Sexe, journalisme et politique : la déontologie dans le boudoir
On disait les médias français à la botte des marchands d'armes et des rois du béton. C'était faire l'impasse sur le contrôle horizontal de l'information.
Etant moi-même, par la grâce d'un physique avantageux et d'un intellect brillant, fréquemment sollicité par la gent féminine, je m'explique assez bien le magnétisme sensuel qu'exercent nos hommes politiques sur les personnes du beau sexe... Quelle femme normalement constituée, je vous le demande, résisterait à la magie d’une soirée avec Jean-Pierre Raffarin, au glamour d’un weekend avec Jean-Louis Debré, voire à la perspective d’une croisière avec Jean-François Poncet ?
Les grands personnages de la vie publique sont, on le sait, d’authentiques alpha-mâles exsudant le pouvoir, le prestige et la virilité ; il est donc bien normal que les femelles assistant à un meeting réagissent à leur égard comme autant de groupies échevelées. Enfin, disons que c’est que l’on nous enseigne à intervalles réguliers, histoire de légitimer le caractère dissolu du comportement de nos élites politiques... Dont acte. No problemo. Tout ça est fort logique.
Ce qui l’est moins, pour autant, c’est la remarquable attirance des journalistes à double X chromosomique pour nos députés, nos ministres et nos sénateurs. Une attirance si frappante, si spécifique à la culture nationale, qu’elle en mériterait presque de figurer à mon inventaire des petites exceptions gauloises (sic). Nous sommes trop habitués, depuis quelques années, à la mise en disponibilité de telle ou telle star de l’info télévisée au moment d’une campagne électorale pour nous en formaliser, mais force est de constater que ce phénomène n’est guère répandu hors de nos frontières. Evidemment, il est toujours possible qu’une idylle ponctuelle se noue entre la plumitive chargée de couvrir la campagne de tel ou tel congressman yankee : on n’est pas de bois et la parenthèse dans la vie monotone d’un candidat à ceci ou cela que sont ces semaines de transhumance à travers le pays réel produit parfois son petit effet... Mais le nombre de couples mixtes carte de presse-écharpe tricolore étant, chez nous, en passe de battre tous les records, penchons-nous sur la nature proprement hexagonale de ces turpitudes.
François Hollande, ainsi, est le plus récent ajout à la série. Les mauvaises langues l’avaient longtemps associé à une députée parisienne, mais le voici désormais apparié à la journaliste de Paris-Match couvrant l'actualité du PS. Il faut dire qu’il n’est pas le seul à avoir trouvé l’amour à la rubrique politique, Nicolas Sarkozy himself s’étant consolé du départ temporaire de son épouse auprès de la spécialiste de l’UMP du Figaro. Bah, François Mitterrand n’avait-il pas un béguin pour une reporter suédoise et Jacques Chirac d'intenses amitiés rue du Louvre ? Absolument. Tout comme Anne Sinclair est mariée à DSK, Christine Ockrent à Bernard Kouchner, Béatrice Schönberg à Jean-Louis Borloo et Marie Drucker à François Barouin (ah, on me souffle que ce dernier est effectivement marié, mais à quelqu’un d’autre... Hum, qui sommes-nous pour juger...).
Mais dans ce contexte de pipolisation galopante, où vedettes de la politique, de la chanson, du cinéma ou du journalisme sont présentées sur le même mode par la myriade de magazines qui nous tiennent au courant de leurs faits et geste, pourquoi s’en offusquer ? La France étant le double-champion de la gaudriole et du respect de la vie privée, l’on voit mal en quoi les aventures sexuelles de nos leaders auraient la moindre influence sur leur action à la tête du pays. Pas pour nous, ces chasses aux sorcières ridiculement puritaines dont les Américains ont le secret ! Pas pour nous, ces histoires de bureau ovale et de petite robe bleue !
