Un (vrai) huron à l'Assemblée nationale
Le palais Bourbon reste le lieu de tous les grands combats, du sauvetage de la planète à celui du bon goût.
En mai 1981, Jack Lang avait provoqué un sérieux scandale en se présentant au palais Bourbon sans cravate. L'homme, qui n'étudiait pas encore la possibilité d'entrer dans un gouvernement de droite, affectait alors de se balader en costume mao. Un costume mao signé Thierry Mugler ― on ne se refait pas ― mais un costume mao tout de même... Bah, François Mitterrand venait tout juste d’entrer à l’Elysée et il était logique de voir le futur initiateur de la fête de la musique rendre cet hommage vestimentaire à son propre Grand Timonier.
En octobre 2007, j’ai moi-même provoqué un mini-scandale en me présentant à l’Assemblée nationale en jean, T-shirt et baskets. Je ne rendais pourtant hommage à personne en particulier à moins, bien sûr, que mon choix de chaussures ait pu être interprété comme une marque de respect à l’égard d’un obscur tennisman des années 70. Simplement, je venais assister, à l’invitation de l’agence de pub chargée par le gouvernement d’assurer la promotion de ses convictions écologiques toutes fraîches, au débat sur le fameux Grenelle de l’environnement et je n’avais pas songé à me déguiser en personne respectable pour l’occasion. Il faut dire que les journalistes jouissent généralement d’une latitude hors-norme pour ce qui est de leur accoutrement. Il convient également de préciser que j’ai tendance à pousser assez loin cette latitude et que Jack Lang lui-même ne descendrait pas la poubelle place des Vosges mon T-shirt Décathlon à 1,5 euros sur le dos.
Escorté par un ami insider le long des somptueux couloirs de l’hôtel de Lassay, je m’étais d’abord promené sans encombre ici et là, admirant tapisseries et chandeliers, tapotant pensivement le bureau du président Accoyer dont une légende assure qu’il fut celui de Napoléon himself. Mais c’est lorsque j’ai décidé de rejoindre les bancs réservés à la presse, au dernier niveau des balcons surplombant l’hémicycle, qu’un cerbère autoproclamé a décidé que, non, vraiment, j’étais bien trop mal fagoté pour qu’il me laisse rejoindre mes confrères.
Cet arbitre des élégances, lui-même vêtu d’un magnifique pantalon en Tergal © et d’une superbe chemise en Rovinyl ©, avait surtout été choqué par le K-Way © négligemment jeté sur mon épaule, cet accessoire anti-pluie étant, paradoxalement, la goutte d’eau proverbiale qui fait déborder le vase du bon goût. « Où est-ce que vous vous croyez ? On n’entre pas ici habillé n’importe comment, s’était-il mis à aboyer en se plaçant martialement en travers de ma route. Il n’est pas question que je vous laisse monter là-haut ! »
J’adore ce genre de situation, lorsqu’un fâcheux s’imagine que sa vision personnelle du monde est suffisamment universelle pour qu’elle puisse s’imposer à tous ― et surtout à moi. Ca me permet de me disputer et, surtout, d’alimenter mon blog en anecdotes rigolotes : « Ah bon, les T-shirts sont interdits à l’Assemblée ? C’est dans le règlement ? Mais voyez-vous, ma tenue est parfaitement adaptée à mon mode de déplacement puisque je circule en vélo, et le vélo est lui-même parfaitement adapté au débat auquel je viens assister. En fait, je me suis habillé thématiquement... »
« Je m’en fous », hurle-t-il alors en retournant ma carte professionnelle dans tous les sens et en m’expliquant qu’elle ne me servira à rien ici si je n’ai pas un badge du bureau de presse et que, même si je m’en procure un, il ne me laissera pas passer, merde alors... Mon ami l’insider est un peu ennuyé et m’entraîne à l’écart en me suggérant d’aller faire établir le fameux badge ― ce que j’accepte de bonne grâce, puisque le sésame me permettra de reprendre le fil de ma dispute avec monsieur Tergal sur la base d’un nouvel argument massue.
Ce contretemps nous permet d’ailleurs de traverser la fameuse salle des Quatre-Colonnes, espèce de hall de gare où déambulent parlementaires et journalistes ― les premiers à la recherche d’un micro bienveillant, les seconds en quête d’une petite phrase croustillante. Las, de retour du côté des bancs de la presse, badge autour du coup, mon ennemi a disparu et je suis forcé d’aller m’asseoir sans achever ce passionnant débat sur la compatibilité entre les ors de la République et le textile bon marché.
