Entrepreneurs ou propriétaires ?
La modernité économique et sociale est à gauche. Les Français s'en rendront-ils compte avant dimanche ?
C'est peut-être mon tropisme américain, mon goût pour le souci permanent de l'efficacité qui anime nos meilleurs ennemis en toutes choses, mais j'en viens à me demander si la formule yankee du débat présidentiel n'est pas supérieure à la nôtre... Aux Etats-Unis, les candidats ne s’adressent pas directement la parole et se contentent de répondre aux questions posées à l’un et à l’autre par un modérateur. Résultat : tous les sujets qui comptent sont abordés et les projets des compétiteurs peuvent effectivement être comparés entre eux.
Chez nous, c’est l’organisation d’un match de boxe qui sert de modèle à cette confrontation de deux visions du monde. Le téléspectateur y gagne en « entertainment », c’est sûr, surtout s’il s’était entouré de copains, de pizzas et de boissons à bulles pour l’occasion... L’électeur, lui, Margarita ou pas, reste sur faim ― réduit qu’il est à compter les points à la recherche d’un « gagnant ».
Le débat d’hier, de ce point de vue, n’était pas formidablement intéressant. Long, décousu, parfois ennuyeux et inutilement technique (l’EPR est-il un réacteur de la troisième ou de la quatrième génération ? Les Français s’interrogent encore avec angoisse...), il n’aura sans doute servi qu’à conforter les partisans dans leur choix et les indécis dans leur perplexité. Je trouve ça dommage, compte tenu de ce que les candidats avaient à dire de concret sur le sens qu’ils donnent à leur marche vers le Pouvoir, un sens rendu presque inaudible par le traitement StarAcadémicien de cet aspect de la campagne.
Car du concret, en fait, il y en a. Et l’installation de Ségolène Royal ou de Nicolas Sarkozy à l’Elysée ne serait absolument pas, n’en déplaise aux extrémistes de tous poils qui donnent dans le « blanc bonnet-bonnet blanc », une opération neutre pour la France. A ma droite (aïe, nous revoici dans l’univers de la boxe...), un authentique conservateur déguisé en réformateur libéral nous assurant que la suppression des droits de succession, le décontingentement des heures supplémentaires, l’élimination de 250 000 postes de fonctionnaires et la « préférence communautaire » dans le domaine commercial sont l’alpha et l’oméga du redressement de la France. Je fais peut-être du mauvais esprit, mais j’ai du mal à voir, dans cette défense lyrique du patrimoine, dans cette ode au petit contribuable exploité par un Etat sangsue ou dans cet intérêt pour le protectionnisme, autre chose que le baratin traditionnel de la bonne vieille droite des familles. Du Jean-Louis Debré traité aux amphétamines, quoi...
A ma gauche (hé oui !), une iconoclaste démolissant dogme après dogme, capable de parler aux uns comme aux autres sans sectarisme, totalement focalisée sur la recherche, l’éducation, l’environnement et la déconcentration de l’Etat par la régionalisation plutôt que par la guillotine. Une femme convaincue de la possibilité qui existe, pour un pays comme la France, sur cette planète plutôt que sur une autre, de croître en restant solidaires, de réduire la dette sans cesser d’investir.
Les deux candidats, en fait, seraient sans doute également en mesure de nous remettre sur les rails. Et cinq ou dix ans de New-PS ou d'UMP permettraient vraisemblablement, à ce stade, de revenir au plein emploi et d’assurer, d’une manière ou d’une autre, l’avenir des retraites. Mais tous les moyens de parvenir aux mêmes fins ne sont pas égaux, pas plus que la Suède ou le Danemark ne ressemblent aux Etats-Unis en dépit de leurs similitudes statistiques sur le front du chômage ou du niveau de vie.
