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mardi 18 mars 2008

Pour un ministère du suicide ?

S'il s’agit d'un suicide thérapeutique, veuillez remplir les trois volets du formulaire CERFA n°565 6768...

Ecrouelles J'apprécie beaucoup le regard que porte François Brutsch, un ancien député genevois reconverti dans le consulting à Londres, sur nos petites affaires hexagonales. Rien de mieux que cette approche simultanément « cousine » (Genève est tout de même la plus gauloise des cités helvètes) et distanciée (non, un Romand n’est pas une sorte de Français qui parle lentement) pour mesurer la dimension vraiment spécifique, voire folklorique, de nos débats.

Dernière réaction frappante en date, une note concernant cette femme souffrant d’une tumeur mortelle et terriblement douloureuse qui la défigure. Evoquant d’abord Hannelore Kohl, François Brutsch rappelle comment l’épouse de l’ancien chancelier allemand, également atteinte d’une maladie incurable, s’est suicidée dans son coin sans rien demander à personne. Il compare ensuite cette attitude à celle d’une Chantal Sébire remuant ciel et terre pour obtenir « le droit » de mourir de la main d’un médecin de façon, comment dire, « officielle »...

Sans aucun doute, le suicide est une chose plutôt fréquente dans notre pays et nombreux sont les désespérés qui mettent fin à leurs jours sans l’avis d’un comité Théodule élaboré en conseil des ministres. Et, tout aussi manifestement, le débat sur l’euthanasie n’est pas une spécificité française puisque d’autres pays ont été amenés à légiférer sur la question ― dans un sens ou dans l’autre. Ce qui est intrigant dans l’affaire Sébire, et il faut vraiment qu’un étranger le formule pour que je m’en rende moi-même compte, c’est le recours à l’Etat comme validateur ultime de la décision la plus intime qui soit.

Chantal Sébire n’est absolument pas une militante tentant d’obtenir la mise en place de structures de fin de vie à la hollandaise, où les malades en phase terminale peuvent choisir d’en finir avec la souffrance. D’après ce que j’ai lu ici ou là, elle prend tout simplement acte de l’impuissance de la médecine face à sa tumeur et souhaite mourir rapidement, entourée de ses proches et dans la dignité. Elle pourrait donc décider d’emprunter le même chemin qu’Hannelore Kohl, se procurer quelques cachets et partir discrètement, mais choisit au contraire de médiatiser sa situation et d’y impliquer jusqu’à l’Elysée.

Résultat, et même si elle n’obtient évidemment pas gain de cause (l’euthanasie, comme le cannabis ou les licences de taxis, sont des sujets trop explosifs pour être évoqués aussi crûment sous nos latitudes), Chantal Sébire réveille en nous le jacobin paperassier qui n’était même pas assoupi. En nous, et donc en moi, puisque je me suis immédiatement, et comme par réflexe, offusqué de ce que l’Etat était incapable de prendre la mesure du drame en ne promulguant pas, immédiatement, un décret légalisant l’euthanasie.

Que l’on ne s’y trompe pas, je suis aussi sensible qu’un autre à la douleur de cette femme et je peux aisément comprendre qu’elle refuse d’aller comater quinze jours dans un mouroir pour rester en phase avec l’esprit de la constitution de la IVe République. Mais l’avalanche de réactions indignées, d’appels à la clémence du gouvernement, de critiques de l’insensibilité des comités d’éthique et du corps médical finit par me poser problème, tout comme ce déluge de bons sentiments consensuels exigeant de l’administration, des élus, des « responsables », qu’ils fassent « quelque chose ».

De même, je suis tout à fait favorable à ce que la France se dote, à son tour, de structures médicales permettant à des médecins compétents d’aider ceux dont la souffrance est telle qu’ils ont envie d’y mettre un terme ― et plus encore dans le cas de ceux qui, comme Vincent Humbert, sont dans l’impossibilité pratique de se procurer et d’absorber le cocktail létal dont ils ont besoin. Je rejoins pourtant (mais ça m’a pris du temps) totalement François Brutsch dans sa vision faussement étonnée d’une demande d’un « super Sarko tenant la main » de suicidés auquel on injecterait « une solution portant la marque du Service Public », « garantie absolue de qualité ».

