
La mort annoncée de Libé me semble être symptomatique de la schizophrénie de la gauche française, mais bon...
Je poste juste pour le plaisir de l'édito de July (à lire la ridicule réponse tout en argument d'autorité creux d'un obscur d'attac)
http://www.local.attac.org/attac24/site/breve.php3?id_breve=54
Rédigé par: Eviv Bulgroz | mardi 17 octobre 2006 à 21:47
Je sens comme une légère ironie teintée d'hypocrisie dans les regrets exprimés ici devant la "mort annoncée" de Libé. Et moi, pourquoi regretterais-je ce journal puisque je ne l'achète plus depuis un ou deux ans après l'avoir acheté pratiquement tous les jours durant 25 ans.
Dans mon cas, Internet est passé par là et a fait son oeuvre... Je pense d'ailleurs que cette cause "historique" pèse plus dans le cas des lecteurs de Libé (question de génération et de pouvoir d'achat) que pour ceux du Monde et du Figaro (plus âgés, plus riches et moins branchés Internet).
Pourtant, je ne crois pas que ce journal puisse disparaître. Il a incontestablement une place dans le paysage de la presse française. Il a également une aura sentimentale et médiatique qui fait qu'il y aura toujours des Rothschild pour tenter de le redresser... Après la crise, bientôt un nouvel actionnaire et une nouvelle formule ? Moi j'y crois...
Rédigé par: Ralph | mercredi 18 octobre 2006 à 12:23