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lundi 21 avril 2008

A chacun sa Chine

Le débat français sur les JO n'a plus grand-chose à voir avec ce grand pays d'Asie coincé entre l'Inde et la Russie. Avec un peu de chance, même les Chinois finiront par s'en rendre compte.

Chine_paris_photo_xinhua_2 A l'heure qu'il est, mon crâne dégarni doit apparaître sur tout un tas de sites Internet en mandarin prêchant, pêle-mêle, le boycott de Carrefour par les pauvres et de Louis Vuitton par les riches… C'est qu'il n’y avait pas beaucoup de Français, samedi après-midi, place de la République, pour chercher à comprendre ce qui turlupine la communauté chinoise de Paris. D’où le nombre de porteurs de drapeaux rouges ayant décidé de me photographier en grande conversation avec leurs « camarades ». Mais qu’ils me présentent comme hostile à la cause ou, au contraire, comme un Gaulois venu soutenir Pékin dans l’épreuve n’a pas grande importance : les deux options sont également valides.

Pour les jeunes nationalistes battant la semelle entre un Go Sport, un Célio et un Habitat, trois enseignes intégralement approvisionnées par leur grande nation, l’affaire est entendue : les Français sont racistes et ne s’en prennent à la Chine que par désir de rabattre son caquet à un pays en développement (trop) rapide. « Ici, nous sommes constamment montrés du doigt parce que nous polluons ou parce que nous exportons », se plaint cet étudiant au visage pourtant barbouillé de tricolore en signe d’amitié franco-chinoise. « Avec le Tibet et les Jeux, c’est juste un nouvel accès de xénophobie ! Pourquoi est-ce que vous ne nous aimez pas ? »

Pour être tout à fait honnête, le gars n’est pas complètement à côté de la plaque. Et s’il n’existe pas de racisme anti-chinois directement comparable en virulence au racisme anti-arabe ou anti-noir, il y a bien, dans un certain discours toléré par la gauche comme par la droite, une dimension malsaine du rapport à la Chine ou aux Chinois. Un exemple ? Le douteux combat mené ces dernières années par Georges Sarre contre les grossistes textiles, coupables selon lui de vider le 11ème arrondissement de ses bouchers et autres boulangers « bien de chez nous ». Mais les histoires de chats de gouttière transformés en canard laqué dans les gargotes de Belleville ou de décès non-déclarés provoquant la dissimulation de milliers de cadavres dans le béton des immeubles du 13ème ne valent guère mieux. D’autant plus que ces foutaises vous sont régulièrement servies par des gens dont l’ouverture d’esprit ne saurait être remise en question en d’autres circonstances… Bon, dans le même temps, entre Feng Shui, Tai Chi et autres Qui Gong, la culture chinoise n’a jamais été aussi à la mode. D’ailleurs, c’est tout juste si l’opium ne s’apprête pas à supplanter la cocaïne chez les créatifs des agences de pub ― mais c’est une autre histoire.

Au final, pourtant, les réactions françaises à l’affaire tibéto-olympique sont un tel fourre-tout que même un maoïste de la première heure n’y retrouverait pas ses petits tigres de papier. Alors un étudiant pékinois en mastère d’économie à Dauphine agitant son petit drapeau place de la République, n’en parlons pas ! Voyons voir : Il y a d’abord la réaction de la droite « classique », celle qui pense d’abord au business et s’inquiète d’une baisse des commandes de centrales nucléaires. Celle-là se fout éperdument du Tibet, de la répression policière ou de la liberté de la presse et aimerait surtout ne pas rejouer l’affaire des French fries en version orientale. Il y a également, toujours à droite, ces bataillons d’anti-communistes réflexifs qui ne voient dans la Chine qu’une grosse Corée du Nord et aimeraient bien que l’on arrête de lui acheter autant de petites culottes en coton mélangé. L’affaire des JO passe alors pour une très belle opportunité de retour au protectionnisme.

Le retour au protectionnisme et l’arrêt des importations de sous-vêtements trouve justement un écho dans une certaine gauche, celle qui reproche au contraire sa dérive capitaliste au PC chinois. « Fermons la porte à ces crapules qui mettent nos ouvriers au chômage en exploitant leurs petits enfants », clament-ils en ajoutant, la main sur le cœur : « Et ma foi, si ça peut aider les Tibétains et les journalistes emprisonnés... ». Mais se concentrer sur ces deux dernières catégories serait plutôt l’apanage d’une gauche plus intello, moins sensibles aux questions de concurrence industrielle. Parce que le Dalai Lama est un « gentil » portant l’estampille de bouddhistes aussi fameux que Richard Gere et Sophie Marceau ― mais aussi parce que ce Tibet fantasmé que personne ne sait placer sur une carte est marketé comme un mix de Gaza des années 90 et de Goa des années 70 ―, promouvoir « l’indépendance » est devenu un must. Hé quoi, un petit pays colonisé par d’affreux impérialistes et peuplé de moines pacifistes et rigolards, ça se défend, non ? Hum, ben ça dépend, en fait… Car c’est justement la présence de ces moines aux vêtements teints au carotène qui fait sursauter la fraction de la gauche qui, bien que sensible aux arguments de ses cousines ouvriéristes ou baba-cools, a du mal à soutenir l’horreur théocratique contre l’horreur économique.

