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vendredi 15 juin 2007

Leapfrogging doctrinaire chez les mangeurs de grenouilles

Au PS, le processus de destruction créatrice que j'appelais de mes vœux est désormais bien engagé. Mais moi-même, j'en suis déjà au coup d'après.

FrogsJe suis en train de dévorer le dernier opus d'Anthony Giddens, « Over to you, Mr Brown », l'essai via lequel l'inspirateur de la Troisième Voie blairiste évoque ce que pourraient être les priorités du New Labour pour les années qui viennent.

Drôle de bouquin, en vérité, que cette exploration politico-philosophique du futur immédiat : adossée à une décennie de transformation profonde de la Grande-Bretagne, la réflexion giddensienne est totalement hors sujet dans le contexte de la France de 2007 et se lit quasiment comme de la science-fiction ! Qu’on en juge : les travaillistes ont brillamment relevé le défi qui leur avait été lancé par les électeurs en 1997. Ils ont pansé les blessures du thatchérisme, ramené la croissance et le plein emploi, réinvesti dans les services publics, initié la transformation d’une vieille puissance industrielle en « knowledge based economy », réconcilié les Britanniques avec l'idée de progrès, réglé la question nord-irlandaise et, last but not least, définitivement ringardisé une droite sans projet alternatif. Ils doivent désormais s’attaquer à la seconde phase de leur mission : l’insertion durable du Royaume-Uni dans un monde en mutation permanente. Un peu comme un cancéreux en rémission définitive qui, enfin débarrassé de ses traitements de choc, commencerait à envisager l’avenir hors de l'hôpital avec sérénité...

Oh, il en reste encore, du boulot. La pauvreté, si elle n'est elle que relative et fait d’un ouvrier des West-Midlands un nanti du Nord-Pas-de-Calais, reste préoccupante ; les inégalités se sont accrues ; la violence urbaine est en hausse ; les prisons sont pleines ; trains et hôpitaux sont saturés... Mais quel chemin parcouru, franchement, pendant qu’un Chirac se contentait de compter, depuis l’Elysée, les jours le séparant de sa première convocation comme « témoin assisté »...

La gauche britannique a achevé sa réflexion sur la mondialisation, en laquelle elle n’est plus très loin de voir une chance pour la prospérité d’un pays souple, flexible et optimiste. Tiens, tout comme nous, elle importe des T-shirts chinois. Elle n’aurait pourtant jamais l’idée saugrenue de leur appliquer une « TVA sociale » dont le seul effet certain sera de réduire le pouvoir d’achat de soixante millions de torses nus !  Dans sa nouvelle incarnation brownienne, elle s’intéressera donc à l’environnement, à l’égalité entre les sexes, au multiculturalisme, à la santé, à l’Europe (même si le successeur putatif de Tony Blair n’est pas le mieux placé pour mener à bien cette réflexion), à la fiscalité, à la recherche, à la justice sociale... Bref, elle écrira la suite de l’histoire de la social-démocratie européenne, une social-démocratie réellement débarrassée de ses complexes à l’égard de ses cousins archéo-marxistes ― ceux-là mêmes dont Michel Rocard déplore, dans Libération, qu’ils continuent de s’arroger le droit de dire « ce qui est de gauche » dans notre beau pays de France.

Car comment ne pas prendre la mesure du fossé, du ravin, de l’abîme, qui sépare les socialistes des deux rives du Channel ? Au nord, on spécule sur l’avenir avec enthousiasme. Au sud, on se déchire sur le passé. Des pachydermes aux tempes grises se disputent les restes d’un parti exsangue dont on ne voit plus ce qu’il a à offrir, idéologiquement ou stratégiquement. Tout juste capables, entre deux combats de chefs médiocres et vains, d'entonner le refrain de la défense de la démocratie contre l’hégémonie droitière, les Hollande, les Fabius, les DSK anticipent même sur la déroute des prochaines municipales ― pour ne rien dire de ces catastrophiques législatives... Ségolène tente bien, timidement, de redorer son blason d’iconoclaste de service, mais c’est peine perdue. Fait-on boire un âne qui n'a pas soif ?

Suggérons pourtant la chose suivante : en un ultime hommage à nos cousins de la vraie gauche authentique, acceptons de faire du passé table rase et proposons que cette traversée du désert soit le moteur d’une réflexion existentielle. A quoi sert le parti socialiste ? Quelle analyse fait-il du monde tel qu’il va plutôt que tel qu’il devrait-être ? L’économie de marché est elle un mal nécessaire ou, au contraire, un système efficace et performant ne demandant qu’à être régulé dans ses excès ? Les questions environnementales ne sont-elles que des gadgets permettant d’amuser les Verts en congrès où nous engagent-elles concrètement ? L’immigration, puisqu’elle est un fait, peut-elle être analysée autrement qu’en termes idéologiques ? Et la recherche ? Et la dette ? Et la laïcité ? Et les mœurs ?

