« Le prince », nouvelle édition revue et augmentée
L'amendement ADN est une crapulerie morale, mais un coup de maître politique.
« Le prince », l'ouvrage de Machiavel apprenant aux puissants à le rester, méritera d'être réactualisé en 2012 ― peut-être même en 2017. Il serait cruel, en effet, de priver nos futurs leaders des innovations sarkozyennes en matière de manipulation politique. L'affaire de l’amendement ADN devrait d’ailleurs occuper plusieurs pages de la nouvelle édition, bien qu'elle puisse être résumée comme suit :
Vous êtes le président d’un pays dont l’opinion est très partagée sur les questions d’immigration. Vous souhaitez néanmoins introduire de nouvelles pratiques en matière de droit des étrangers et vous redoutez qu’elles ne soient contestées jusqu’à l’intérieur de votre majorité. Vous chargez alors un porte-flingue sans états d’âme de rédiger un amendement moralement inacceptable, dont vous prévoyez qu’il provoquera un tollé et phagocytera tout débat sur le projet de loi proprement dit. Vous décidez ensuite de reculer sur ce point, donnant le sentiment d’être en phase avec l’opinion, mais surtout d’être capable de reconnaître vos erreurs. Vous assistez enfin, triomphant, au vote d’un texte initial quasiment inchangé...
Et ça marche. L’éditorial de Laurent Joffrin de ce matin, titré « Retrait ! », ne semble concerné que par le seul amendement Mariani. Une recherche Google actualité sur la phrase « Projet de loi sur l’immigration » ne conduit qu’à une quantité incroyable de prises de positions hostiles au test ADN, qu’elles émanent de la gauche radicale, du clergé ou d’associations de pêcheurs à la ligne. Même Le Figaro, cette quasi Pravda, refuse d’apporter un réel soutien à Thierry Mariani et abandonne au plus caricatural de ses chroniqueurs, Ivan Rioufol, le soin de déplorer l’élimination de cette première étape vers Gattaca (« La commission des lois du Sénat a supprimé, mercredi, le recours aux tests ADN pour le regroupement familial, contestés par les moralistes : les fraudeurs peuvent leur dire : merci ! »)
Pour le reste, en ce qui concerne le durcissement général des conditions de regroupement familial et, surtout, la poursuite d’une approche démagogique et archaïque de l’immigration, c’est business as usual. Nicolas Sarkozy se posait en pragmatique, affirmait vouloir informer les Français du rôle historique et économique de l’apport étranger tout en proposant de réguler les flux de manière raisonnable. Il se sera contenté de réduire un débat fondamental à sa dimension la plus mesquine, associant à nouveau l’immigration à la fraude et au parasitisme des ressources françaises. Mais bon, Machiavel était davantage concerné par la conquête et la préservation du pouvoir que par l’évolution harmonieuse d’une nation. La publication du « Prince 2.0 » devrait lui faire honneur.
© Commentaires & vaticinations

La médiocrité de l'opposition à Sarkozy (s'il en reste ?) me semble davantage à blâmer.
Alors, Ségolène, tu nous la révèleras quand, ta dimention supra-poitevine ?
Rédigé par:Passant | le mardi 02 octobre 2007 à 12:11
Hugues, votre argumentation est globalement convaincante. Cependant, la crapulerie éventuelle de l'amendement Mariani mérite à mon sens d'être discutée, à moins que l'argument principal de Mariani, à savoir les fraudes massives au regroupement familial dans certains pays à l'état-civil délabré, ne dût simplement pas être entendu.
Rédigé par:François X | le mardi 02 octobre 2007 à 12:20
Pour le coup, je ne suis pas sûr, personnellement, que le coup ait été si machiavéliquement préparé (peut-être suis-je naïf ?). Les multiples flottements majoritaires sur le sujet ne plaident pas dans ce sens (aujourd'hui encore, Wauquiez défend la mesure au nom de la lutte contre la fraude, alors que Pasqua lui-même la trouve "inacceptable").
Je pense plutôt que sur chaque projet de loi, sur chaque sujet, la majorité, et son chef en particulier, vont en permanence se retrouver en équilibre instable entre satisfaire les ultras de la droite et continuer de jouer la modération et l'ouverture à tous les Français. Et l'attitude de notre président risque de varier avec l'évolution de sa cote de popularité.
