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lundi 28 avril 2008

Euh…

J'ai généralement un avis sur tout. C'est même ma marque de fabrique. Le dernier livre de Guillemette Faure me plonge pourtant dans la perplexité.

Bb Ce qu'il y a d’agaçant, avec le bouquin de Guillemette Faure sur les nanas qui cherchent à faire un bébé en solo, c'est qu'il finit par répondre à toutes les remarques que le lecteur se fait à lui-même à la lecture d’un chapitre dès le suivant : c’est son côté exhaustif. Ce qu’il y a de déconcertant, avec le bouquin de cette journaliste de Rue89 spécialisée dans la politique américaine et les sujets rigolos (comment ça, c’est la même chose ?), c’est qu’on le referme sans vraiment savoir ce qu’on pense de la question qu'il pose en titre : c’est son côté « démerdez-vous ! ».

J’avoue ne jamais m’être intéressé à ces histoires d’inséminations artificielles, de banques du sperme ou de fécondations in vitro au-delà de leur dimension technique. Tout amateur de science-fiction qui se respecte se tient forcément au courant de la vitesse à laquelle nous nous rapprochons du Meilleur des mondes. D’un autre côté, tout fils de sage-femme spécialisée dans le suivi des grossesses pathologiques se doit également de participer, de temps à autre, à d’édifiantes conversations sur la durée de conservation des paillettes et la fréquence des naissances multiples chez les adeptes de la procréation assistée.

D'ailleurs, pour la technique, avec Guillemette, on est servi. On apprend tout des procédures permettant à une célibataire occidentale du début du troisième millénaire d’avoir un bébé sans homme : c’est compliqué, coûteux et en plus ça ne marche pas à tous les coups. On apprend aussi à quel point la France est en décalage avec de nombreux pays en ce qui concerne l’accès aux soins par les femmes seules, nos comités d’éthique traditionnels, ceux qui postulent que le cannabis et l’euthanasie sont les premières étapes vers l’apocalypse, ne s’occupant que des couples comme-il-faut.

Mais pour l’interrogation existentielle, on n’est pas déçu non plus. Parce qu’elle a choisi de vous raconter son propre parcours de mère potentielle tout au long d’une vraie enquête pleine de statistiques et de témoignages de médecins amateurs de sculpture figurative, on en vient à se demander comment on se serait comporté si les hasards de sa propre existence n’avaient pas rendu la paternité si facile. Et l’on ressent bien à quel point ce qui apparaît comme une évidence  (on fait le zouave quelques années, on rencontre quelqu’un « pour de bon », on fait des gosses, on se plaint des emmerdes qu’ils occasionnent), n’en est pas une pour tout le monde.

Le livre de Guillemette Faure ― même très marrant, même très documenté ― est pourtant comme la fameuse plus belle fille du monde, vous savez, celle qui ne peut donner que ce qu’elle a. Il ne vous permet pas de décider si, oui ou non, il sera confortable pour un gosse d’être le rejeton du donneur n° 315, tout comme une tripotée d’autres gamins de par le monde compte tenu de la popularité de cet athlétique étudiant en maths aux yeux bleus. Il ne vous dit pas non plus s’il est raisonnable de se gaver d’engrais hormonaux pour stimuler une fertilité défaillante. Il ne vous dit pas, enfin, s’il est légitime, ou moral, ou même « normal » de chercher à avoir un bébé coûte que coûte quand on est une femme seule et qu’on a laissé tourner son horloge biologique trop longtemps. Il raconte juste que, dans la vie, il y a des questions compliquées auxquelles personne ne saurait apporter de réponse définitive. Mais clairement, poser les bonnes questions, comme on dit dans la Haggadah de Pessah, c’est déjà pas si mal.   

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lundi 14 avril 2008

Histoires de vieux

Bloc-notes gérontophile de début de semaine. Leonard Cohen, Pilote, Le Monde : piliers précaires.

Leonard_cohen Le 28 mars dernier, un entrefilet dans Le Monde m'apprend que Leonard Cohen entame une tournée en Europe. Plusieurs concerts sont prévus en France et je me dis que, ce coup-ci, d'une manière ou d'une autre, je vais enfin réussir à entendre le vieux prêcheur en direct live. C'est qu’il ne nous fait pas souvent l'honneur d’une visite, le Leonard : installé, crois-je savoir, dans un monastère bouddhiste de la côte Ouest, il préfère méditer en pelant des pommes de terre plutôt que parcourir le monde guitare à l’épaule.

Mais, trahi par sa femme de confiance, celle à laquelle il avait confié la gestion de sa (relativement) modeste fortune, il est bien forcé de reprendre temporairement le collier s’il veut continuer à faire venir ses costumes oranges de Lhassa par Federal Express. Moi, insensible à ses mésaventures financières, je m’en frotte figurativement les mains (a-t-on jamais vu quelqu’un se frotter réellement les mains dans ce genre de situation ?). Enfin, j’arrête vite de me les frotter, ces paluches allégoriques, lorsque je me rends compte que toutes les dates sont déjà sold out ! Oui, toutes. Et pas seulement les dates françaises mais également les dates anglaises, irlandaises, danoises, norvégiennes, belges, portugaises, etc. auxquelles j'aurais pu assister par défaut.

Je n’ai jamais compris comme faisaient « les autres » pour se rancarder aussi précocement. Les salles ne seront-elles remplies que de fans obsessionnels, auxquels aucun des faits et gestes du québécois mystique n’échappe ? Et les fans amateurs dans mon genre sont-ils forcément tricards à ce genre d’événement ? En tout cas, et même si je ne veux surtout pas lui porter la poisse, sa tournée 2008 pourrait bien être la dernière : à 74 ans, surtout lorsque l’on verse dans le contemplatif, on a peut être de bonnes raisons d’éviter le hustle and bustle des périples en autocar.