Lorsqu’un pays en développement se dote de la technologie la plus récente au lieu d’en passer par les différentes étapes d’équipement traversées par ses voisins plus avancés, on dit qu’il fait du leapfrogging, qu’il enjambe X années de tâtonnements et d'erreurs pour jouir immédiatement de ce qui se fait de mieux. C’est le cas de ces pays africains que leurs ressources limitées n'avaient pas jamais autorisés à se doter d’un réseau de téléphone filaire, mais qui sont désormais quadrillés par les milliers d’antennes de leurs opérateurs mobiles. Imaginons justement que la gauche française consacre les cinq ans qui viennent à « leapfrogger » le travail de sa cousine britannique et qu’elle en profite pour se mettre au diapason de la planète. Clairement, on n’a pas besoin de 200 députés pour faire ça : juste d’un peu de matière grise et de volontarisme. Et imaginons encore qu’en 2012, en lieu et place d’un parti épuisé par ses luttes intestines, se présente un New-PS sûr de ses choix, convaincant, prêt à ringardiser à son tour les vieilles recettes qui passent pour « courageuses » dans un pays aussi figé que le nôtre.

Car surfer sur l'avance doctrinale britannique, ce serait éviter la dérive sécuritaire d'un Royaume comptant davantage de caméras de surveillance que le reste de l'Europe. Ce serait aussi réfléchir à la relation euro-américaine sans parti pris sentimentalo-historique, aux questions religieuses sur la base d'un héritage authentiquement laïque, à l'organisation de la société sur un tropisme authentiquement égalitaire... Sacrée perspective, non ? Et franchement, si même les mangeurs de grenouilles ne sont plus fichus de faire du leapfrogging, c’est à désespérer de la nature batracienne.

© Commentaires & vaticinations

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Enfin, Hugues, un peu de sérieux: l'économie de marché, et même l'économie de marché accompagnée de correctifs sociaux, n'est pas un truc tout nouveau tout beau que nous n'avons jamais vu et qu'il faudrait que nous essayions de toute urgence. A te lire, on croirait vraiment que nous vivons sous Brejnev et qu'il est temps que le mur de Berlin tombe... L'économie de marché, ça fait tellement longtemps que nous vivons dedans que nous oublierons prochainement qu'il a existé des gens qui la contestaient (et d'ailleurs, la plupart ne la contestaient qu'à la marge, en tout cas dans les partis de gouvernement).

Pourrais-tu nous expliquer la différence fondamentale entre l'économie de marché que tu appelles de tes voeux et... "business as usual"?

"et, last but not least, définitivement ringardisé une droite sans projet alternatif"

Euh, ça c'est un peu optimiste, justement... Pareil pour la "knowledge based economy", qui reste encore handicapée par l'inadaptation du système éducatif britannique, auquel le prétendu "remède de choc" de Thatcher n'a fait aucun bien.

Ceci dit, qui, au fond, s'opposerait à la création d'un parti de gauche "moderne" pour rester poli ?

Du moment que les défenseurs de cette idéologie ne détournent pas à leur profit les financements et relais politiques, associatifs, et institutionnels mis en place par la gauche historique (et donc, aillent créer leur parti plutôt que de tenter un putch dans un parti existant), je crois que tout le monde se réjouirait de voir émerger une voix nouvelles et des propos nouveaux dans le débat, ne serait-ce que pour sortir du ras-de-caniveau que nous impose le dialogue entre la démagogie de Sarkozy et l'ignorance de Royal.

Mme Tatcher au Royaume Unie avait, avant l'arrivée du New Labour au pouvoir, "fait le travail" pour le compte de l'économie mondialisée de marché, dont M. Blair allait profiter, tout en modérant ses effets négatifs les plus brutaux : casse de la fonction publique, de la protection sociale, des syndicats, et aussi en Irlande face à l'IRA. Elle avait épuré le pays des reliquats de l'Etat Providence et d'espérance qui l'encombraient et empêchaient l'éclosion du règne sans faiblesse de la finance, (sont ils nombreux encore les ouvriers des West Midlands ?). Tony Blair a sommairement pansé par la suite quelques plaies. Chirac en France n'a pas fait ce travail, (paralysé par une peur de la rue qu'avait fondée ses premières expériences du pouvoir, autour de 1968) ; Sarkozy claironne qu'il le fera, ce travail, comme déjà il l'a fait en matière de sécurité dans l'hexagone durant les dernières années, notamment par le biais de réductions sévères des libertés individuelles, (la France n'est, hormis pour les caméras, en rien à la traine dans cette dérive générale qui affecte l'humatité). Là peut être se cache la clé de l'élection présidentielle. Mme Royal ne voulait pas gagner 2007. Elle voulait laisser Sarkozy faire le travail dont elle espère en 2012 tirer profit comme en son temps Tony Blair. Les hypothèses de mutation du parti que propose ce post, dans une telle perspective, sont pertinentes et cohérentes. Beaucoup durant cinq ans, parmi les plus faibles, les plus fragiles, les plus jeunes, vont en chier. Pour la bonne cause du futur Nouveau PS, (un NPS est déjà mort ici...).

Poil de lama,
Je vais t'expliquer tout ça. J'ai l'intention de devenir le Giddens français.

Irène Delse,
Je l'ai dit : il reste du boulot.

Passant,
"Tout le monde" va se réjouir, alors...

Bruno Duran,
Précisément. Je préfère parler de New PS que de Nouveau Parti Socialiste. Faut-il expliquer pourquoi ?

Tope-là.

Maintenant, comme leader charismatique né pour mener les troupes à la victoire, vous verriez qui ?

Hugues, bien entendu

Matthieu,
Tu as tout compris ! Et il va me falloir des disciples. Avec le prénom que tu portes, tu me sembles également prédestiné.

Bon : alors permettez-moi, Monsieur le futur Président, de poser ma candidature au poste de premier agent infiltré de la vraie gauche dans votre parti.

Plus sérieusement, bonne chance.

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