Bon, je ne dis pas qu’il ne reste pas un peu de place, dans cette cacophonie, pour des gens qui, sans position tranchée sur la légitimité des Chinois à décrire Lhassa comme une sorte d’Ajaccio d'altitude, sont juste scandalisés par la violence policière et l'absence de liberté d'expression. Je me flatte même d’en faire partie. Mais faut-il que les Chinois soient paranos pour avoir choisi de se focaliser, parmi tous les pays traversés par leur fichue flamme, sur le seul qui n’ait finalement rien à dire de concret sur elle et se contente de régler ses propres comptes sur son dos...

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mercredi 09 avril 2008

Bravo Ménard !

Ok, Robert Ménard est un plouc. Et RSF une officine obscure. Mais s'il avait fallu compter sur Kouchner pour titiller les Chinois, où en serions-nous ?

Mnard « Ils m'ont toujours pris pour un plouc », se lamente Robert Ménard dans Le Monde en évoquant Jean-Claude Guillebaud et Rony Brauman, co-fondateurs, avec lui, de Reporters Sans Frontières en 1985. Et pour cause : le secrétaire-général de l'organisation de défense de la liberté de la presse ne fait pas vraiment dans le subtil, avec ses manières brutales, sa voix cassante et son goût de l’autopromotion. Un vrai plouc, aucun doute là-dessus…

Moi-même, je ne l’apprécie guère et je n’ai jamais vraiment compris le fonctionnement d’une structure associative dirigée par le même bonhomme depuis vingt-huit ans. Tenez, citez le nom d’un seul autre responsable de RSF si vous le pouvez ; ou mentionnez une seule initiative de l’organisation dont Ménard himself n’aurait pas été le pivot médiatique !

Un patron à vie, c’est déjà étrange. Surtout lorsque l’on fait profession de dénoncer les turpitudes totalitaires à Cuba et à Pékin. Quant au maintien d’une certaine opacité en matière de financement, d’utilisation des fonds (près de 30% du budget annuel est englouti en frais de fonctionnement) ou de nombre d’adhérents, il n’est pas fait non plus pour rassurer.

Même les buts concrets de RSF interpellent. Tiens, prenons l’affaire des Jeux Olympiques : la situation tibétaine a-t-elle quoi que ce soit à voir avec la défense de la liberté de la presse per se ? Le problème géopolitique et historique posé par la présence chinoise au pays du Dalaï-lama est-il assimilable à la dénonciation des assassinats de journalistes en Côte d’Ivoire ? Bref, RSF n’est-il pas devenu une sorte d’organisation multipurpose, ne s’intéressant à la presse qu’anecdotiquement ?

Ces questions se posent et j’avais envie depuis bien longtemps de donner mon avis sur Ménard. Paradoxalement, je ne le fais aujourd’hui que pour le féliciter de s’être engagé à ce point sur le Tibet. Non, RSF n’avait pas vocation à être le fer de lance de la contestation anti-répression tibétaine. Non, il ne revient pas à RSF de décider si Lhassa est la capitale d’un pays ou d’une région. Mais c’est en se mêlant de ce qui ne le regardait pas, et sans pour autant sombrer dans l’exigence d’un boycott irresponsable des JO proprement-dits, que l'ami Ménard s’est débrouillé pour déclencher le barouf que l’on sait et pour mettre les politiques devant leurs responsabilités.

Pas mal pour un plouc aux manières brutales, à la voix cassante et au goût pour l’autopromotion...

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PS : Certains d’entre vous l’auront remarqué (et d’autres s’en fichent royalement), mais je viens de transformer le nom de domaine www.com-vat.com en URL officielle de Commentaires & vaticinations, à la place de cet agaçant http:// hugues.blogs.com. Tous les liens antérieurs restent valides, ça ne change rigoureusement rien à rien, mais c’est quand même plus pro, non ?

jeudi 03 avril 2008

Import-export

Exporter la démocratie, c'est bien. Mais encore faut-il en avoir à revendre. A quand un vrai débat public sur la stratégie de défense de la France ?

Sarko_afghan J'ai un peu de mal avec cette double-affaire afghano-otanienne. Nicolas Sarkozy veut nous ramener dans le commandement intégré de l'Alliance atlantique et voici que des voix s’élèvent, à droite comme à gauche, pour invoquer le dogme gaulliste du non-alignement sur le terrible impérialisme US.

C'est typique du dialogue de sourds qui nous sert de débat lorsqu'il est question de « l'indépendance » de la France et de sa place dans le monde : Védrine, Chevènement ou Dupont-Aignan, coincés dans leur time warp, en sont encore à s’inquiéter de la vassalisation de l’Hexagone par Washington comme aux heures les plus chaudes de la Guerre froide... La dernière fois que j’ai inséré un thermomètre dans le fondement de la planète pour prendre sa température, pour autant, le multipolarisme chiraquien avait l’air assez fermement établi. Et il n’est pas nécessaire d’opiner naïvement du bonnet en écoutant Alexandre Adler pontifier, le matin sur France Culture, pour admettre que la donne a changé depuis 1966.