Rétrospectivement, j’en suis pourtant à me dire que le type cherchait peut-être à me préserver de l’ennui qu’allait déclencher chez moi, comme chez les rares députés ayant fait le déplacement, ces 45 minutes de lieux communs enfilés comme des perles par Jean-Louis Borloo. « La planète est en danger, devait notamment affirmer le ministre d’un ton monocorde, et il faut faire quelque chose ! » (approbation polie à droite ; huées sans conviction à gauche). Clairement, si le seul moyen de mettre un terme au réchauffement de la planète est de s’en remettre à l’ancien avocat de Bernard Tapie, je ne suis pas prêt de troquer mon T-shirt pour un pull en laine. Ni notre mère Gaia, ni l’élégance ne s’en porteront mieux, j'en ai bien peur...
© Commentaires & vaticinations

Devoir supporter la vue de tee-shirts.....
Je commence à percevoir la pénibilité du travail des personnels de l'assemblée nationale, qui justifie certainement leur avantageux régime de retraite qu'il ne semble pas être pour l'instant question d'aligner avec les autres sur le régime de la fonction publique.
Hé, je rigolais....
Rédigé par:Passant | le jeudi 04 octobre 2007 à 13:48
Je m’insurge !
Stan Smith, avec ses deux titres du grand Chelem n’a rien d’obscur.
Un obscur tennisman des années 70 c’est, par exemple, José Higueras, Harold Solomon, ou mieux, Wojtek Fibak.
Rédigé par:aymeric | le jeudi 04 octobre 2007 à 17:53
Excellent ! (et si c'était un particularisme de l'Hexagone ?...).
Rédigé par:Michel B. | le jeudi 04 octobre 2007 à 18:14
Je suis allé deux fois à l'Assemblée. L'une dans les rangs du public, avec des Stan Smith, un t-shirt, et un jean ; l'autre au second étage, celui de la tribune de presse, en baskets toujours, en jean toujours, et en pull rayé plutôt très voyant, sentant de surcroît la bière.
J'ai bien remarqué la seconde fois que le cerbère du bureau de presse n'avait pas l'air de goûter mes couleurs *un rien* vives, mais je suppose qu'il a du mettre ça sur le dos d'un certain "goût" au canard qui m'envoyait là.
Rédigé par:article33 | le jeudi 04 octobre 2007 à 18:18
Passant,
Tiens, rien que pour ça, je vais effectivement exiger l'harmonisation de leur système de retraite -- que j'avais totalement oublié. Ca lui apprendra.
Aymeric,
Bon, disons "peu connu", si tu préfères. Et je ne vais tout de même pas porter des Fibak !
Michel B.,
Faut voir. Mais j'en doute : la connerie est tout de même assez internationale.
Article 33,
Ben voila. Il t'avait vu passer à deux reprises en rongeant son frein. Lorsqu'il m'a repéré, il a dû atteindre son seuil d'exaspération. Le prochain type en T-shirt, il va vouloir en venir aux mains...
Rédigé par:Hugues | le jeudi 04 octobre 2007 à 19:27
Décidément, je ne commente ici que quand je ne suis pas d'accord. Bon, c'est pas grave, je continue. A vrai dire, je ne comprends pas trop ce billet. Que les cerbères de tout poils soient des crétins, soit, nous avons tous des anecdotes à ce sujet (personnellement, je recommande les gardes du consulat américain, si possible en période de forte affluence).
Maintenant, qu'est-ce qui est le plus choquant ? Que les journalistes disposent dans leur ensemble du privilège de pouvoir être sapés comme ils le désirent contrairement aux autres citoyens, ou que les cerbères fassent leur travail, pour borné qu'il puisse être ?
A mon sens, il est normal d'adopter une tenue, sinon élégante, au moins rigoureuse, lorsqu'on assiste à l'Assemblée Nationale. Le nombre de député présent n'y change rien. C'est une question de respect, non pour les individus, ni même pour une institution, mais pour ce qui est représenté. Enfin bon, je dois être un jeune vieux réac.
Rédigé par:Raveline | le jeudi 04 octobre 2007 à 20:31
(digression) @ Article 33 : je viens de faire un tour sur votre blog, les récits d'hémicycle sont très réussis, on en redemande, il n'y en pas assez. Ce serait bien un blog exclusivement consacré aux débats parlementaires, VRAIMENT bien. N'y a-t-il pas un administrateur ou bien un assistant parlementaire pour se dévouer?
Rédigé par:coco | le jeudi 04 octobre 2007 à 20:51
Raveline,
Je ne suis pas sûr que tu aies compris le sens de ce texte, où en tout cas le sens que je voulais lui donner. Il s'agit en fait de mon compte-rendu du faux débat sur l'environnement auquel j'ai assisté hier : la place qu'il occupe dans le billet est à la hauteur, tu peux me croire.