Sauf que, sauf que, jusqu’à nouvel ordre, les frasques d’un président états-unien avec une stagiaire n’ont pas grand impact sur la manière dont le Washington Post évalue les projets du Parti démocrate pour la réforme du système de santé. Peut-on en dire autant chez nous, lorsque c’est l’épouse du ministre qui fait passer le message d’icelui à la télévision ? Et la couverture d’une campagne s’apprécie-t-elle de la même manière une fois le lecteur averti de la nature des relations entre observateur et observé ? Je ne le crois pas.
J’entendais l’autre matin, sur France Culture, une journaliste du Herald Tribune basée à Paris expliquer qu’elle rencontrait, à chaque déplacement officiel, d’immenses difficultés à payer sa place dans un avion ministériel. La déontologie du journal américain impose en effet à ses reporters de n’accepter aucun cadeau, le coût de leur transport ou de leurs repas n’étant jamais pris en charge par la puissance invitante. Ca n’a l’air de rien, mais ça change tout : le journaliste n’est pas l’obligé de la personnalité sur laquelle il écrit, même s’ils peuvent être conduits à voyager ensemble pour des raisons pratiques.
On mesurera la profondeur du gap culturel entre le reporter US, qui considère que la prise de distance avec son sujet est consubstantielle à l’exercice de son métier, et l’atmosphère sympathique et informelle dans laquelle ses confrères français évoluent : on mange ensemble, on boit ensemble, on couche ensemble, même, mais n’allez pas y voir le moindre danger, la moindre possibilité d’une limitation de notre indépendance ! On imagine assez bien, d’ailleurs, la manière dont l’amie de cœur du Premier secrétaire du Parti socialiste s’est intéressée aux dessous de la campagne présidentielle ― son point de vue sur Ségolène étant nécessairement dépassionné...
Le nombre de ces couples n’est d’ailleurs pas vraiment le problème essentiel, mais plutôt la conséquence du déficit d’indépendance global des médias français. Détenus par des groupes industriels vivant de la commande d'Etat pour les uns, contrôlés par la puissance publique pour les autres, les principaux vecteurs d’information des Français sont bel et bien, à des degrés divers, les instruments d’une communication top-down. Que les journalistes, ces demi-mondains flattés par l’intérêt que leur portent les puissants, soient prêts à leur servir de porte-parole plus ou moins conscients en devient presque normal. A ceci prêt que les rédactions les obligent rarement à devenir les intimes de tel ou tel et que la déontologie est d’abord une affaire personnelle. Enfin, moi, ce que j’en dis, c’est peut-être juste de la jalousie : je n’ai jamais été approché par la moindre femme politique. Mais maintenant qu’elles sont plus nombreuses, qui sait...
© Commentaires & vaticinations
_______________________
PS : Je découvre à l'instant une pépite YouTube, incroyablement pertinente dans le contexte de ma note : le mari de Christine Ockrent interrogé par la copine de François Hollande. C'est ici et ça donne vraiment une idée de l'infini.

Je te vois venir. Elle t'excite la Roselyne... AVOUE !!!
Rédigé par:Vinvin | le mardi 19 juin 2007 à 13:27
Oui, son rire mélodieux est un enchantement.
Rédigé par:Hugues | le mardi 19 juin 2007 à 14:50
Très joli billet.
Cela dit, merci de ne pas oublier de nous faire part de tes commentaires sur la récente promotion de Jean-Marie Bockel, que la marge de gauche (sic) de ton site présente comme un "doux rêveur".
Ca n'a rien à voir, je l'admets, encore qu'il soit tentant de ranger tout cela dans la rubrique "liaisons dangereuses".
Rédigé par:Poil de lama | le mardi 19 juin 2007 à 17:36
Ce qui est manifestement la plus grosse escroquerie de cette histoire de séparation, ce n'est pas tant que les journalistes savaient et ont diffusé (Marianne, AFP), à un peuple avide de cancans, la royale séparation, que l'hypocrisie populaire de droite (et un peu de gauche aussi!) qui consiste à donner du "shocking" à tout bout de champ, alors que toute la France est au courant depuis longtemps et s'en contrefout!