Bah, il me reste les disques. Même si le débit neurasthénique de ce rabbin zen et crypto-chrétien a tendance à agacer mon entourage et s’il me faut attendre que la maison soit vide pour me faire un petit coup de Songs… Il me reste les disques, donc, mais j’aurais tout de même bien aimé l’entendre en vrai, ce bon Leonard parce que, franchement, that’s no way to say goodbye

*

Je n’irai peut-être pas écouter Leonard Cohen cet été à Fourvière ou à Manchester, mais je me suis tout de même débrouillé pour ne pas me faire couillonner pour la sortie de ce nouveau numéro spécial de Pilote. Mon kiosquier était encore en train de déballer sa marchandise lorsque je me suis pointé pour exiger mon exemplaire du magazine qui « s’amusait à réfléchir quand j’étais gosse.

Ça ne dira pas grand-chose aux jeunots qui fréquentent ces pages (z’avez pas autre chose à faire, les gars, une manif anti-Darcos, une extinction de flamme olympique ?), mais le journal de René Goscinny a probablement été aussi important dans le processus de formation intellectuelle des gens ma génération que l’élaboration du programme d’union de la gauche ou la crise des euromissiles.

Comme d’hab’ dans ce genre d’opération, le chercheur de saudade est toujours un peu déçu : ce numéro a beau être un hommage à Mai-68, ça reste un numéro de 2008. Mais bon, il y a un édito de Gotlib (et plusieurs pages de Rubrique-à-brac), il y a du Mandryka, du Dionnet, du Gir/Moebius, du Cestac, du Montellier, du Goetzinger, du Lauzier, du Veyron, du Druillet, etc.

Et tiens, vous n’avez même pas besoin de vous presser pour vous le procurer : au contraire d’une tournée de Leonard, Dargaud peut toujours faire des retirages si la première fournée s’envole trop rapidement.

*

Aujourd’hui, Pilote est en kiosque mais pas Le Monde… Ça fait drôle. J’essaye d’ailleurs de me figurer un monde sans Monde : effrayant. Je lis ce journal depuis tant d’années que la perspective de sa disparition m’inspire la même horreur qu’une possible transformation du Louchebem en restaurant végétarien.

Je n’étais pas dans le secret des dieux, je n’en connais pas les détails concrets, mais j’ai toujours été favorable à la stratégie colombanienne de diversification et de constitution d’un groupe de presse autour du quotidien. Manifestement, il y a un bug et l’annonce d’un plan social majeur (130 départs) donne une idée de l’ampleur de la crise. D’autant plus qu’après avoir cédé ses titres régionaux, la holding prépare la vente de Fleurus, des éditions de l’Etoile et des librairies La Procure... Clairement, il ne restera plus grand-chose à bazarder si cette crise n’est pas la dernière.

Je suis quand même assez ambivalent face à la grève et la non-parution. 130 licenciements, ça ne peut évidemment pas passer comme une vulgaire faute d’accord dans un billet de Robert Solé. Mais j’ai du mal à me figurer en quoi cette extinction des claviers fait émerger une quelconque alternative au remède de cheval proposé par Eric Fottorino. Ah, si seulement l’imagination était restée au pouvoir…

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jeudi 10 avril 2008

www.com-vat.com, tome 1

Les « petites exceptions françaises » sont devenues un livre. Clairement, le papier est l'avenir du Web.

Pef_couv Ce blog est un laboratoire, un bureau d'étude… Ou plutôt un atelier. Une petite pièce virtuelle et bordélique dans laquelle je m'enferme à temps perdu pour écrire ce qui me passe par la tête, tester un point de vue, une formule, une subordonnée relative aussi complexe qu’indigeste. Les lecteurs anciens s’en souviennent peut-être, un premier prototype avait d'ailleurs fini par mettre le museau dehors à la manière d'un concept-car de constructeur automobile (et pour cause !).

Las, le proto est toujours sur l’établi. Il prend un peu la poussière, c’est sûr, et sans doute n’est-il pas près d’être immatriculé. Qu’importe : le temps travaille pour lui, comme on le verra. Dans l’intervalle, un autre projet va sortir de l’atelier, une autre aventure largement née du blog : un recueil de textes sur le thème des « Petites exceptions françaises », ces absurdités plus ou moins pittoresques qui fondent notre caractère national.

En librairie dès le début du mois prochain (mais déjà disponible sur Fnac.com), ce livre réunit la plupart des notes publiées au fil des mois dans cette rubrique (fortement réécrites et débarrassées de leurs ellipses hypertextuelles), ainsi que de nombreux textes originaux. Vous allez adorer. Hé quoi, même ma maman, qui a toujours été très difficile à satisfaire et ne me laisse absolument rien passer, en est restée comme deux ronds de flanc… C’est dire.

Mais ce n’est pas son seul atout : d’un format étudié pour une lecture confortable dans tous les contextes de la vie quotidienne (200 mm x 130 mm), le livre est équipé d’une couverture aux couleurs sélectionnées avec soin par l’éditeur afin de respecter sa thématique. Très bon marché, il devrait permettre à des Français frappés par la baisse de leur pouvoir d’achat de continuer à s’offrir des cadeaux d’anniversaire les uns aux autres quelle que soit la dureté des années de « rigueur » qui s’annoncent.

J’imagine bien que vous n’allez pas me croire sur parole, que vous allez vous dire : « Hum, c’est l’auteur, c’est normal qu’il nous dise du bien de son bouquin s’il veut que nous l’achetions… » Je suis d’accord avec vous. Pas question de me croire sur parole, même si cette remise en question de mon honnêteté est un peu difficile à avaler, mais bon… Qu’à cela ne tienne : il vous suffit de faire un tour sur le blog entièrement consacré à mes« Petites exceptions françaises » pour vous forger une opinion indépendante — blog sur lequel vous serez naturellement en mesure de laisser vos commentaires admiratifs et enthousiastes.

