A chacun sa Chine
Le débat français sur les JO n'a plus grand-chose à voir avec ce grand pays d'Asie coincé entre l'Inde et la Russie. Avec un peu de chance, même les Chinois finiront par s'en rendre compte.
A l'heure qu'il est, mon crâne dégarni doit apparaître sur tout un tas de sites Internet en mandarin prêchant, pêle-mêle, le boycott de Carrefour par les pauvres et de Louis Vuitton par les riches… C'est qu'il n’y avait pas beaucoup de Français, samedi après-midi, place de la République, pour chercher à comprendre ce qui turlupine la communauté chinoise de Paris. D’où le nombre de porteurs de drapeaux rouges ayant décidé de me photographier en grande conversation avec leurs « camarades ». Mais qu’ils me présentent comme hostile à la cause ou, au contraire, comme un Gaulois venu soutenir Pékin dans l’épreuve n’a pas grande importance : les deux options sont également valides.
Pour les jeunes nationalistes battant la semelle entre un Go Sport, un Célio et un Habitat, trois enseignes intégralement approvisionnées par leur grande nation, l’affaire est entendue : les Français sont racistes et ne s’en prennent à la Chine que par désir de rabattre son caquet à un pays en développement (trop) rapide. « Ici, nous sommes constamment montrés du doigt parce que nous polluons ou parce que nous exportons », se plaint cet étudiant au visage pourtant barbouillé de tricolore en signe d’amitié franco-chinoise. « Avec le Tibet et les Jeux, c’est juste un nouvel accès de xénophobie ! Pourquoi est-ce que vous ne nous aimez pas ? »
Pour être tout à fait honnête, le gars n’est pas complètement à côté de la plaque. Et s’il n’existe pas de racisme anti-chinois directement comparable en virulence au racisme anti-arabe ou anti-noir, il y a bien, dans un certain discours toléré par la gauche comme par la droite, une dimension malsaine du rapport à la Chine ou aux Chinois. Un exemple ? Le douteux combat mené ces dernières années par Georges Sarre contre les grossistes textiles, coupables selon lui de vider le 11ème arrondissement de ses bouchers et autres boulangers « bien de chez nous ». Mais les histoires de chats de gouttière transformés en canard laqué dans les gargotes de Belleville ou de décès non-déclarés provoquant la dissimulation de milliers de cadavres dans le béton des immeubles du 13ème ne valent guère mieux. D’autant plus que ces foutaises vous sont régulièrement servies par des gens dont l’ouverture d’esprit ne saurait être remise en question en d’autres circonstances… Bon, dans le même temps, entre Feng Shui, Tai Chi et autres Qui Gong, la culture chinoise n’a jamais été aussi à la mode. D’ailleurs, c’est tout juste si l’opium ne s’apprête pas à supplanter la cocaïne chez les créatifs des agences de pub ― mais c’est une autre histoire.
Au final, pourtant, les réactions françaises à l’affaire tibéto-olympique sont un tel fourre-tout que même un maoïste de la première heure n’y retrouverait pas ses petits tigres de papier. Alors un étudiant pékinois en mastère d’économie à Dauphine agitant son petit drapeau place de la République, n’en parlons pas ! Voyons voir : Il y a d’abord la réaction de la droite « classique », celle qui pense d’abord au business et s’inquiète d’une baisse des commandes de centrales nucléaires. Celle-là se fout éperdument du Tibet, de la répression policière ou de la liberté de la presse et aimerait surtout ne pas rejouer l’affaire des French fries en version orientale. Il y a également, toujours à droite, ces bataillons d’anti-communistes réflexifs qui ne voient dans la Chine qu’une grosse Corée du Nord et aimeraient bien que l’on arrête de lui acheter autant de petites culottes en coton mélangé. L’affaire des JO passe alors pour une très belle opportunité de retour au protectionnisme.
Le retour au protectionnisme et l’arrêt des importations de sous-vêtements trouve justement un écho dans une certaine gauche, celle qui reproche au contraire sa dérive capitaliste au PC chinois. « Fermons la porte à ces crapules qui mettent nos ouvriers au chômage en exploitant leurs petits enfants », clament-ils en ajoutant, la main sur le cœur : « Et ma foi, si ça peut aider les Tibétains et les journalistes emprisonnés... ». Mais se concentrer sur ces deux dernières catégories serait plutôt l’apanage d’une gauche plus intello, moins sensibles aux questions de concurrence industrielle. Parce que le Dalai Lama est un « gentil » portant l’estampille de bouddhistes aussi fameux que Richard Gere et Sophie Marceau ― mais aussi parce que ce Tibet fantasmé que personne ne sait placer sur une carte est marketé comme un mix de Gaza des années 90 et de Goa des années 70 ―, promouvoir « l’indépendance » est devenu un must. Hé quoi, un petit pays colonisé par d’affreux impérialistes et peuplé de moines pacifistes et rigolards, ça se défend, non ? Hum, ben ça dépend, en fait… Car c’est justement la présence de ces moines aux vêtements teints au carotène qui fait sursauter la fraction de la gauche qui, bien que sensible aux arguments de ses cousines ouvriéristes ou baba-cools, a du mal à soutenir l’horreur théocratique contre l’horreur économique.
Bon, je ne dis pas qu’il ne reste pas un peu de place, dans cette cacophonie, pour des gens qui, sans position tranchée sur la légitimité des Chinois à décrire Lhassa comme une sorte d’Ajaccio d'altitude, sont juste scandalisés par la violence policière et l'absence de liberté d'expression. Je me flatte même d’en faire partie. Mais faut-il que les Chinois soient paranos pour avoir choisi de se focaliser, parmi tous les pays traversés par leur fichue flamme, sur le seul qui n’ait finalement rien à dire de concret sur elle et se contente de régler ses propres comptes sur son dos...
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