La France n’a-t-elle pas intérêt à abandonner une position devenue anachronique — dedans et dehors à la fois — si elle souhaite réellement peser sur l’avenir de l’Alliance et de son pôle européen ? Et risque-t-elle vraiment, comme on l’entend dire, d’être entraînée dans on ne sait quel bourbier en décidant d’en redevenir membre à part entière ? Pour ce que j’en comprends, sa seule « obligation contractuelle » est de voler au secours d’un allié agressé, obligation d’ores et déjà opérante (cf. : l’Afghanistan). La crainte d’une nouvelle aventure à l’irakienne, à laquelle nous serions forcés de prendre part n’est donc pas avérée et brandir le chiffon rouge du « choc des civilisations » à chaque fois que les pays occidentaux reconnaissent qu’ils ont des intérêts communs devient lassant.

D’un autre côté, pour en revenir à l’aspect purement afghan de cette histoire et à l’envoi d’un nouveau bataillon français sur place, il est dommage d’entretenir la confusion entre l’intérêt d’un retour intégral dans l’Otan et celui de cette initiative brouillonne. Demander des comptes à Sarkozy lorsqu’il annonce l'expédition de ces 800 soldats supplémentaires avec la même désinvolture que la mutation de Georges-Marc Benamou à Rome est donc parfaitement légitime. N’étant pas, au contraire de l’ami Adler, informé de nos objectifs ultimes dans un pays aussi intéressé par la démocratie que la France par la coupe du monde de cricket, je suis comme François Hollande : j’aimerais bien savoir à quoi tout ça va servir.

Etre vraiment dans l’Otan ? Parfait. Se débrouiller pour reprendre en main la défense de l’Europe au lieu de la sous-traiter aux Américains ? Super. Lutter contre les terroristes s’abritant en Afghanistan et permettre à leurs victimes locales de découvrir la démocratie ? Génial. Mais ce qui serait formidable, c’est que des questions qui engagent la France aussi fortement fassent l’objet d’un vrai débat parlementaire et médiatique argumenté, aussi exempt d’arrière-pensées politicardes que possible. Pour exporter la démocratie, encore faut-il en avoir de reste.

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mardi 11 mars 2008

La bêtise au front de taureau

La littérature israélienne a toute sa place au Salon du Livre. Dans le cas contraire, brûlons-là.

Farenheit_451 Proposer le boycott d'Israël fait généralement recette. Titulaire du Nobel du pays le plus détesté au monde depuis la réinvention de l'Afrique du Sud en éden multiethnique, ce mouchoir de poche de 20 000 km2 serait responsable, directement ou par ricochet, de tous les maux de la planète. La doctrine de ses fondateurs, une poignée de socialistes souhaitant mettre un terme aux persécutions subies par les juifs d’Europe de l’Est et traumatisés par l'affaire Dreyfus, est même devenue, dans la vulgate bien-pensante, l'équivalent d’un nazisme ou d’un fascisme.

Clairement, si un pays est boycottable, c'est bien celui-là. Economiquement négligeable, à l’inverse d’une Chine, d’une Russie ou d’un Soudan, il permet de se sentir généreux à moindre frais. N’opprime-t-elle pas les Palestiniens, véritables victimes génériques, cette excroissance occidentale en terre d’Islam ? Et la critique systématique de sa politique ne dispense-t-elle pas d’assurer Tibétains, Tchétchènes ou Darfouris de sa commisération ? Non : parce qu’Israël est marketé comme le méchant ultime ― colonialiste, spoliateur, ségrégateur, violent, hypocrite, militariste, nationaliste, bigot ― plus besoin de chercher à comprendre quoi que ce soit à cet Orient si compliqué. Plus besoin, de surcroît, d’apprendre les bases d’une énième grande cause exotique. Israël, en fait, est pratique.

Mais la critique d’Israël, du moins lorsqu’elle émane de milieux progressistes, se concentre normalement sur la « dimension politique ». Elle ne s’en prend pas aux juifs, mais aux sionistes ; elle n'exige pas vraiment la disparition du pays, mais plutôt sa métamorphose en un merveilleux paradis multiconfessionnel où juifs et musulmans rompraient harmonieusement le pain à la manière iranienne, irakienne, syrienne ou libyenne ― contrées démocratiquement exemplaires et cosmogoniquement tolérantes, comme chacun sait.

Proposer le boycott de la culture israélienne ― des Israéliens eux-mêmes, en fin de compte ― est tout de même une sacrée montée en gamme, comme nous l’apprend le débat sur le Salon du Livre et les protestations émises ici et à l’idée de promouvoir la lecture d’Amos Oz, de David Grossman ou d’Aharon Appelfeld dans l’Hexagone... Il y a quelques mois, un syndicat d’universitaires britanniques lançait d’ailleurs (sans succès) l’idée d’un boycott de leurs homologues israéliens, postulant sans doute qu’inviter un mathématicien de l’Institut Weizmann ou un historien de l’université de Tel-Aviv confinait à la collaboration avec les nazis. Aujourd’hui, c’est au tour des écrivains d’être désignés comme responsables du conflit avec les Palestiniens, l’usager de l’hébreu en littérature étant manifestement suspect de se nourrir de cadavres de petits gazaouis.

Que ce soit dans les facs et dans les librairies israéliennes que l’on trouve le plus grand nombre de partisans du dialogue et de la paix, ne semble pas traverser l’esprit de nos intransigeants militants. Que la littérature d’expression arabe soit plus vibrante à Jérusalem qu’à Damas ne les fait pas vaciller dans leurs certitudes non plus. Hum, alors que des voix s’élèvent pour exiger la présence du Hamas à la table des négociations, inviter un poète israélien à Paris serait devenu indécent ?