Mais à ceux qui s’étonneront de voir des textes initialement rédigés pour le Web prendre le chemin des librairies, à ceux qui estimeront qu’à l’heure du livre électronique, cette démarche est totalement anachronique, je répondrai la chose suivante : si le bouquin se vend bien, s’il fait l’objet de nombreux retirages et qu’il me permet d’en publier d’autres, je deviendrai enfin riche et célèbre, ce qui n’a aucune chance de produire si je me contente d’écrire pour ces crapules qui passent leur temps à me lire gratuitement… Enfin, pas vous, évidemment, mais les autres, tous les autres

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mardi 11 mars 2008

La bêtise au front de taureau

La littérature israélienne a toute sa place au Salon du Livre. Dans le cas contraire, brûlons-là.

Farenheit_451 Proposer le boycott d'Israël fait généralement recette. Titulaire du Nobel du pays le plus détesté au monde depuis la réinvention de l'Afrique du Sud en éden multiethnique, ce mouchoir de poche de 20 000 km2 serait responsable, directement ou par ricochet, de tous les maux de la planète. La doctrine de ses fondateurs, une poignée de socialistes souhaitant mettre un terme aux persécutions subies par les juifs d’Europe de l’Est et traumatisés par l'affaire Dreyfus, est même devenue, dans la vulgate bien-pensante, l'équivalent d’un nazisme ou d’un fascisme.

Clairement, si un pays est boycottable, c'est bien celui-là. Economiquement négligeable, à l’inverse d’une Chine, d’une Russie ou d’un Soudan, il permet de se sentir généreux à moindre frais. N’opprime-t-elle pas les Palestiniens, véritables victimes génériques, cette excroissance occidentale en terre d’Islam ? Et la critique systématique de sa politique ne dispense-t-elle pas d’assurer Tibétains, Tchétchènes ou Darfouris de sa commisération ? Non : parce qu’Israël est marketé comme le méchant ultime ― colonialiste, spoliateur, ségrégateur, violent, hypocrite, militariste, nationaliste, bigot ― plus besoin de chercher à comprendre quoi que ce soit à cet Orient si compliqué. Plus besoin, de surcroît, d’apprendre les bases d’une énième grande cause exotique. Israël, en fait, est pratique.

Mais la critique d’Israël, du moins lorsqu’elle émane de milieux progressistes, se concentre normalement sur la « dimension politique ». Elle ne s’en prend pas aux juifs, mais aux sionistes ; elle n'exige pas vraiment la disparition du pays, mais plutôt sa métamorphose en un merveilleux paradis multiconfessionnel où juifs et musulmans rompraient harmonieusement le pain à la manière iranienne, irakienne, syrienne ou libyenne ― contrées démocratiquement exemplaires et cosmogoniquement tolérantes, comme chacun sait.

Proposer le boycott de la culture israélienne ― des Israéliens eux-mêmes, en fin de compte ― est tout de même une sacrée montée en gamme, comme nous l’apprend le débat sur le Salon du Livre et les protestations émises ici et à l’idée de promouvoir la lecture d’Amos Oz, de David Grossman ou d’Aharon Appelfeld dans l’Hexagone... Il y a quelques mois, un syndicat d’universitaires britanniques lançait d’ailleurs (sans succès) l’idée d’un boycott de leurs homologues israéliens, postulant sans doute qu’inviter un mathématicien de l’Institut Weizmann ou un historien de l’université de Tel-Aviv confinait à la collaboration avec les nazis. Aujourd’hui, c’est au tour des écrivains d’être désignés comme responsables du conflit avec les Palestiniens, l’usager de l’hébreu en littérature étant manifestement suspect de se nourrir de cadavres de petits gazaouis.

Que ce soit dans les facs et dans les librairies israéliennes que l’on trouve le plus grand nombre de partisans du dialogue et de la paix, ne semble pas traverser l’esprit de nos intransigeants militants. Que la littérature d’expression arabe soit plus vibrante à Jérusalem qu’à Damas ne les fait pas vaciller dans leurs certitudes non plus. Hum, alors que des voix s’élèvent pour exiger la présence du Hamas à la table des négociations, inviter un poète israélien à Paris serait devenu indécent ?

Tahar Ben Jelloun, dénonçant les menaces planant sur le prochain Salon du Livre de Turin pour des raisons identiques, écrivait la chose suivante : « Si je comprends bien la logique de ceux qui lancent une campagne de boycott (...), il faudra que je jette ces deux livres [Oz et Gutfreund] et peut-être même les brûler. Pourquoi ? Parce qu’ils sont écrits par des Israéliens ». Il a raison : que ceux qui estiment que la littérature israélienne, ou n’importe quelle littérature, en fait, peut être interdite de Salon du Livre m’expliquent ce qu’ils se proposent d’en faire.

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PS : Le titre de cette note est extrait du poème de Baudelaire « L’examen de minuit » (in Les Fleurs du mal). Je trouvais qu’il convenait.

mercredi 19 décembre 2007

Alléluia, etc.

C'est bientôt Noël : je fais dans l'œcuménisme culturel.

Sainteustache« François X » (il s'agit du pseudonyme d'un prof de Lettres sarkozyste plutôt que d'une référence à l'hypothétique monarque d'une France uchronique), lorsqu'il commente ici, s'en déclare convaincu : je suis un catholique qui s'ignore. Une sorte de Lustiger du blog. Un closet-disciple.

Il se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude mais, en ces temps de célébrations chrétiennes, apportons charitablement un peu d’eau tiède à son moulin... J’aime beaucoup les églises. Enfin, pas toutes les églises, puisque les machins récents type cathédrale d’Evry ne me font ni chaud ni froid et m'évoquent surtout les « megachurches » nord-américaines. Non, je donnerais plutôt dans le gothique, le costaud, le minéral, le taillé, l'ogive, la gargouille... Même le roman, trop sobre, et le baroque, trop chargé, me gonflent un peu. Donnez-moi du Notre-Dame de Paris, du Saint-Nicolas-des-Champs, de la basilique de Saint-Denis, mais gardez vos Major néo-byzantines, vos pâtisseries montmartroises, vos cubes Saint-Louis en béton brut !