Pour avoir formulé que « l’Etat ne peut pas tout », Lionel Jospin s’était retrouvé cloué au pilori. Car l’Etat, justement, peut tout, voulons-nous croire collectivement, paniqués que nous sommes à l’idée d’être mis en face de responsabilités individuelles trop écrasantes ou de phénomènes trop effrayants, de la mondialisation à la mort. Le drame vécu par Chantal Sébire devrait donc, en toute logique, et plus particulièrement dans la foulée d’élections municipales incitant le gouvernement « à mieux prendre en compte les attentes des Français », faire émerger un texte fixant les procédures d'une mort volontaire, tout comme le montant du timbre fiscal à joindre à tel ou tel formulaire de suicide thérapeutique. Absurde ? Pas tant que ça. Une telle démarche serait même un progrès par rapport à celle qui, en d’autres temps, aurait imposé la guérison de la tumeur par le Pouvoir. De l'hyperprésident au président thaumaturge, il n'y a guère qu'une foulée de jogging.

© Commentaires & vaticinations

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PS : Visiblement, mais je ne vais pas faire semblant d'en être surpris, cette affaire est un nouveau terrain d'affrontement méchants/gentils, la remise en question de la démarche de Chantal Sébire étant nécessairement celle d'un sarkozyste sans cœur. Mon point de vue en deux mots : suicide et euthanasie ne sont pas des synonymes. Le premier est une affaire privée, intime. La seconde est bien l'affaire des structures médicales et du législateur.

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Voici les sites qui parlent de Pour un ministère du suicide ?:

Commentaires

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Je ne vois pas les choses comme vous, il me semble en effet que le parallèle à faire est avec l'avortement. Avant sa légalisation, quiconque aidait une femme à avorter courait le risque d'être poursuivi comme criminel par la justice d'état. L'avortement était donc le plus souvent une pratique solitaire honteuse et non dénuée de risque.
Comme vous le dites, Chantal Sébire souhaite tout simplement mourir rapidement, entourée de ses proches et dans la dignité. Mais le suicide ne le lui permettrait pas car comme l'avortement autrefois, le suicide se doit d'être un acte honteux et solitaire. Si ses proches participaient à son "suicide", même passivement (accompagnement au mourant), ils seraient susceptibles d'être poursuivis au pénal comme la mère de Vincent Humbert l'avait été.
Ce que souhaite Chantal Sébire en fait, ce n'est pas tant que l'état s'implique mais bien plutôt qu'il cesse de s'impliquer dans ce type de décisions, comme pour l'avortement!

Damien,
Franchement, cette comparaison suicide / avortement me semble totalement impossible. L'avortement nécessite une équipe médicale, un lieu spécifique, des moyens. La personne qui avorte ne peut pas faire ça toute seule dans son coin et elle a besoin d’être prise en charge dans tous les cas... D'ailleurs, les seuls qui se risqueraient normalement (mais je comprends bien que ce n'est pas ton cas) à faire ce parallèle sont les opposants à l'un comme à l'autre -- généralement pour des raisons religieuses.

Le suicide (et l'on parle bien ici de suicide lié à un état de santé ne laissant aucun espoir et pas du suicide en général), peut bien entendu nécessiter l'appui d'un tiers si la personne n'est pas physiquement en mesure de s'administrer le produit qui la tuera. Mais dans la plupart des cas, il s’agit d’une affaire intime, privée et je ne vois pas en quoi un besoin existe d’en appeler à l’Etat.

Mais c’est moins le cas de Chantal Sébire qui m’interpelle que la facilité avec tout le monde, moi compris, entonne immédiatement le couplet du « l’Etat doit intervenir pour régler ce problème ». Il faut un cadre juridique empêchant les abus et les suicides qui n'en seraient pas vraiment par des médecins trop bien intentionnés (ça arrive), mais l'Etat n'est pas concerné par la décision de mourir d'un individu capable de raisonner.