Tahar Ben Jelloun, dénonçant les menaces planant sur le prochain Salon du Livre de Turin pour des raisons identiques, écrivait la chose suivante : « Si je comprends bien la logique de ceux qui lancent une campagne de boycott (...), il faudra que je jette ces deux livres [Oz et Gutfreund] et peut-être même les brûler. Pourquoi ? Parce qu’ils sont écrits par des Israéliens ». Il a raison : que ceux qui estiment que la littérature israélienne, ou n’importe quelle littérature, en fait, peut être interdite de Salon du Livre m’expliquent ce qu’ils se proposent d’en faire.

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PS : Le titre de cette note est extrait du poème de Baudelaire « L’examen de minuit » (in Les Fleurs du mal). Je trouvais qu’il convenait.

mercredi 05 mars 2008

Carte postale de Genève

Comment dit-on « no future » en romand ?

Suisses_2Mon passage annuel par Genève me laisse invariablement perplexe : les Suisses ont-ils un train d'avance sur nous où ne sont-ils en fait qu'une anomalie sociétale née de leur histoire et de leur géographie ? Rien n'est plus frappant, en effet, que la différence d'attitude devant la vie des Helvètes et des Gaulois de ce début de millénaire. A l’Ouest, un pays déprimé, miné par la défiance, assommé par le chômage, inquiet pour son avenir, oscillant entre l’espérance d’un grand soir et la certitude d’un cataclysme. A l’Est, une petite nation prospère, tranquille, placide, convaincue de la supériorité d’un modèle huit fois centenaire sur n’importe quel autre…

La Suisse n'est pas un paradis, loin s’en faut, mais l’attraction qu’elle exerce sur les dizaines de milliers de Français qui, chaque matin, traversent la frontière pour y gagner leur vie démontre qu’elle n’est pas un enfer non plus. C’est curieux, d’ailleurs, ce phénomène du travail frontalier et les électeurs du Front National que la présence d’éboueurs maliens insupporte devraient faire un tour par le Léman histoire de goûter à la triste condition de main d’œuvre étrangère. Vendeurs, serveurs, coiffeurs, magasiniers, livreurs, infirmières : à Genève, ils sont tous Français. A la limite, on se demande comment les entreprises savoyardes parviennent encore à recruter qui que ce doit lorsque l’on sait que le salaire médian suisse est supérieur à 3 200 euros (contre moins de la moitié chez nous).

Ok, un pouvoir d’achat élevé n’est pas la garantie d’une existence épanouissante : un animal de zoo nourri à heure fixe est-il plus « heureux » que son congénère sauvage ? Certainement pas. Il se trouve toutefois que les résidents de la ménagerie helvète jouissent d’un niveau de démocratie supérieur au nôtre, d’un accès à la culture au moins comparable, de structures sanitaires, scolaires et universitaires enviables, d’une paix sociale n’excluant pas l’expression de salariés organisés ― bref, de tout ce à quoi le citoyen « moderne » est censé aspirer.

Bon, il est vrai que l’on s’ennuie parfois à Lausanne et que le spectacle d’alignements de nains de jardin ou de drapeaux à croix blanche sur des gazons trop bien tondus dans les campagnes est un peu angoissant. Mais angoissant pour qui ? Pas pour les Suisses, apparemment, qui semblent affronter leur passage sur terre sans la débauche d’antidépresseurs à laquelle nous sommes abonnés. Ah oui, j’oubliais, nos voisins de droite charrient tout de même deux trois casseroles mal nettoyées, qu’il s’agisse de leur propension à  frayer avec les dictateurs enrichis ou à être un peu trop, disons, pragmatiques dans leurs rapports avec le monde extérieur. Et ça, du point de vue du pays des droits de l’Homme, c’est totalement inacceptable.

*

Je n’y avais jamais fait attention jusqu’à aujourd’hui, mais le spectacle de ces centaines de vélos parqués sur les trottoirs de Genève sans les quatre ou cinq antivols de rigueur à Paris ou à Marseille est surprenant. On remarque même que les parents de jeunes enfants ne se donnent pas la peine de retirer leurs porte-bébés pour la nuit, l’idée qu’un voleur soit tenté par un tel accessoire ne leur traversant sans doute pas l’esprit.

Je ne sais pas ce que genre de chose révèle d’une société ― un peu comme ces distributeurs de journaux payants sans mécanisme de sûreté ―, mais j'imagine que ça doit quand même être un poil agréable, un monde où la confiance règne...

*

A vrai dire, cette confiance n'est pas si universelle. Mais les partisans du légendaire « tout propre en ordre » romand ne sont pas toujours ceux qu’on croit. A l’Usine, sorte d’enclave alternative en plein centre de la cité de Calvin, c’est un punk à crête et piercings qui joue les miliciens. « C’était un salaud de dealer », m’assure-t-il pour expliquer la bagarre sanglante à laquelle il vient de prendre part sous mes yeux de « frouze » étonné.

Je ne lui demandais rien, en fait, et je croyais les Suisses plus tolérants que nous sur le terrain de l’herbe qui fait rire. Mais force est de constater que les punks du coin ont une autre perception de la vie alternative que les nôtres. Bah, peut-être que c’est dans cette différence qu’il réside, le mystère du salaire médian à 3 200 euros et du plein emploi. Hum, ça serait bête, tout de même.