Ma préférée du moment, d’ailleurs, c’est Saint-Eustache, l’église des Halles. Un énorme vaisseau de pierre plein de recoins dans lequel je me promène à l’occasion. Je ne me lancerai pas dans une description architecturale savante (j’en suis bien incapable, même si mon ami Emmanuel V. est censé me donner un cours un de ces quatre), mais j’en recommanderai tout de même la visite en insistant sur deux détails mineurs : d’abord, le remarquable triptyque de Keith Haring représentant la vie du Christ sur du métal brossé et, surtout, la délirante sculpture de Raymond Mason illustrant, sur un mode plaisamment grotesque, le départ des marchands de fruits et légumes lors du transfert des Halles à Rungis en 69.

Elles pourraient passer pour décalées en regard de la somptuosité du bâtiment, ces deux curiosités. Elles ne le sont pas : vérifiez par vous même.

*

J’aime bien les églises, et j’aime bien aussi ce que l’on peut y faire entre deux suppliques au Bon Dieu (auquel il vaut mieux s’adresser, dit-on, qu’à ses saints). Je viens donc, pour la seconde fois, de participer à l’espèce de karaoké messianique organisé chaque année par la cathédrale américaine de Paris (du gothique vaguement disneyen, mais du gothique tout de même).

L’idée générale : quatre solistes, un organiste et un chef d’orchestre, tous professionnels, accompagnent dans leurs efforts une flopée d’amateurs plus ou moins éclairés sur la première partie du Messie de Haendel (plus l’Alléluia final). Le résultat est évidemment assez moyen pour l’auditeur qui ne chante pas mais, pour les autres, c’est un vrai panard.

A ceux qui, comme moi, ne lisent pas la musique mais seraient tentés d’essayer un truc pareil, je recommande toutefois quelques répétitions avant le grand jour. Ca aide. Mais bon, vous avez le temps puisque vous l’avez loupé cette année.

Sur ce, amen et bon vent.

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mardi 27 novembre 2007

Troubadours, copyright et honnêtes gens

La possibilité du vol ne le rend pas légitime. Ni sur Internet, ni dans le monde réel ; ni aujourd'hui, ni demain. Le rapport Olivennes ne fait que rappeler cette évidence.

VendingDébarquant à New York, il y aura bientôt vingt ans, et découvrant les distributeurs de journaux installés sur les trottoirs, je m'étais étonné de ne pas voir les gens s'emparer de plusieurs exemplaires une fois le clapet débloqué par leur pièce de 25 cents. Ces machines n'étaient alors que de simples caissons de métal à l'intérieur desquels s'empilaient les New York Times et l'on était encore loin des appareils modernes, au fonctionnement comparable à celui d’un distributeur de billets de banque.

Pour autant, le premier indigène auquel j'exposais mon étonnement gaulois avait paru déconcerté par ma suggestion : « Ben oui, ils pourraient en prendre plusieurs, évidemment... Mais pourquoi faire ? » De retour en Europe, c'est à Genève que j'allais découvrir des distributeurs plus primitifs encore, équipés d'un clapet s'ouvrant librement et dont le réceptacle à monnaie tenait plus du tronc d'église que du monnayeur. Éduqué par mon expérience américaine, j'avais bien compris qu'il n'y aurait aucun sens à en profiter pour emporter toute une pile de Tribune de Genève. Mais le Français en moi continuait de se demander pourquoi les lecteurs ne filaient pas tout bêtement sans payer...

Helvètes et Yankees partagent en fait, à l’heure d’apprécier ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, une même vision civique. Il leur serait possible de piquer un journal, ou plusieurs ― et sans doute certains d'entre eux ne s'en privent pas ― mais dans l'ensemble, non, ça ne se fait pas. On met une pièce dans la boîte et l'on achète le produit que l'on pourrait voler sans risque d’être pris.

Dans l’Hexagone, les choses sont un peu différentes. D’abord, il n’y a pas de distributeurs de journaux, ce qui est bien dommage pour la diffusion de la presse mais c’est une autre histoire. Ensuite, le respect de la règle s’applique de manière plus créative. Il est ainsi socialement acceptable de ne pas s’arrêter à un passage pour piétons en auto, de frauder (un peu) le fisc, d’embaucher des salariés fictifs lorsque que l’on est maire de Paris, mais il ne saurait être question de fracasser la vitrine d’une boutique pour y puiser ce blouson de cuir qui nous plaisait tant. C’est comme ça : le bien et le mal restent des notions relatives, mais le vol avec effraction que représente le fracassage d’une vitrine est universellement réprouvé, de Genève à Paris, de New York à Montélimar.

On se demande toutefois, à l’heure où la technique rend la diffusion payante de la musique obsolète dans l’esprit de quelques uns de mes amis, si le fait de pouvoir faire quelque chose dont tout nous dit qu’il s’agit d’un vol (soit l’appropriation du bien d’autrui) ne permettra pas de transférer le vol de blouson à la rubrique des petits arrangements autorisés avec la morale... Après tout, si je dispose de la force physique de briser cette vitrine et que je sais que la boutique n’est pas gardée la nuit, ne suis-je pas en droit de profiter de l’aubaine ? Le propriétaire n’aurait-il pas dû se débrouiller pour la protéger mieux, mon intrusion n’étant que le résultat de son incurie ? Et si la boutique est trop difficile à protéger, n’est-il pas illusoire de lutter contre les intrusions et même absurde de stigmatiser les intrus ? La logique qui sous-tend la gratuité de la création intellectuelle transformée en fichiers est justement fondée sur la difficulté pratique de contrôler la circulation de données numériques via le Web : 1) le magasin n’est plus gardé ; 2) il ne peut même plus l’être ; 3) le blouson est devenu gratuit.

