The time has come
Le Web comme média alternatif, c'est déjà de l'histoire ancienne. Le Web comme média professionnel, ça commence maintenant.
Quoi qu'on en dise, les blogs, les forums, les sites communautaires, toutes ces formules de communication horizontale nées de la banalisation du Web, auront été de formidables instruments de libération de la parole. Ils le resteront d’ailleurs, même s'il est difficile de prévoir de quelle façon ils seront affectés par la technologie. Il y a dix ans, l’internaute moyen avait l’impression de marcher sur la lune lorsqu'il parvenait à décorer sa page perso d'une icône animée en forme de boîte aux lettres ; désormais, n’importe quel élève de CM2 est capable de publier les vidéos qu'il tourne avec un téléphone portable sur son SkyBlog. Ce qu’il saura faire lorsqu’il sera au lycée, j’ai du mal à me le figurer.
Les professionnels de l’information, eux, sont restés en retrait toutes ces années, tétanisés par le sentiment d’être hors du coup, condamnés à une obsolescence plus ou moins rapide contre laquelle lutter n’avait aucun sens. Les journaux, les télés, les radios ont créé des sites Web, mais dans le contexte d’une hostilité très forte de rédacteurs, de maquettistes, de présentateurs et de chefs de pub paniqués. Les éditeurs et les patrons de chaînes, eux-mêmes confrontés à l’érosion des ventes en kiosques et à la baisse de l’intérêt des jeunes pour PPDA ou Jean-Pierre Pernaud, n’investissaient d’ailleurs sur le Web qu’avec la plus grande circonspection. Ce royaume du tout-gratuit, sur lequel il faut se battre comme des chiffonniers pour récupérer une vague bannière de constructeur automobile au CPM dérisoire, ils s’y sentaient mal à l’aise...
Du côté des journalistes, on clamait que le Web n’était de toute manière qu’un dépotoir à junk news à la crédibilité aléatoire — essentiellement fondé sur le commentaire, voire le détournement, d’informations élaborées par d’authentiques professionnels. Un jugement un peu court, sans doute, mais assez proche de la réalité. L’enquête, l’analyse, le commentaire et l’interview, n’en déplaise à certains, ça ne s’improvise pas davantage que le réglage d’un moteur diesel à injection directe. Il y a sans doute, ici et là, des mécanos amateurs suffisamment doués pour s’en tirer avec les honneurs, mais ils ne sont certainement pas si nombreux. N’empêche, la proportion de plumitifs professionnels incompétents n’étant pas non plus négligeable, les spécialistes de la critique des médias avaient beau jeu de les faire passer, très injustement, pour le modèle standard.
Mais les choses sont en train de changer, et l’arrivée sur le Web de journalistes d’expérience, presque aussi efficaces que n’importe quel élève de CM2 dans le maniement d'une souris, est la preuve que la fin du monde tel que nous le connaissons n’est pas si imminente. Tant que les journalistes étaient inhibés par la technique, incertains sur les modèles économiques qui leur permettraient de continuer à donner à manger à leurs enfants, effrayés à l’idée de se retrouver en concurrence avec un ado diffusant ses théories conspirationnistes depuis l’ordinateur du salon, ils ne risquaient pas d’avancer. Clairement, le lecteur n’y gagnait guère au change, condamné qu’il était à ne tomber que sur l'ado sceptique sus-cité lorsqu’il cherchait de l’info via Google.
Le transfert, par Daniel Schneidermann, de son émission « Arrêt sur image » de la télé vers le Web, la création de Rue89 par une poignée de journalistes de Libération, ou les expériences de laboratoire conduites par Karl Zéro depuis quelques mois ne sont pas des phénomènes sans importance. Bon, observés isolément, ils ne nous disent toutefois pas grand-chose. Schneidermann refusait de se remettre en question et d’admettre que son émission avait peut-être pris un coup de vieux : il ne se serait donc sans doute pas lancé dans cette aventure sans un coup de pouce du destin. Les anciens de Libération, s’ils avaient pu convaincre Laurent Joffrin de ce que le Web recelait de potentiel, auraient pu se contenter de dépoussiérer Libe.fr. Seul Karl Zéro, qui est un homme d’affaires, avait très tôt senti d’où soufflait le vent et aurait vraisemblablement pris racine sur le Web s'il était resté à Canal+.
En tout état de cause, on peut déjà tabler sur l’arrivée rapide sur Internet d'une foule de professionnels aussi chevronnés que décomplexés, stimulés par ces initiatives comme par l’augmentation fulgurante des investissements publicitaires en ligne. Chez les blogueurs, chez les animateurs de pages perso, on fera sans doute un peu la gueule. On expliquera que les nouveaux arrivants sont des crapules, des suppôts du grand capital... On protestera qu’on était-là avant, on hurlera à la récupération du Web et à sa transformation en espace marchand. Mais cette attitude ressemblera beaucoup, en fin de compte, à celle des journalistes de la galaxie Gutenberg face à l’irruption des réseaux électroniques. Et dans cet espace où sont placés, nolens volens, sur le même pied d’égalité, professionnels et amateurs, c’est la qualité qui fera la différence.
© Commentaires & vaticinations
Le Village Voice a été un exemple en son temps (il y en a d'autres). Peut-être que M. Marmande finira par l'accepter, fût-ce du bout des lèvres...
Rédigé par: cdc | vendredi 14 septembre 2007 at 16:38
Pôôôô du tout ! Viendez les mecs ! Faut que ça pète, faut que ça marche !!! C'est juste que j'attends de voir pour payer. Un modèle compliqué.
Rédigé par: Vinvin | vendredi 14 septembre 2007 at 17:48
Et quoiqu'il arrive, ce blog restera lu, car il est bon.
De même que le téléchargement (et le corollaire effondrement du CD)ramène à la scène, l'eploxion de l'offre médiatique du Web ramène à l'authenticité. Au métier de base.
Les blogs de qualité se développeront, qu'ils soient animés par des stars ou par des humbles.
Rédigé par: Charles' | samedi 15 septembre 2007 at 11:38
CDC,
Le Village Voice ? Marmande ? Non, je parle de médias réellement nouveaux, de créations Web. Pas de déclinaisons Internet de titres ou de chaînes existant par ailleurs.
Vinvin,
Je ne dis pas que tu dois forcément donner 30 euros à Schneidermann. Mais j'espère que, bientôt, tu auras tellement d'occasions de les dépenser, tes 30 euros, que tu ne sauras plus où donner de la carte bleue.
Charles'
Oh, je ne m'en fait pas pour ce blog. D'autant plus que je fais tout de même un peu partie de l'autre espèce, celle des professionnels déjà investis dans le Web. Pas encore dans l'une de ces vraies créations ex-nihilo que j'appelle de mes voeux, mais tout de même..
Rédigé par: Hugues | samedi 15 septembre 2007 at 12:34