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lundi 03 mars 2008

Sergent pépère

La question palestinienne, qui passe pour complexe, ne l'est pas tant que ça. Ah, si seulement les Israéliens faisaient preuve d'un peu plus de bonne volonté, soupire Libération

Sergent Je ne sais pas si son patronyme est l'indice d'une quelconque compétence stratégique, mais l'éditorialiste chargé, ce matin, d'analyser les prémices de la « troisième intifada » dans Libération confirme le cliché que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires… François Sergent, puisque c’est son nom, assène en effet, après le classique rappel du « droit et du devoir d’Israël à se défendre des tirs aveugles du Hamas », que répondre par la force n’a de toute façon aucun sens, qu’une telle attitude risque surtout de provoquer l’ouverture d’un second front côté cisjordanien et que seul le « dialogue avec l’ennemi juré » est susceptible de dénouer la crise.

Observée d’un confortable fauteuil à roulettes parisien, la situation israélo-palestinienne est manifestement d’une simplicité, hum, comment dire, biblique. Le Hamas est une organisation terroriste, c’est vrai, mais sa popularité est le fruit de l’intransigeance sioniste et ses partisans regagneraient immédiatement le bercail arafato-abbassien si l’occasion leur en était offerte. Les bombes ― pardon, les « roquettes », ces pétards de fête foraine ― qui pleuvent sur Sderot et Ashkelon font peut-être des morts et des blessés chez les porteurs de kippas, mais sept fois moins que du côté des porteurs de keffiehs, ce qui semble les rendre plus supportables. Enfin, le retour des Israéliens à la table des négociations permettrait à chacun d’exprimer son point de vue de manière courtoise et dépassionnée. Hé quoi, le Premier ministre de l’Etat hébreu n’aurait-il jamais entendu parler du jugement de Salomon ?

Bon, en vérité, je suis un peu comme François Sergent : je n’entends les bombes tomber qu’à la radio et je ne découvre le nombre de morts que via les agences de presse. Je suis un peu comme lui, OK, mais pas complètement puisque, non soumis au cahier des charges « progressiste » d’un journaliste à Libération, j’ai le droit d’utiliser mon cerveau avant d’éditorialiser. Ainsi, je me permets de considérer que l’usage de la force est sans doute le seul moyen de réagir à des bombardements d'une telle intensité. Je crois, en outre, pouvoir affirmer que les morts israéliens valent bien les morts palestiniens. Mais surtout, je m’autorise à rappeler que c’est précisément le redémarrage des négociations de paix entre le Fatah et Israël qui est à l’origine des opérations du Hamas ― lequel aura du mal à convaincre, même dans le cadre d’une conversation posée, ses interlocuteurs de se suicider en décrétant la disparition de leur pays.

Je ne reproche évidemment pas à François Sergent de ne pas savoir comment sortir de l’impasse que représente ce conflit sexagénaire. Moi-même, sur ce coup, je suis un peu à la peine. Non, je lui reprocherais plutôt de faire semblant de le savoir et de se livrer à ce petit jeu en se fondant sur les présupposés partisans selon lesquels Israël étant le méchant de l'histoire, il ne tient qu’à lui d’en écrire la fin.

Si paix il doit y avoir, ce sera probablement sur la base de la création d’un Etat palestinien souverain, gérant comme bon lui semble Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est mais coexistant avec Israël. L’on voit mal, dès lors, en quoi la déstabilisation meurtrière à laquelle se livre un parti intégriste ayant l'élimination des juifs de cette région  du monde pour projet ultime est la preuve que l’heure est venue « d’ouvrir un dialogue » avec « l’ennemi juré » ― ici benoîtement comparé à Arafat.

Les bombardements du Hamas sont un acte de guerre, pas une tentative de conciliation. Et si la réponse ne saurait être de même nature, que François Sergent s’interpose. La stratégie, ça le connaît...

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vendredi 25 janvier 2008

Il n'y a pas qu'Attali, dans la vie

Bloc-notes de fin de semaine : proportionnelle à Rome, définition du « génie », travaux publics à Gaza (pour Attali, il faudra attendre la semaine prochaine).

Attali_2 Je suis comme tout le monde. Enfin, comme tous ceux pour lesquels la démocratie a besoin d'institutions efficaces. D'où un sérieux manque d'enthousiasme pour la proportionnelle.

Bien entendu, je reconnais que ce mode de scrutin permet la représentation d’un plus grand nombre de sensibilités. Je comprends donc en quoi il passe pour « souhaitable », même si la perspective d’une entrée de Besancenot et de Le Pen au palais Bourbon ne m’excite pas du tout. Les trotskistes dénoncent d’ailleurs le Parlement comme un archaïsme bourgeois et le FN héberge son lot d'amateurs de régimes forts : installés dans l’hémicycle, les uns et les autres finiraient couverts de petits boutons de frustration, ce qui serait du plus mauvais effet sur LCP.

Mais l’observation de la situation italienne disqualifie clairement le concept. Adossé à une coalition de bric et de broc, Romano Prodi vient d’être mis en minorité et l’on annonce déjà le retour de Silvio Berlusconi au gouvernement. Un Berlusconi qui, s’il reprend les commandes, s’appuiera lui-même sur un assortiment pittoresque de libéraux, de séparatistes, de néo-fascistes et de populistes.