Il ne paraît pourtant pas plus légitime de piquer la Tribune de Genève dans sa boîte en métal qu'un fichier MP3 sur le disque dur d’un utilisateur de BitTorrent, mais bon, c’est le nouveau « paradigme »... Un nouveau paradigme affectant prioritairement les Français ― qui téléchargent plus que les autres et piquaient déjà plus que les autres ― mais qui, à tout prendre, ressemblerait assez au très très vieux paradigme de la recherche du free for all... Je peux le prendre, je le prends, et basta !

Bon, évidemment, et à la décharge du downloader à conscience sociale, le cliché sur-rabâché selon lequel l’artiste n’est pas spolié puisque la copie de son bien ne l'appauvrit pas (il en dispose toujours) vient adroitement distinguer chansons, blousons et journaux quotidiens. Fine. Mais dans une économie post-industrielle basée sur la vente de services et de biens intellectuels, ce raisonnement tient-il vraiment la route ? Le chanteur, nous dit-on, aura toujours la possibilité de redevenir un troubadour et de se promener de château en château à la recherche d'une gente dame à distraire. Mais quid du metteur en scène de cinéma dont les films sont disponibles en ligne avant leur sortie en salle ? Se reconvertira-t-il dans l'animation de supermarchés ? Et qu’en pense le consultant dont le premier hacker venu piquera et diffusera les études qu’il croyait vendre à son client ? Et l’écrivain dont les livres étaient déjà photoco-pillés ? Et le photographe dont les tirages peuvent être dupliqués à l'infini sans son accord ? Et le chercheur ? Devront-ils tous abandonner l’idée de vivre de leur cerveau au prétexte que ce qui en sort est nécessairement un bien commun ? Devront-ils consacrer une partie de leur existence à concevoir les « produits dérivés » non-dupliquables grâce auxquels ils pourront payer leur loyer ?

Mon camarade Versac, s’en prenant aux « comparaisons douteuses » du rapport Olivennes en matière de piratage et de vol (mais le piratage est du vol) imaginait hier qu’une technologie permettant de reproduire des baskets à l’infini sans investissement initial signerait la mort d’Adidas ou de Nike, mais stimulerait l’éclosion d'une myriade de micro-fabricants de baskets autonomes ne privant pas « le propriétaire précédent ». Ce serait effectivement le bonheur : le copié se débrouillerait pour gagner sa vie par d’autres canaux (il fabriquerait notamment des vêtements que l’on espère incopiables !) et les copieurs finiraient eux-mêmes par créer des designs originaux appréciés, lesquels les rendraient célèbres. Bref, tout le monde serait content. Hum, assurément, dans cette hypothèse, tout le monde serait surtout chaussé ! Mais la seule valeur ajoutée d’une basket gratuite résidant dans son design et le design devenant légalement copiable, on se demande à quel moment le designer obtiendra d’être rémunéré pour son temps de cerveau...

Le rapport Olivennes dans ce contexte, est d’ailleurs le meilleur des appels à un retour sur terre. Le patron de la Fnac ne suggère pas d’envoyer les internautes téléchargeurs en prison, mais propose qu’un système de pénalités adaptées vienne, en France, se substituer au civisme naturel des lecteurs du New York Times et de La Tribune de Genève. Oui, voler est possible, mais ce n’est pas bien. Non, les créateurs qui ne souhaitent pas distribuer leur œuvre gratuitement n’ont pas à accepter qu’elle le soit. Et l’objection selon laquelle les pirates professionnels se débrouilleront malgré tout pour faire circuler des fichiers illicites n’est pas plus valide que celle qui décréterait les attaques de banques légales au motif qu’il existe des braqueurs chevronnés ! La loi n'a de poids moral qu'auprès de ceux qui la respectent. Des autres, la police se charge.

Encore une fois, c'est l’émergence de nouveaux modes de paiement de la production immatérielle qui est rendue indispensable par les nouveaux canaux de diffusion, pas la fin du droit d'auteur et l'abandon de la notion de propriété. Le mépris pour la valeur marchande du travail intellectuel est une impasse que le premier lecteur de la Tribune de Genève serait en mesure de pointer. Les lecteurs de Libé, eux, restent malheureusement à en convaincre...

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lundi 19 novembre 2007

Jean-Louis Murat, Facebook et le nouveau paradigme

Ni ce vieux con de Jean-Louis Murat ni ces jeunes crapules de chez Facebook ne semblent maîtriser les subtilités de la révolution électronique qui s'annonce. Il sera pourtant beaucoup pardonné aux seconds.

MuratJe connais mal la musique de Jean-Louis Murat, et sans doute gagne-t-elle à être découverte si j'en crois ceux de mes amis qui l'écoutent en boucle. Mais la vie est courte et j’ai déjà tant de choses à faire. Peut-être un jour prendrai-je le temps de vérifier si la production de cette espèce de dandy rural et précurseur du télétravail est à mon goût ; je ferai alors un tour à la Fnac, chez Virgin ou chez mon disquaire de quartier (car j’ai la chance d’avoir un disquaire de quartier), le téléchargement sauvage ne faisant pas partie de mes habitudes de consommation.

Je connais mal la musique de Murat, donc, mais je sais au moins qu'il ne surgit dans l'actu qu'épisodiquement, à l’occasion de la sortie d’un nouvel album, et retourne à son obscurité auvergnate dès le lancement d’icelui achevé. C’est même sa marque de fabrique : il se promène en forêt neuf mois par an, enregistre un disque dans sa grange à poutres apparentes en six semaines et passe quinze jours à Paris pour le promouvoir. Voici pourtant que l'on parle de lui hors de ce contexte et qu’on lui reproche un peu partout de s’être élevé contre la nouvelle doxa du tout-gratuit.