Sur l'ADN, l'issue n'est malheureusement pas encore certaine. Puisses-tu avoir raison. Mais la tentation de satisfaire le coeur de l'électorat de droite sur ce point symbolique relatif à l'immigration, sans reculer face aux protestations des bonnes âmes, doit, à mon avis, aussi exister.
Rédigé par:Michel B. | le mardi 02 octobre 2007 à 12:34
Je suis plutôt d'accord avec Hugues: même si Sarko partage au moins partiellement avec certains de ses députés cette obsession de l'hérédité par les gènes, cet amendement était de toute manière condamné à finir censuré par le conseil constitutionnel sans compter que son application aurait été très impopulaire: dans le fond, il n'y a que chez les racialistes qu'on rêve de détecter les étrangers à leur gènes, et il n'aurait pas fallu longtemps à l'application d'un tel amendement pour que la société (nonobstants les adeptes de la consanguinité) se retourne contre lui (des familles déclarées fraudeuses parce que des enfants sont issus d'un premier mariage, quelques crimes passionnels causés par une découverte d'enfant adultérin...). On peut donc dire qu'aussi révoltante en soit l'idée, cet amendement était surtout un contre-feu (par contre, que des types capables de créer un tel amendement aient réussi à devenir notables dans un parti qui se prétend républicain pose des questions gênantes sur sa façon de fonctionner).
Mais à mon avis, la logique va plus loin que ça: l'UMP applique en matière d'immigration la même méthode qu'en matière de délinquance: tenir un discours extrêmement dur pour paraître intraitable sur le sujet, employer des dogwisthles en direction de l'électorat raciste (parce que c'est toujours ça de pris), se donner un air très ambitieux et très activiste sur ce sujet, et ensuite se contenter d'une gestion complètement improvisée du problème, en se disant qu'en communiquant bien (c'est à dire en faisant un maximum de bruit), on arrivera à masquer le fait que le gouvernement ne fait que semblant de bosser sur le sujet.
Rédigé par:Laurent Weppe | le mardi 02 octobre 2007 à 14:10
N'allez pas me mettre sur le dos un soutien spécifique à l'amendement sur les tests ADN. Je n'en vois pas spécialement la nécessité, je pense qu'il est susceptible d'être totalement ineffectif, voire d'encourager les fraudeurs, comme je l'ai détaillé dans le lien qui figure sous mon pseudo mais tout le monde s'en fout.
Mais j'ai comme l'impression qu'il y a un étonnant unanimisme pour considérer que ces tests seraient moralement inacceptables, scandaleux, honteux. Ce c... de Pasqua est même allé jusqu'à évoquer le nazisme. Prépare-t-il son passage devant Saint Pierre ? Il veut racheter ses lois sur l'immigration, celui-là ?
Sans reprendre ce que j'ai donc écrit, (i) je ne vois pas en quoi il y a stigmatisation de l'étranger, (ii) contrairement à ce que certains croient, il ne s'agit pas de vérifier si génétiquement, il s'agit d'un étranger, (iii) en droit français, on peut pratiquer des tests ADN pour établir une filiation, à la seule différence il est vrai que l'on doit passer devant un juge pour y procéder (mais sur le principe, il n'est donc pas considéré abject d'établir une filiation via les tests ADN). Bref, j'ai un peu le sentiment que le mot "génétique" agit comme le sucre de pavlov et amène certains à flatter leur capital moral en dénonçant l'infamie de l'amendement.
En résumé, je ne vois pas de raisons spécifiques de le soutenir mais je suis un peu sceptique sur les cries d'orfraie qu'il suscite.
Pour le reste, je ne suis pas certain non plus que ce soit machiavélique de la part de Sarko ou Hortefeux. En revanche, l'effet est clairement là : personne n'a débattu du reste du projet de loi. Mais comme dirait Passant (je grossis le trait), il faudrait aussi que l'opposition soit un peu moins con.
Rédigé par:koz | le mardi 02 octobre 2007 à 14:28
Oups (mauvais lien)
Rédigé par:koz | le mardi 02 octobre 2007 à 14:31
Assez d'accord avec koz. Cette histoire de test génétique est essentiellement un chiffon rouge qui sert à amuser la galerie et ne pas parler du reste.