Qui peut croire que la France du 21 avril et des quinze candidats à la présidentielle soit à l’abri de ce genre de choses ? Qui peut assurer qu’un pays recensant, entre autres, trois partis centristes, une vingtaine de groupuscules communistes, deux partis d’extrême-droite, deux partis écologiques, une dizaine de prétendants au leadership socialiste et, pour faire bonne mesure, une organisation focalisée sur les droits des chasseurs et des pêcheurs, échapperait à l’entropie latine ?

L’Italie nous a certainement montré la voie en organisant une primaire de désignation du patron de l’Unione, aux législatives de 2006. Mais il s’agissait alors de lutter contre l’atomisation des forces de gauche. Elle démontre aujourd’hui à quel point la proportionnelle est une impasse, avec ses 102 ministres et sa myriade de partis présents dans les deux chambres ― eux-mêmes étant, pour la plupart, autant de mini-coalitions mal ficelées.

*

Dans « L’Homme sans qualité » de Musil, Ulrich décide qu’à une époque où n’importe qui, même un cheval de course, peut être qualifié de génial, avoir du génie n’a plus le moindre intérêt... Soixante-dix ans plus tard, son argument reste valide et l’idée que le type qui vient de faire sauter la banque (ma banque !) puisse être perçu comme un « génie » est surprenante. OK, cet obscur trader s’est débrouillé pour perdre une somme record. Mais le génie, le vrai, eut peut-être réussi à la gagner, cette somme record, non ?

Je ne vais pas entrer dans un débat sur les désordres du capitalisme mondial et la terrible dérive financière dans laquelle nous sommes entraînés par des apprentis-sorciers cupides et parlant l’anglais bla bla bla... Ce baratin-là vous est déjà servi par vos journaux, et sa pertinence est à peu près égale à celle qui suscite la réécriture intégrale du code pénal à chaque nouveau fait divers sanglant.

Mais je me souviens d'un Anglais de dix ou onze ans, que ses parents avaient poussé à présenter l’équivalent britannique du bac. La presse s’était extasiée sur ce phénomène de foire, ce magnifique surdoué, lequel n'avait pourtant décroché que des notes extrêmement médiocres : aussi compétent à son âge qu'un mauvais élève de dix-huit ans, il était bien un génie...

C’était il y a déjà quelques années et je me demande ce qu’il est devenu, ce p’tit gars. Si ça se trouve, il vend des produits dérivés à la City.

*

J’essaie de me tenir au courant, même si j’évite d’en parler ici trop souvent, des aventures de nos amis israélo-palestiniens. Mais vu le petit travers maniaco-dépressif de leur actualité, les phases down succédant aux phases up avec une agaçante régularité, les vraies surprises sont rares.

Je découvre pourtant l’existence d'un mur séparant Gaza de l’Egypte, mur dont je n’avais jamais entendu parler avant que des gazaouites chauffés à blanc par le blocus ne le fassent tomber. Il a d’ailleurs fallu plusieurs jours aux médias avant d’appeler un chat un chat et de qualifier cette construction de trois à six mètres de haut de « mur » stricto sensu, les vocables euphémisants et connotés de « barrière » et de « clôture » ayant d’abord été utilisés.

Je n’ai pas de sympathie particulière pour le rempart de béton érigé plus à l'Est par Israël pour se protéger des suicide bombers ― même s'il semble remplir sa mission. Je suis aussi scandalisé que n’importe qui par son tracé illégal, empiétant sur les propriétés palestiniennes et aggravant encore les conditions de vie des Cisjordaniens. Je m’étonne pourtant de ce que le même procédé, utilisé par les Egyptiens, n’ait jamais été évoqué auparavant.

Bon, pour être tout à fait honnête, on rappellera que les Israéliens eux mêmes, avant leur départ de Gaza, avaient élevé ce mur. Et qu'ils accusent volontiers Moubarak de ne pas être à la hauteur question contrôles et entretien. Pour autant, construit par les uns et préservé par les autres, il garde le même objet : tenir le Hamas en respect.

Dans un livre aux accents franchement antisémites, l’ex-journaliste de RFI Alain Ménargues développait la théorie selon laquelle « le mur de Sharon » était le symbole du racisme dont le judaïsme (oui, le judaïsme, pas le sionisme) serait porteur. Ah, vraiment, je regrette de ne pas savoir ce que ce spécialiste des « ghettos volontaires » dirait de ce mur-ci...

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mercredi 09 janvier 2008

Vu à la télé

Hillary Clinton, John McCain, la fin de la réclame à la télé publique... Premier bloc-notes de l'année.

Tvus_2 Tiens, Hillary reprend la corde et « tout redevient possible » pour nos gazettes, qui la donnaient pourtant pour morte il y a moins d'une semaine... Mon pari à moi reste donc valide, l'épouse du « Comeback Kid » ayant manifestement plus d'un tour dans son sac à main.

Bon en vérité, et au-delà d'un intérêt poli pour la micro-politique de nos amis yankees, je me fiche bien de savoir qui, du jeune métis charismatique ou de la sénatrice blanchie sous le harnais, emportera l’investiture. Après tout, à la différence du PS, le parti démocrate n’aborde pas le « changement » sous l’angle d’une rupture avec l’économie de marché et le Fabius local, Dennis Kucinich, n’est même plus invité à débattre ― ce qui n’est peut-être pas la meilleure des choses d’un point de vue tocquevillien.