Il ne serait en fait, peut-on lire, qu’un réac sans talent incapable de saisir à quel point la possibilité de dévaliser son studio dans le but de stocker quelques milliers de morceaux sur un disque dur à 100 gigas (car il faut bien qu’il serve à quelque chose, ce disque dur à 100 gigas) est la nouvelle frontière de la liberté. Mais j’ai lu l’interview donnée au Monde ce weekend et, si elle transpire effectivement une certaine amertume, je ne vois rien dans les propos d’un artiste considérant qu’il devrait être rémunéré pour son travail qui mérite la réprobation quasi-universelle dont il est l’objet.

Car que demande-t-il, sinon ce droit assez légitime de ne pas céder pour rien ce qui a de la valeur ? Je sais bien que le Web est censé provoquer l’émergence de nouvelles réalités économiques que les vieux imbéciles dans son genre (et dans le mien) sont incapables de percevoir, empêtrés qu’ils sont dans leurs pratiques obsolètes du commerce : je fabrique un truc, je le vends, je m’achète à manger. Mais dans l’attente de ce changement de « paradigme » (ha ha ha !), n’importe quel boulanger, n’importe quel, hé oui, constructeur automobile, est forcé de constater à quel point la logique marchande la plus archaïque reste désespérément valide...

Ah, mais voilà : la logique marchande ! En matière de culture ! Quelle horreur ! Et ne pourrait-il pas, ce Murat, se faire une raison et accepter de gagner sur scène, à la sueur de son front de nanti, le pognon qu’il ne gagnera plus avec ses disques ? Ok, mais si ça l’emmerde, le ramasseur de champignons, le réparateur de clôture, de passer son temps sur la route histoire de chanter lundi à Strasbourg et mardi à Montélimar ? Faudra-t-il qu’il « s’adapte » et change sa manière de créer et de diffuser son œuvre au nom de la liberté de downloader en paix ?

Mais non, voyons, répondront ceux qui voient dans la pub l’alpha et l’oméga des nouveaux modes de rémunération du producteur « intellectuel » : un système sera mis en place qui lui permettra de gagner sa vie en se voyant reverser, par quelque monstrueux dispositif de péréquation financière, la part qui lui revient de ce que les internautes auront téléchargé après visionnage d'un quart d’heure d'informercial pour du jambon en tranches (un produit évidemment encore intéléchargeable et donc non soumis au nouveau paradigme).

Bon, les mêmes ne se gêneront pourtant pas pour s'élever, toujours au nom de la révolutionnaire liberté webistique, contre la « dérive commerciale » de Facebook, qui prétend « offrir » un service en échange d’une gestion « qualifiée » des temps de cerveau disponibles dont même TF1 ne saurait rêver. La pub rémunèrera les Murat de ce monde, mais je me doterai toutefois de tous les logiciels anti-spams de la création, de tous les bloqueurs de pop-up, de tous les moyens de lutte contre les pollueurs mercantiles dont la présence sur le Web m’est insupportable ! Un nouveau paradigme, on vous dit !

Un certain Web bashing est peut-être à la mode, et le discours ras-des-pâquerettes permettant de faire d’Internet le lieu de toutes les turpitudes est évidemment horripilant. Mettre la position de Murat sur le même plan que celles des associations familiales ou des rédacteurs en chef qui confondent ADSL, blogs, réseaux pédophiles et vente de Viagra à prix cassés participe néanmoins de la même confusion globalisante. Bah, il l’avait prévu, l’Auvergnat, il savait ce qui l’attendait : « Chez les artistes, règne l'omerta. Dès qu'ils dénoncent les pratiques de voyou sur Internet, ils sont attaqués par des petits groupes d'internautes ; ceux-ci s'y mettent à une dizaine, se font un plaisir de mettre la totalité de la discographie de l'impétrant à disposition gratuitement, partout, dernier album compris. Ils sont sans visage. Les Arctic Monkeys, en Grande-Bretagne, ont eu recours à des shérifs du Net après s'être fait connaître sur le Web, et les internautes britanniques sont en train de leur faire la peau, au nom de la liberté ».

Il l'avait prévu et n'a donc que ce qu’il mérite, ce vieux schnock. Mais à l'heure du nouveau paradigme, si Murat peut être moqué et réduit au silence par le premier des néolibertaires venu, ni Facebook ni son actionnaire Microsoft ne devraient trop souffrir de la mauvaise humeur des Auvergnats bashers ― lesquels continueront à accumuler les amis comme si de rien n'était. Tu parles d'un nouveau paradigme...

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lundi 05 novembre 2007

Histoires de phylactères

Superman, Batman, The Fantastic Four, The Spirit, Astérix, Gai-Luron... Le quorum est presque atteint.

TefilinLe musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme de Paris propose, jusqu'au 27 janvier prochain, une exposition sur « l'impact de l'expérience juive dans la bande-dessinée » dont je recommande vivement la visite. Pour autant, je me méfie généralement des initiatives de cet acabit, que leur thématique un poil artificielle est susceptible de rendre aussi creuse qu'un dossier immobilier dans Libération. Partir à la recherche d'un apport spécifiquement juif à la bande-dessinée est-il vraiment pertinent ? Et la religion d'un auteur est-elle si déterminante qu'il soit possible de transformer en un « courant » des oeuvres aussi disparates que celles de Gotlib, d'Hugo Pratt et d'Art Spiegelman ?