Hughes,
Les choses ont tellement changé depuis que l'avortement a été légalisé que tu en es venu à penser que "l'avortement nécessite une équipe médicale, un lieu spécifique, des moyens" et que "la personne qui avorte ne peut pas faire ça toute seule dans son coin et elle a besoin d’être prise en charge dans tous les cas..." Certes, mais avant, dans la majorité des cas, l'avortement était une initiative individuelle, les recettes de cocktail abortif se transmettant sous le manteau, comme les méthodes de suicide encore maintenant, puisque la censure s'exerce dans ce domaine. Mais pour des raisons humaines, un très très léger changement de perspective nous permettrait aussi de considérer que (je reprend à dessein tes propres mots en remplaçant avortement par suicide) le suicide nécessite une équipe médicale, un lieu spécifique, des moyens. La personne qui se suicide ne peut pas faire ça toute seule dans son coin et elle a besoin d’être prise en charge dans tous les cas...
Limitons-le si tu veux au suicide lié à un état de santé ne laissant aucun espoir et pas au suicide en général, mais personnellement, je ne ferais même pas cette limitation.
Mais quelles que soient les structures ( ou leur absence) mises en place pour accompagner les candidats au suicide, le couplet « l’Etat doit intervenir pour régler ce problème » est inévitable dans la mesure où l'état est aujourd'hui à la fois le problème et le garant de l'absence future de problème. Il est le problème dans la mesure où il ne permet pas l'existence de procédures de suicide accompagné, même extra-institutionnelles, même dans un cadre strictement familial. D'autre part, il est le garant de l'absence future de problème dans la mesure où il lui revient d'encadrer l'exercice de telles structures. Même en Suisse, les associations d'accompagnement au suicide exercent dans un cadre légal extrémement strict, et si l'état a l'air de ne pas y toucher, je pense qu'on peut affirmer sans risque d'erreur que le contrôle de ces pratiques existe bien.

Hugues, je te signale que ma réaction à ton précédent billet te faisait une observation dont tu sembles ne remarquer la pertinence que quand elle vient de Genève. Tu as assurément le droit de lire des blogs suisses, mais tu pourrais aussi essayer de comprendre ce que disent les lecteurs de ton propre blog écrivant depuis Paris 10e, ce me semble. D'ailleurs, s'il faut absolument être suisse pour t'intéresser, je te signale que ma famille est originaire d'une commune frontalière avec le Valais, que j'ai une tante et des cousins genevois ainsi qu'un arrière-grand-père vaudois... Moi, ce que je trouve de très français dans ta façon de réagir, c'est cette incapacité à remarquer la pertinence d'une remarque quand elle n'est pas originaire d'un paradis fiscal (oui, c'est une attaque un peu gratuite, mais ça t'apprendra à me lire sur le fond au lieu de systématiquement penser que je ne dis que des conneries, méchant garçon). :-)

Poil de lama,
Une attaque gratuite qui viendrait d'un paradis fiscal ? Mais ça n'aurait aucun intérêt !

Juste au passage, ladite Chantale Sébire est allergique aux antidouleurs, et ça fait plusieurs années qu'elle vit avec sa tumeur. Elle est donc en phase terminale, sauf qu'elle souffre atrocement car pas d'antalgiques. Et justement le fait qu'elle ne soit pas invalide à cause de la localisation de ladite tumeur lui "interdit" la voie classique de l'euthanasie faite silencieusement dans de nombreux hopitaux. Sauf que les médecins le font sans cadre légal.

Elle s'est peut-être dit que quitte à claquer, autant se rendre utile, éveiller les consciences, que sais-je ? Et franchement, quand je lis ceux qui expliquent qu'elle n'a qu'à se tuer dans son coin, je veux bien mais tous ceux qui sont dans des lits d'hopitaux ou trop faibles même pour pouvoir exercer cette volonté, ils font quoi ?
Rien à voir avec un type un peu déprimé qui va voir son médecin pour prendre une gélule après avoir rempli un formulaire, comme on pourrait croire à lire certains.

pour ajouter à ton billet, Le Parisien titre aujourd'hui : "Chantal se voit refuser le droit de mourir". (vivre est sans doute un droit, mais mourir ?). Encadré : "Pour la justice, la compassion ne fait pas loi" (Il faudrait s'en plaindre ?).

Le monde n'est plus ce qu'il était quand les prophètes ont trouvé bon de faire dire à J.C. que l'avortement et le suicide étaient condamnables.
Non pas pour les questions d'éthique, de dogme ou de déclarations (fussent t’elle des -droits de l’homme- adorée par ceux que çà arrange), mais pour des questions de survie.
A l’époque, le nombre d’enfants qui arrivaient à l’adolescence était critique et les grandes épidémie courantes.

Je suis cependant d’accord avec Hughes: Ce ne devrait jamais être à l’état de prendre la place de la conscience humaine.

Les lois concernant la punition de l'euthanasie ne devrait elles pas simplement être assouplies, en milieu médical !