Bah, ces élections ayant tous les attributs d’une compétition sportive majeure, de leur programmation quadri-annuelle à leur montée en puissance vers une finale paroxystique en direct à la télé, let’s enjoy the ride.

*

A propos de finale paroxystique, je ne miserais pas toute ma considérable fortune sur l’ami McCain, que sa performance d’hier a replacé sur la carte des ambitions républicaines. Les contraintes du politiquement correct empêchent sans doute de l’évoquer trop fréquemment mais, ni son âge, ni ses problèmes de santé ne militent en faveur du vieux soldat.

« Oh, 71 ans, ce n’est pas si vieux ! » s’exclameront Chirac et Brejnev dans un bel ensemble. « Et un cancer n’est pas nécessairement un problème pour un chef d’Etat, s’il est discrètement et convenablement traité », renchériront Mitterrand et Pompidou. Sans doute. Mais à l’heure où l’on célèbre, dans le camp d’en face, les exploits sportifs d’un Obama pétant le feu, le visage déformé par la chirurgie de John McCain n’est pas la meilleure des publicités.

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Tiens, parlant de publicité, mon sarkozysme tout neuf m'inciterait plutôt à me réjouir des projets de l’hyperprésident en matière d’audiovisuel. La fin de la réclame sur les chaînes du service public et la désignation de la BBC comme exemple à suivre, ce sont de bonnes nouvelles.

Reste à préciser la manière dont ces propositions prendront corps. La BBC est financée par une redevance presque deux fois plus élevée que la nôtre et se révèle, bien plus que nos 72 canaux publics, suffisamment adroite commercialement pour vendre ses programmes de par le monde et s’autofinancer partiellement. Augmenter la redevance restant impopulaire, rendre les émissions de France 2 ou de France 3 attractives à l’international tenant (en l’état) de la gageure et l’idée d’une taxe sur les opérateurs téléphoniques étant carrément inepte, on attend les détails avec impatience.

Si l’on me demandait mon avis, mais personne ne me le demande, rassurez-vous, je mettrais la redevance au niveau britannique, je fusionnerais les chaînes surnuméraires pour densifier les grilles de France 2 et France 3 et je recruterais des gens nouveaux pour faire autre chose que du Vivement dimanche, du PJ ou du Plus grand cabaret du monde.

Mais peut-être touchons-nous là aux limites du sarkozysme : de vraies idées, une débauche d’énergie pour les promouvoir, puis pas grand chose...

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La fin de la pub sur les chaînes de service public est en train de créer un sérieux barouf. Eh quoi, on peut être totalement opposé à la société marchande, à la vente de temps de cerveaux disponibles à des fabricants de boissons gazeuses et protester contre le transfert vers le privé de cette pollution !

La publicité à la télévision est la garantie d’une course à l’audience par la programmation d'émissions présumées « fédératrices ». France 2 plus la pub, c’est forcément TF1 ― en moins bien dans le genre. France 2 sans la pub, ce serait peut-être Arte avec des moyens décuplés. Ca ne vaut pas le coup d’essayer ? C'est en tout cas ce que nous prétendions, nous les gens de gauche, lorsque nous étions encore pour l'Europe et la décentralisation...

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vendredi 04 janvier 2008

Démocratie participative

La désignation des candidats à l'élection présidentielle US est un processus long, coûteux, complexe et fastidieux. Ces Américains, vraiment, quels primaires !

Iowa_2 La première étape du processus permettant de désigner les candidats démocrate et républicain à l'élection présidentielle américaine est enfin derrière nous. Grands vainqueurs de la soirée : Barack Obama à gauche, Mike Huckabee à droite. Enfin, « grands vainqueurs », il faut le dire vite... Les médias français passeront pourtant les heures qui viennent à nous expliquer que les jeux sont faits, que les militants ont tranché, que le « jeune sénateur noir de l'Illinois », en coiffant Hillary au poteau, a fait la preuve de sa capacité à séduire un électorat essentiellement blanc et rural... Ils nous diront aussi que Rudolph Giuliani, ex-front runner républicain, est désormais hors-course avec ses misérables 3,5%. Favorable à l'avortement et au mariage gay, il était de toute façon trop « liberal » pour séduire les rednecks bigots qui, en dernière analyse, forment la base électorale de son parti.

Enfin, ça, c'est ce que l'on nous serinera jusqu'au prochain arrêt sur la ligne Des Moines-Washington, soit Concord (New Hampshire) le 8 janvier. On affirmera alors qu'Hillary Clinton, en reprenant magistralement la main, est en route pour un sans-faute et que Giuliani est tout à fait capable d'attirer une droite épuisée par les années Bush. A moins que la victoire du mormon Mitt Romney ne permette d'évoquer la dérive sectaire d'une Amérique rongée par sa religiosité, évidemment...