Par contre, je ne pense pas que l'opposition soit "con". Au contraire, cela correspond exactement à son problème migratoire. La gauche est extrêmement hypocrite sur ce sujet, et craint de perdre son électorat en adoptant une position plus ouverte sur l'immigration - tout en donnant de temps en temps des gages symboliques aux associations.
On en est à la quatrième loi sur l'immigration en quatre ans. On est face à un délire répressif et législatif, une instrumentalisation cynique de ce thème. Qu'a dit le PS? Jamais rien. Parce qu'en pratique, la politique migratoire du gouvernement est la leur. La seule chose qui leur reste est l'anathème : on crée un ministère de l'identité et de l'immigration? "la bête immonde se réveille"! on fait des tests adn? Soupçons d'eugénisme! Ainsi, on peut attaquer la droite sans proposer une politique migratoire qui ferait perdre des voix dans l'électorat de gauche. La stratégie politique, ce n'est que rarement noble...
Rédigé par:alexandre delaigue | le mardi 02 octobre 2007 à 15:19
Passant,
Oui, d’autant plus que les députés PS avaient fait l’impasse sur le vote de l’amendement en première lecture.
François X,
S’il y a des fraudes, trouvons un moyen « normal » de stopper les fraudeurs. Allons-nous décider de généraliser le test ADN à tous, compte tenu des risques de fraudes aux allocations familiales ou à l’inscription aux colonies de vacances de la mairie de Paris ?
Michel B.,
Moi, je pars du principe que l’affaire de l’ADN est un cas d’école. Mais ça marche pour la réforme universitaire ou les retraites « spéciales » : proposition de réforme + un truc vraiment imbuvable provoquant une réaction spécifique. Retrait du truc imbuvable. Passage de la réforme initiale. Je dois dire que cette méthode peut-être une bonne chose relative dans le cas de l’ADN, puisqu’elle fait sauter un truc qui risquait d’être adopté, mais qu’elle ne l’est pas dans le cas de la réforme universitaire ; une réforme qu’en bon blairiste je trouve insuffisante.
Laurent Weppe,
Tout à fait d’accord sur les conséquences de l’amendement que tu évoques.
Koz,
Sur le coup, tu pourrais essayer de rester en phase avec les curés. Pour le scandale que représente le test, je ne vais pas refaire le débat. Mais mes arguments personnels sont exposés ici détail : http://hugues.blogs.com/commvat/2007/09/gntique-adminis.html
Donne-moi ton avis à l’occasion.
Alexandre,
Si tu permets, tu dis plutôt comme moi que comme Koz ! Oui, l’ADN est un chiffon rouge, oui il permet de faire passer le reste.
Rédigé par:Hugues | le mardi 02 octobre 2007 à 15:35
Hugues, la question qui est posée en l'espèce n'est pas de savoir s'il y a des fraudes car il y en a toujours. La question est de savoir si elles sont massives ou pas. Des fraudes massives à la mairie de Paris ? moins en tout cas qu'à l'état-civil mauritanien (et l'exemple de la Mauritanie n'est pas pris au hasard).
Tu dis "trouvons des solutions normales pour éviter les fraudes". OK mais lesquelles ? faire gérer l'état-civil mauritanien par des fonctionnaires français, c'est mieux au niveau des principes, peut-être ?
Rédigé par:François X | le mardi 02 octobre 2007 à 16:06
Le demandeur de visa était invité à prouver sa filiation dans l'ancien amendement "avec au moins l’un des deux parents", dans le nouveau à la demande "de la mère du demandeur de visa".
Ceci est immoral, car c'est donner une prérogative à l'un des deux parents en fonction de son sexe. La mère pouvant demander une preuve filiation par test ADN, et pas le père, la discrimination est inacceptable.
La bonne intention de protéger le père et sa famille de la révélation qu'un enfant lui est illégitime aboutit à une mauvaise idée de loi.
En cas de doute sérieux sur les pièces d'état-civil du pays d'origine, quel pourra être le recours d'un papa qui veut faire venir son enfant ? Après avoir chassé la puissance paternelle du droit français va-t'on y faire entrer le matriarcat ?
Rédigé par:all | le mardi 02 octobre 2007 à 16:21
Libé a traité (samedi) sur une page la question de la réduction du délai de recours devant la CRR ; mais, effectivement, lire aujourd'hui un papier principal sous la plume d'une journaliste du service politique est plutôt désolant.