Juste une question : si on a la connaissance de la volonté de suicide de quelqu'un, et qu'on ne fait rien pour l'empêcher y a-t-il des risques judiciaires ? Si quelqu'un tente de se suicider et peut-être sauvé, y a-t-il non assistance à personne en danger si on laisse la personne mourir ?

Pour Tom,

Code Pénal article 223-6
Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l'intégrité corporelle de la personne s'abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 500 000 F d'amende.

C'est la punition pour non-assistance à personne en danger, qui s'applique aussi pour les suicides.

Oops,
J'ai oublié la moitié de la loi, mais j'ai trouvé un lien de synthèse sur les textes de loi français ayant trait à ce problème :
http://www.aapel.org/textesdeloi.html

Je suggèrerais bien d'innover en tentant le premier cop-assisted suicide en France, mais je suis sûr qu'il s'en trouvera pour trouver ça taquin.

Bon, ok, à coups de flashballs, ça risque d'être long et douloureux...

cop-suicide? Y a bien un marin pêcheur qui s'y est essayé en présence de Sarko, mais ça n'a pas eu l'effet escompté

Nous voudrions que l'Etat puisse "tout" pour nous, collectivement voire individuellement. Et le pouvoir, fut-il estampillé rupture, de nous répondre qu'il ne peut pas tout. Dont acte. Qu'il aille au bout de sa logique : s'il ne peut pas, qu'il nous en accorde le droit individuel, sans renier notre devise républicaine. Plutôt que pour un ministère du suicide, je vote pour un ministère des libertés individuelles, qui veillerait à ce qu’elles ne nuisent à rien d’autre qu’à notre part de conscience collective profondément conservatrice. Une vraie rupture, quoi.

Si je ne me trompe pas, l'assistance à suicide est un délit dans notre pays, non ? Je trouve donc assez normale que madame Sébire ait pu vouloir mourrir entouré. Cela ne s'est pas fait. Le problème est que la loi Léonetti ait été obsolète dès son entrée en vigueur.

Si l'Etat ne peux pas tout, il pourrait a&u moins laisser quelques libertés dans certains domaines comme celui là. cela montre bien que chacun ne retient du concept "libéral" que ce qu'il veux bien (moi le premier). Ceci étant, certains concepts me semble surprenant. il a été question du droit à la vie ces derniers mois. Mais droit de vivre ne signifie pas devoir de vivre. En l'occurence, ne vaut il pas mieux l'assistance au suicide que le suicide dans la solitude, avec n'importe quoi, au risque de se rater ou d'agoniser lentement ?

Il est des cas que la loi ne peut prévoir, ne peux toucher. c'est là que la justice dans les pays civilisé doit dire le droit. Chez nous, en tout cas, il ne sert à rien d'attendre ça ...

Je souscris totalement à la réponse de pikipoki (voir son blog). Votre attitude très hautaine m'a beaucoup choquée sur ce sujet qui ne se réduit pas à des catégories simples. Les explications de Damien sont très intéressantes sur ce point.

Par ailleurs croire que la démarche de Chantal Sébire procède de la franchouillardise qui voudrait que l'Etat puisse tout me laisse perplexe.

Je ne crois pas que la Suisse ou la Belgique, qui autorisent l'euthanasie, croient que l'Etat peut tout.

C'est plutôt la réaction des gens "autorisés" en France qui me semble profondément franchouillarde. Un parallèle peut être fait avec la surdité du corps médical français, pendant des décennies, à la problématique de la douleur. Il a fallu un forcing pas croyable de groupes de patients (ceux-là même, je suppose, qu'on soupçonne de vouloir jouer avec l'émotion), pour obtenir une prise en compte de la douleur en FRance.

Pour finir, on a beaucoup parlé de "dictature de l'émotion" concernant le cas de Chantal Sébire. Mais c'est la seule voie raisonnable dans ce cas de figure : les émotions sont souvent une boussole efficace pour le genre humain (confer les travaux de la psychologie évolutionniste, si, si).

Le problème n'est pas de prendre en compte nos émotions dans la prise de décision, surtout dans le cas de Chantal Sébire. Le problème est que, dans tous les autres cas, nous avons banalisé l'émotion comme critère exclusif de décision, si bien qu'elle arrive totalement discrédité là où, au contraire, elle avait toute sa place.

à lire sur ce sujet la note de pikipoki, je le cite: "on se suicide parce que l'on va mal, pas parce qu'on est libre de le le faire"

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