On nous dira ceci ou cela d'une phase à l'autre, mais dominera, au fil des semaines, l'impression d'une magnifique machine démocratique permettant à tout un pays de s'exprimer, de débattre, d'affiner ses choix jusqu'au combat final. Je lis dans le New York Times de ce matin que ces courses à la désignation d'un candidat sont un archaïsme, que le vote d'un micro-État comme l'Iowa n'a plus de sens et qu'il est temps d'en venir à un système de caucus régionaux multi-États. C'est possible. Je n'en sais rien. Mais vue de ma fenêtre, la capacité d'un trou de 3 millions d'âmes à mobiliser plus de 300 000 votants (239 000 à gauche, 105 000 à droite) sur de simples primaires partielles est hallucinante.

Lorsque, d'ici quelques mois, les conventions nationales des deux partis désigneront officiellement leur champion, plusieurs millions de citoyens se seront impliqués dans une pré-campagne sans non-dits, dont les coups-bas ne sont finalement que l'écume. Et le président qui sortira des urnes, le 4 novembre prochain, sera tout sauf « accidentel ». Chez nous, fameux contraste, le président est le boss d'un parti dont le statut officiel est celui de véhicule vers le pouvoir et la désignation, par le biais d'un vote des militants, de la candidate socialiste à l'élection ultime est largement restée en travers de la gorge de ses concurrents malheureux. Je ne crois pas à l'importation « sèche » de mécanismes inventés ailleurs, même lorsqu'ils fonctionnent manifestement mieux que les bricolages qui sont notre lot, mais nous en inspirer ne nous ferait sans doute pas de mal...

Bah, on avance tout de même : la candidate socialiste, on l'a dit, avait été envoyée au casse-pipe sur la base du choix des adhérents (moins nombreux au plan national, soit dit en passant, que les participants au seul caucus démocrate de l'Iowa). Et la désignation du premier secrétaire PS n'est plus, depuis le congrès de Brest en 1997, l'affaire de quelques éléphants réunis en conclave. On avance, donc, mais à minuscules enjambées, surtout lorsque l'on observe le niveau des tractations qui préludent à l'organisation du congrès 2008 et les « alliances baroques de sensibilités » en train de poindre.

La démocratie participative, concept iconoclaste sous nos latitudes, daily bread de l'autre côté de l'eau : franchement, où sont vraiment les « primaires » ?

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vendredi 28 décembre 2007

Le Darfour par profits et pertes

Les membres de l'Arche de Zoé sont assurément des imbéciles. Mais comment qualifier Rony Brauman ?

Darfour La cause est entendue, le procès de N'Djamena n'était qu'une farce à l'issue écrite à l'avance. La convention d'extradition franco-tchadienne, comme les déclarations tonitruantes de Nicolas Sarkozy, nous le garantissait : les membres de l'Arche de Zoé seraient ramenés à la maison en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer « Children Rescue » ― coupables ou pas...

Mais l'on sait depuis Molière que les farces ont une morale et celle-ci ne fait pas exception à la règle. Elle en aurait même deux, des morales, cette comédie boulevardière à grosses ficelles. D'abord, de grands morceaux d'Afrique sont est bel et bien demeurés le terrain de jeu des Français, fussent-ils humanitaires de pacotille, avocats télévisuels ou hyperprésidents libérateurs d'otages. Hé quoi, avec ou sans accord d'extradition, il aurait été plaisant qu'un Idriss Déby s'avise de ne pas renvoyer l'ascenseur jusqu'à Paris, non mais des fois !

Mais surtout, c'est par le crédit qu'elle apporte à la thèse du « Il ne se passe rien au Soudan » qu'elle éberlue, notre farce. Un groupe d'illuminés débarque en Afrique, prétendant secourir des orphelins du Darfour mais ne parvenant qu'à kidnapper une centaine d'enfants tchadiens à la recherche d'une école digne de ce nom et voici que l'on nous explique à quel point « la responsabilité morale » des apôtres de l'ingérence humanitaire est engagée [cf. Bernard Kouchner, Bernard-Henry Lévy...].

Rony Brauman, qui a de la suite dans les idées, se bagarre depuis des années contre l'idée qu'un génocide est en train de se produire au Soudan. Pour l'ancien président de Médecins Sans Frontières, la question du Darfour se résume au combat clanique de groupes armés impossibles à identifier, les partisans d'une intervention ou, au minimum, de sanctions à l'égard de Khartoum n'étant que les jouets de l'impérialisme guerrier US. L'équipée de nos, hum, « pieds nickelés » lui semble donc la meilleure preuve de ce qu'il hurlait dans le désert depuis trop longtemps : si le pompier volontaire de Rueil-Malmaison n'a pas été fichu de trouver des orphelins du Darfour, ben c'est peut-être qu'il n'y en a pas, hein, des orphelins...

« Il y a à Paris une petite clique de révisionnistes qui ont commencé à relativiser, à banaliser, à nier ce qui se passe au Darfour » avait déjà lâché Bernard-Henri Lévy en réaction aux premiers propos de Brauman sur ce thème. Je me permettrais de lui emboîter le pas, dussé-je passer, moi aussi, pour l'un de ces néoconservateurs à passeport français de triste mémoire : un conflit causant la mort de 400 000 personnes et le déplacement forcé de près de trois millions d'autres, on a du mal à laisser couler au nom du relativisme culturel...

Je ne me souviens pas d'avoir entendu Brauman déduire de l'affaire Crozemarie que le cancer n'existait pas. Adosser son aveuglement incompréhensible sur le Darfour aux agissement d'une clique d'imbéciles n'est pas plus légitime.

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