D'autant plus que les papiers parus dans la presse sur cette manifestation titrée « De Superman au chat du rabbin » se sont largement ― et très abusivement ― focalisés sur le grand nombre de super héros « nés » d'un père juif (Superman de Jerry Siegel et Joe Shuster, les Fantastic Four de Jack Kirby, le Spirit de Will Eisner, Batman de Bob Kane...), faisant passer le Golem et la Kabbale pour les principales sources d'inspiration des inventeurs de bodybuilders en cape et collants. Mais, clairement, les comics ne sont  pas un « fait juif ». Ils appartiennent à la culture populaire américaine au même titre que la science-fiction ou les musicals et les nombreux juifs, d'Isaac Asimov à Leonard Bernstein, qui ont imprimé leur marque à ces dernières formes d'expression artistique n'en ont évidemment pas fait des genres « spécifiquement juifs », loin s'en faut. Hé quoi, dans la BD comme dans la tradition religieuse, naître d'un père juif ne fait pas mécaniquement de vous un porteur de kippa ! Ni Superman ni Astérix (version française du super héros d'origine shtetelienne) ne seraient donc habilités à prononcer le kaddish du moindre super villain...

N'empêche, et l'expo le fait très bien sentir, il existe effectivement une sorte de fil rouge de « l'expérience juive » chez de nombreux artistes américains marqués par une histoire commune, qu'il s'agisse de la fuite d'une Europe en fusion et du bain dans ce bouillon de culture new-yorkais où l'anglais adopte l'humour et la syntaxe du yiddish. C'est l'univers de MAD Magazine, de Robert Crumb (qui n'est pourtant qu'un juif honoraire), d'Harvey Pekar, de Jules Feiffer, etc., bref, de tous ces gens dont l'influence déteindra en France sur Gotlib ou sur Goscinny ― lesquels ne se font d'ailleurs pas prier pour la revendiquer (voir l'interview de Gotlib par Martin Winckler sur l'une des bornes vidéo du musée).

Un fil rouge qui peut ainsi s'étendre jusqu'à un Johan Sfar ― dont le très séfarade « chat du rabbin » n'a pourtant pas grand chose à voir avec les loubavitchs en redingote qui peuplent les planches de Will Eisner ― et qui témoigne de ce qu'un esprit et des références, plus qu'une appartenance religieuse stricto sensu, surgissent parfois là où l'on les attend le moins. Oui, il existe une BD marquée par l'expérience juive, mais seulement au sens ou les BD publiées dans Pif sont marquées par le communisme et celles d'Okapi passent pour « catholiques ». Non, il n'y a pas de BD juive au sens où les personnages créés par des auteurs juifs seraient juifs eux-mêmes, à l'exception notable du félin sus-cité et, de manière surprenante, de la Chose de Jack Kirby (Ben Grimm).

Encore une fois, l'expo vaut le coup d'oeil, comme l'ensemble des collections permanentes du très beau musée de la rue du Temple. Un seul bémol, toutefois, et de taille : évoquer la ribambelle de super héros putativement juifs en faisant l'impasse sur le personnage le plus approprié au contexte est presque une faute de goût. Bah, ce n'est pas grave : je ne suis pas rancunier.

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mercredi 31 octobre 2007

Gratuité(s)

On dira ce qu'on voudra, there's still no such thing as a free lunch. C'est le moyen de paiement qui change.

PinocchioJe viens de lire le petit essai de Denis Olivennes sur la diffusion des produits culturels à l'heure d'Internet (« La gratuité, c'est le vol ») et je dois dire que, si je suis à peu près d'accord avec sa thèse (s'il devient légitime de se procurer gratuitement un film ou une chanson, la création est ultimement menacée), je doute de sa capacité à en convaincre les foules.

Le patron de la Fnac s'agace de que la France soit aussi imperméable à cette évidence, à l’inverse des Etats-Unis, par exemple, qui assimilent placidement le téléchargement d’un morceau de musique sur BitTorrent au vol de sa version CD en magasin. Et il en conclut que c’est le biais archéoproudhonien de notre approche de la « Culture » qu’il convient d’incriminer, associer art et commerce étant chez nous perçu comme un crime contre l'âme humaine. Ses arguments ne me laissent pas insensible : le discours selon lequel l’art au sens large (très large même, puisqu’il s’étend du Gendarme à Saint-Tropez aux Variations Goldberg par Glenn Gould) n’est pas une marchandise et ne saurait être soumis aux terribles lois du marché est un classique. Mais je me permettrais de suggérer qu’il se fourvoie en associant le baratin théorique du Monde Diplo ou des Inrocks au comportement ultra-rationnel des ados qui téléchargent un tube de Mika après l’autre.

Quelle que soit la marge pratiquée sur la vente d’un disque ou d’un film payant, son prix sera toujours plus élevé que celui de son équivalent électronique gratuit. L’idée qu’il suffise de réduire cette marge à la portion congrue, histoire de rendre le produit le meilleur marché possible et de reprendre la main n’est donc pas valide, sauf à imaginer que l’exemple Radiohead puisse être reproduit à l’infini (ce que je ne crois pas, la notoriété initiale de ce groupe ayant été construite dans le monde réel, à la radio et dans les bacs des disquaires).

La question est donc moins philosophique que technique ou même bêtement marketing. Et il appartient effectivement à ces partenaires absolument indispensables de la création que sont les agents, producteurs, éditeurs, distributeurs, etc., de trouver les moyens de gagner de l’argent dans le monde qui vient. Mais je leur fais confiance, ils vont se débrouiller.

Il est toutefois amusant de signaler que la prose anti-gratuité de Denis Olivennes ne m’a rien coûté, où plutôt qu’elle ne m’a pas coûté d’argent. Son livre m’a été livré par coursier, avec une palanquée d’autres ouvrages « d’économie », en échange de la note que vous êtes en train de lire. Ou, plus exactement, en échange de la promotion du prix du livre d’économie organisé par le Sénat. Bon, le phénomène de l’envoi de bouquins en service de presse n’est pas nouveau et je mentirais en disant que, dans le cadre professionnel, il ne m’arrive pas de recevoir ceci ou cela dans la perspective d’une mention favorable auprès de mes lecteurs payants. Mais la fourniture gracieuse, par porteur spécial et en sus d’une invitation à un free lunch au Sénat, de ces dix kilos de réflexion sur papier à un blogueur devrait donner du grain à moudre à l’ami Olivennes.