Nicolas Sarkozy, hier soir, affichait son rêve de faire de la France un pays de « propriétaires ». Wow, ça c’est du rêve... Ségolène Royal, elle, nous parlait d’une nation « d’entrepreneurs »... L’un nous renvoyait à une version mesquine, convenue et rabougrie de nous-mêmes quand l’autre nous proposait de nous dépasser, d’être créatifs, d’aller voir de l’autre côté de la montagne. La modernité économique et sociale, clairement, n'était pas à droite sur l'écran de nos téléviseurs hier soir. Encore faudra-t-il que les Français s'en souviennent dimanche à l'heure du choix...
© Commentaires & vaticinations
Mrmf.
La modernité comme meilleur argument pour un programme politique, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. "Un homme, une voix" et "of the people, by the people and for the people", ce sont des trucs vachement désuets... mais y a que ça qui m'intéresse.
Je n'ai pas voulu regarder ce débat, de peur qu'il ne me donne envie de voter blanc. Mais je viens d'en lire la moitié dans Libé... et ça me donne envie de voter blanc. Bon, je ne le ferai pas, parce que voter pour le PS est une mauvaise habitude qu'on ne perd pas facilement. Mais franchement, la modernité, je m'en cogne.
Rédigé par: Poil de lama | jeudi 03 mai 2007 at 14:33
Mais qui, qui raccompagnera les policières à la maison ? Des entrepreneurs ?
Rédigé par: Lolo : le seul, l'unique Lolo | jeudi 03 mai 2007 at 14:51
Bien! Très bien!
Ne reste plus qu'à comprendre pourquoi c'est chez vous que l'on discute des enjeux, et pas dans les débats entre candidats.
(ceci dit sans forcément adhérer à vos conclusions)
Rédigé par: Nollipap | jeudi 03 mai 2007 at 15:02
Poil de lama,
Blanc, il est sarkozyste...
Lolo (l'unique),
Pourquoi pas ? C'est bien du service à la personne ça, non ?
Nollipap,
Parce que com-vat est à l'origine du débat, voyons !
Rédigé par: Hugues | jeudi 03 mai 2007 at 15:14
Et qui, alors, qui va garder les enfants des femmes policières que leurs accompagnatrices raccompagneront à la maison ? Et qui va garder les enfants de ces accompagnatrices que personne ne raccompagnera à la maison ?
Rédigé par: Un autre Lolo | jeudi 03 mai 2007 at 17:51
Hier Sarkozy m'a impressionné, il est un mélange étonnant d'affichette de la française des jeux "votez pour moi mon programme c'est facile et ça peut rapporter gros" et de bonimenteur de la foire de Paris en train de vendre un couteau à éplucher les légumes.
Rédigé par: Bruno | jeudi 03 mai 2007 at 19:19
la "société de propriétaires" c'était l'un des leitmotiv de la campagne de GW Bush en 2004 ... et ce n'est pas la seule similitude ... à bon entendeur !
Rédigé par: marco | vendredi 04 mai 2007 at 10:04
La société de propriétaire, c'est aussi une vieille lune des notables de droite, qui croient qu'il suffit que les gens soient propriétaires de leur logement pour devenir de fidèles électeurs conservateurs...
Rédigé par: Laurent Weppe | vendredi 04 mai 2007 at 10:45
A ceux nombreux qui pensent qu'il est stupide d''envisager de raccompagner, dans le 93, les policières chez elles de nuit, sachez d'Air France le fait, en taxi, pour ses hotesses de l'air quittant Roissy. Nos fliquettes valent elles moins que les hotesses de quelques uns ?
Rédigé par: Pierre 64 | vendredi 04 mai 2007 at 20:06
L'immobilier est certainement le schéma d'enrichissement pyramidal le plus populaire à gauche comme à droite (on dit "schéma de Ponzi" chez les kékés). Mieux valait en faire un argument électoral "vite, avant la saisie" comme disait Gogol 1er, car après tout, la gauche ne pouvait guère le dénoncer, une fraction si importante de son électorat s'étant tellement enrichi grâce à cette martingale.
Rédigé par: L'autre Lolo d'avant | vendredi 04 mai 2007 at 20:07