En ce qui concerne l'attrait du pouvoir, à part une attirance plus que bizarre pour Vincent Peillon, le pouvoir n'a pas valeur d'aphrodisiaque pour moi... Au contraire! Surtout quand on voit la tronche de nos élus et leur verbe le plus souvent pathétiquement pauvre!
Rédigé par:Chris79 | le mardi 19 juin 2007 à 18:14
Hé zut !
moi qui voulais précisément vous demander avec qui couchait le "doux rêveur" de Mulhouse, me voilà coiffé au poteau par Poil de Lama. Comme quoi les grands esprits (?) se rencontrent.
Rédigé par:manu | le mardi 19 juin 2007 à 20:27
Excellent billet, une fois encore. Voyageant beaucoup, en particulier dans les pays nordiques et ango-saxons, j'ai toujours été choqué par la façon dont la presse française se frotte à la jambe du pouvoir avec la frénésie d'un caniche sur la jambe d'un passant, hommes et femmes confondus. Cela dit, regardons aussi le reste du monde, l'Asie, par exemple a comme nous un peu de chemin à faire. Mais cet inceste entre pouvoirs reste un problème.
Hugues, pensez-vous qu'Arlette Chabot et Eric Besson...
Rédigé par:Charles' | le mardi 19 juin 2007 à 20:47
Heureusement que y'a de la fesse en politique, sinon je serais bien incapable de m'y intéresser ...
Petite déception dans cet article, qui ne foisonne pas (comme d'habitude) de petits liens hypertexte vers des photos et autres vidéos compromettantes ;)
Rédigé par:sasa | le mercredi 20 juin 2007 à 09:33
Poil de lama, Manu,
Mon avis sur Bockel, je le donne dans la note du jour. Ca vous confortera dans vos certitudes.
Chris 79,
Je ne suis pas préoccupé par les histoires de cul en tant qu'histoire de cul mais par la connivence entre politiques et journalistes. Cette connivence n'a d'ailleurs pas besoin de passer par la chambre à coucher... C'est juste l'exemple le plus frappant de cette endogamie.
Charles',
Arlette Chabot et Eric Besson ? Pourquoi pas : L'époque ne se prête-t-elle pas à la surprise permanente ?
Sasa,
Oh, je les avais, ces liens compromettants. Mais tu connais la proximité des journalistes avec les politiques. "On" m'a fait promettre de ne rien dévoiler.
Rédigé par:Hugues | le mercredi 20 juin 2007 à 12:27
En l'occurrence, la critique ne s'adressait pas à vous (je trouve votre papier fort bien écrit, ce qui justifie plus qu'amplement son écriture!). C'était plutôt une réaction à l'information (ou non-information?) en elle-même. Il est vrai que la collusion pouvoir/media - et inversement, typiquement française, est limite. Cependant, dans la mesure où elle sue par la grande majorité des Français, qui ne sont pas aussi dupes qu'on le pense, il est aberrant qu'on joue les vierges effarouchées dès lors que cela devient public! Nombres de secrets politiques n'ont plus de secret que l'apparence, à l'heure où le citoyen lambda peut entendre ou découvrir de quoi il retourne avec une facilité déconcertante!
Vingt mille fois pendant la campagne présidentielle, on m'a balancé l'information, gens de droite comme de gauche, agrémentée de détails sur le couple Royal/Hollande à la limite du supportable! Vingt mille fois donc, j'ai du dire à quel point cela m'était indifférent... Et maintenant, on nous vend cela comme un scoop (sûrement la Valeur Ajoutée par le cachet journalistique! LOL), qui n'en finit pas de faire couler de l'encre, quand ce n'est pas de la bile!
Nous ne sommes pas des perdreaux de l'année, la politique a une forte part d'ombre et ce n'est pas près de s'arrêter! Alors bon, ils se séparent... C'est la vie! Ça arrive à des tas de gens, ça leur est arrivé à eux, comme ça arrivera demain à quelqu'un d'autre... Politique ou pas! Et des couples media/politique se (re)formeront derrière... La belle affaire!
Rédigé par:Chris79 | le mercredi 20 juin 2007 à 14:33