Lorsqu’un créateur de contenu Internet gratuit (moi-même, ici même) se voir offrir un livre (normalement payant) dans lequel le patron du premier libraire de France vaticine sur le « vrai prix » de la culture, c’est bien qu’il se passe quelque chose de nouveau, mais ça n'est certainement pas l'indice d'un changement total de paradigme ― comme on dit désormais. Allez, encore une fois, la fin du monde n’est pas pour demain.

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mardi 24 juillet 2007

Harry Potter and the Irritating Consensus (book 7 3/4)

Un peu de mauvais esprit salutaire dans un océan d'unanimisme lénifiant. Harry Potter m'emmerde et j'aurais préféré qu'il casse sa pipe dès le premier épisode.

MadpotterAu début, je faisais dans le consensus pragmatique : Harry Potter était un phénomène positif puisqu'il poussait des jeunes qui ne lisent pas à ouvrir un bouquin. Dès lors, que les romans qui composent la série soient bons ou mauvais importait peu, stimuler les neurones de nos chères têtes blondes étant le but unique de la manœuvre. Je m’étais même, soucieux de ne pas mourir idiot, astreint à lire les deux premiers tomes avec bienveillance et je les avais trouvés tout à fait convenables : des personnages attachants, une histoire qui tenait la route, un contexte magico-scolaire en phase avec les préoccupations de la jeunesse, bref, une recette de qualité pour une production à l’avenant...

L’agacement n’est venu que plus tard, avec la transformation d’un engouement authentique en rouleau compresseur marketing. Pour les enfants, Harry Potter n’était plus une proposition parmi d’autres, mais une sorte de passage obligé, de lecture imposée par l’école (« peer pressure »), les parents (qui le lisent dans le métro et en causent près de la machine à café) et surtout l’excellence d’une campagne de promotion tous azimuts enrôlant jusqu’aux médias supposés « analyser » les ressorts de cette surprenante popularité.

Mon idée n’est pas, ici, d’aller à contre courant par principe. Faire lire les enfants, faire lire tout le monde en fait, est un projet louable et je me souviens, il y a quelques années, d’avoir défendu l’utilisation de romans Mills & Boon (Harlequin) comme incitation à l’achat d’un gigot dans les supermarchés britanniques. Partageant le même blister humide, les romans à l’eau de rose et la pièce de barbaque sanguinolente formaient évidemment un drôle de couple mais, hey, si l’édification des masses est à ce prix...

Non, mon idée serait plutôt de me demander ce qui dysfonctionne dans une société lorsqu'elle renonce à toute appréciation critique d’une opération marchande déguisée en enthousiasme spontané. Comme au moment du lancement de l’I-Phone — un banal téléphone portable équipé d’un logo « hype », mais pour lequel des esprits simples sont prêts à coucher sur un trottoir deux jours durant avant d’être délestés de 600 dollars par un vendeur ne gagnant même pas cette somme en une semaine —, nous voici sommés de nous extasier devant le nombre d’exemplaires de Harry Potter vendus dans le monde, la fortune accumulée par son auteure, les difficultés logistiques de l’acheminement du livre à travers le monde, l’infect comportement des pirates du Net ayant osé évoquer avant l’heure le bisou échangé par celui-ci avec celle-là... Nous voici contraints de participer au grand buzz mondial au risque de passer pour, au mieux, un pisse-froid insensible à la magie du petit sorcier et, au pire, un ringard incapable de comprendre dans quel sens souffle le vent.

Un clip tiré d’un journal télévisé américain circulait sur le Web il y a quelques semaines, célébrant le courage de je ne sais quelle présentatrice ayant refusé de commenter les dernières frasques de Paris Hilton. Bravo à elle. Mais la même sourcilleuse gardienne de l’indépendance journalistique a-t-elle cherché à éviter de se faire l’auxiliaire de la machine « Harry Potter » ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que les JT français ont tous consacré de longues minutes à glorifier la joie enfantine de dizaines de millions de Terriens s’apprêtant à débourser, un chapeau pointu sur le teston, quelques dollars, euros ou roupies, pour enfin prendre connaissance de la suite des aventures palpitantes du jeune I-Phone, pardon, H. Potter. Je sais aussi que Le Monde, dans un éditorial, nous a resservi les mêmes platitudes sur l’importance de permettre aux jeunes d’accéder à la lecture bla bla bla qu’à chaque lancement d’un nouvel opus potterien, ignorant superbement le rôle de décryptage qui est censé être le sien lorsqu’un livre en anglais est au top 10 des ventes en France et, surtout, que les enseignants viennent se ranger derrière les marketeurs pour enfoncer, nolens volens, la baguette magique dans le gosier des petits zenfants.

Que les sorcelleries en question, loin d’inciter à la lecture en général, se contentent d’occuper le terrain et d’accroître leur part du marché des jeunes lecteurs, exilant les non-sorciers vers le purgatoire des rayonnages des librairies, ne semble faire douter personne. Qu’il ne se vende plus, au-delà des 72 tomes de Harry Potter, que des « me too » sans imagination bourrés de sorciers génériques et de terribles conflits bien/mal, n’agace personne... La littérature « jeune » a pourtant d'autres atouts.

Mais puisqu’il faut bien, parfois, que des voix dissonantes s’élèvent, je suis fier — après avoir résisté, enfant, à la mode de ces albums de foot pour lesquels il fallait collecter et échanger des images au risque de passer pour une poule mouillée — de les rejoindre. La saga Harry Potter aurait pu n’être qu’une bonne-série-de-romans-destinés-à-la-jeunesse-mais-séduisant-également-les-adultes, elle n’est plus qu’une ligne de produits formatés et, paradoxalement, sans magie.

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