Rédigé par:article33 | le mardi 02 octobre 2007 à 16:44
hugues : disons que je suis d'accord avec koz sur l'exagération de cette dimension "adn" qui me semble, dans cette énième loi, un aspect mineur. Ce qui me navre, c'est que le résultat est une politique migratoire terrifiante, menée avec la complicité passive des socialistes qui eux aussi amusent la galerie avec des mesures symboliques (régulariser les sans-papiers) et des combats de pure forme.
Rédigé par:alexandre delaigue | le mardi 02 octobre 2007 à 18:45
Alexandre,
Ben oui. Exactement. Le PS se concentre sur l'amendement maudit (qu'il faut à toute force faire sauter par ailleurs) mais évacue la question du texte global. Du coup, on se retrouve avec nos deux postures traditionnelles : à gauche, la compassion régularisatrice, à droite, l'immigré comme parasite fraudeur.
Comment en sortir ?
Rédigé par:Hugues | le mardi 02 octobre 2007 à 18:52
je crois que le mot de la fin revient à Michel Mercier, président du groupe union centriste UDF au sénat, pour qui l'amendement Mariani est aujourd'hui vidé de sa substance (après tractations avec le gouvernement). Sauf que, comme il le précise, les termes "tests ADN" restent inscrits dans le projet loi.
et comme le soulignait Mariani ce matin dans Le Parisien : "dans quelques années, les tests ADN seront l'équivalent des empreintes digitales". les éléments constitutifs de fichiers (ce qu'un chercheur expliquait hier je crois dans Libération, qu'on a commencé le fichier avec les délinquants sexuels, puis les criminels, puis les personnes soupçonnées, que ce sont maintenant les étrangers candidats au regroupement familial, etc...).
Rédigé par:David | le mardi 02 octobre 2007 à 19:03
@koz :
(i) je ne vois pas en quoi il y a stigmatisation de l'étranger
Demande t'on à un français de prouver sa filiation génétiquement pour obtenir un droit lié à cette filiation ? Non. Parce qu'en droit français, la filiation n'est pas une affaire de génétique.
Alors oui, l'état civil français est performant et prouver qu'un enfant est son enfant quand on n'a pas de preuve ne demande pas un test ADN.
(iii) en droit français, on peut pratiquer des tests ADN pour établir une filiation, à la seule différence il est vrai que l'on doit passer devant un juge pour y procéder
Et vous ne voyez pas là une différence notable, qui peut expliquer pourquoi certains s'énervent ? On va donner un pouvoir équivalent à celui d'un juge à des fonctionnaires consulaires. Sans blague ?
J'aimerais aussi qu'on aille au fond du raisonnement : si une personne déclare que tel enfant est le sien, avec une preuve écrite, il aura donc à répondre de cet enfant COMME ETANT LE SIEN. Avec les allocs, certes, mais aussi avec la responsabilité qui va avec, civilement et pénalement. On l'oublie un peu vite, me semble t'il...
Rédigé par:YR | le mardi 02 octobre 2007 à 19:39
Une simple précision concernant l'oeuvre de Machiavel : pour ceux qui veulent la lire sans passer par Amazon, elle est téléchargeable gratuitement ici :
http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/le_prince/le_prince.html
Rédigé par:damocles | le mardi 02 octobre 2007 à 20:36
Vous semblez oublier une conséquence de ces discours et propositions : les racistes ordinaires n'ont plus peur d'élever la voix et d'autres ne se rendent même pas compte de ce qu'ils disent.
Rédigé par:Bruno | le mardi 02 octobre 2007 à 23:35
@Bruno: Faut-il jamais avoir peur d'elever la voix ?
Rédigé par:Esurnir | le mercredi 03 octobre 2007 à 12:55
Ben moi, je serais bien embêté parce que nous avons adopté nos gamines à l'étranger... Et n'importe quel anthropologue sait bien que la famille ne se réduit pas au biologique. Cela étant, on a eu de joyeuses prévisions sur les effets déplorables du projet de loi en général (sans se préoccuper outre mesure évidemment de ce red herring - jusqu'à un certain point, tout de même - de test ADN) sur la qualité de l'accueil des étrangers riches, qualifiés et investisseurs en France : "Les élites économiques victimes inattendues du projet de loi sur l'immigration" in Le Monde. Instructif...
Rédigé par:cdc | le mercredi 03 octobre 2007 à 15:00