Maintenant, sur le fait qu'il faille s'habiller avec un costume en Tergal de monsieur comme-il-faut pour aller à l'Assemblée, disons qu'il s'agit d'un simple point de vue : le tien. En ce qui me concerne, je n'ai aucun respect pour les vêtements, hum, respectables et je m'habille comme je veux quelles que soient les lieux ou les circonstances.
Là, c'est le mien, de point de vue. Il n'est plus ni moins valide que le tien mais lorsqu'un type se mêle d'interdire l'accès du parlement français à un citoyen parce qu'il n'aime pas son style, je lui explique ma façon de penser.
Enfin, je mentionnais simplement que les journalistes ont effectivement plus de latitude vestimentaire que les avocats ou les assureurs. Je considère ça comme une chance, pas comme un privilège.
Explication détaillée, non ?
Rédigé par:Hugues | le jeudi 04 octobre 2007 à 20:55
Raveline, je ne sais pas si vous savez, mais la vue des inusables costards bleu France en fil nylon pour pêche au thon tissé pourtant chéris par les huissiers ou les inspecteurs d'académie sont offensants aux yeux des hommes de notre temps, sans même parler des pantalons en peau de polyacrylique sauvage..
De toute façon, toute personne portant de son plein gré un pantalon en Tergal(c) est inapte à servir la république : chacun sait qu'une exposition prolongée aux émanations toxiques du Tergal(c) sont à l'origine de maladies professionnelles rares, parmi lesquelles le célibat, le militantisme UMP, ou cette forme particulière de délire paranoïaque consistant à se croire apte à parler expertement de tous les sujets de société sans même être sous l'influence d'un double Ricard.
Rédigé par:Passant | le jeudi 04 octobre 2007 à 21:20
@Hugues : merci pour l'explication de texte. Il va sans dire que ma remarque n'était pas teinté d'anti-journalisme primaire... je comprends bien, ceci dit, l'agacement face au comportement de "videur" du bonhomme.
@Passant : je ne dois pas être un homme de notre temps.
Rédigé par:Raveline | le jeudi 04 octobre 2007 à 23:55
Cela me rappelle que j'avais été un peu surpris d'être reçu en 1996 - dans l'hémicycle du Parlement à Oslo, par un député norvégien de 27 ans en jean/tshirt/basket/cheveux longs.
Lorsqu'un gouvernement ou une profession s'enferme dans ce type de formalisme vestimentaire c'est qu'il y a volonté de fermer les portes du pouvoir à une partie de la population.
Autant on ne doit pas se chagriner de ce type de comportement dans les discothèques - celles qui exigent des tenus correctes sont souvent les plus chiantes - autant c'est scandaleux de la part d'une assemblée parlementaire.
Rédigé par:valery | le vendredi 05 octobre 2007 à 07:37
Raveline: peut-être alors avez-vous votre part très personnelle de responsabilité dans l'existence des partis politiques révolutionnaires en France. N'avez-vous point remarqué que conservatisme dans l'attitude et extrémisme de la pensée co-existent toujours dans une culture donnée (en se limitant aux cultures originellement monothéistes, s'entend), quelle qu'elle soit ? Le refus de trancher avec les modes vestimentaires de temps révolus procède d'une forme unique de pensée, qu'il s'agisse du port volontaire Tergal, du voile islamique, ou de l'incompréhensible attachement des juristes professionnels à leurs costumes de scène invariablement désuets bien qu'en évolution permanente.
Question de point de vue sur le mystère de l'expérience humaine, sans doute : la sujétion à un Verbe fait Dieu ne peut guère qu'avoir de tragiques conséquences sur la rigidité d'un mental désormais prisonnier du langage.
Rédigé par:Fol | le vendredi 05 octobre 2007 à 11:14
Le billet est drôle mais certains commentaires sont assez effrayants. Heureusement lorsque l'on croise les gens dans la rue, on ne perçoit que l'apparence extérieure ;o)
Rédigé par:Monsieur Prudhomme | le vendredi 05 octobre 2007 à 11:53
@Fol : Je doute honnêtement que le fait de considérer qu'il existe une légitimité des exigences de l'Assemblée Nationale en matière de costume (avec, je le répète, le désir de voir les contraintes s'assouplir) me donne une part de responsabilité dans l'existence de partis révolutionnaires en France.
Il y a bien d'autres manières d'être prisonnier du langage que la "sujétion à un verbe fait dieu". La terminologie finale de votre commentaire me paraît en être un bon exemple.
Rédigé par:Raveline | le vendredi 05 octobre 2007 à 12:32
Fallait porter une belle moustache comme l'"obscur" Stan et le Tergal était ton ami.
Excellent, ton billet. Hilarant et qui, en plus, fait sens. Bravo.
Rédigé par:carolus | le vendredi 05 octobre 2007 à 16:53