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mercredi 07 mai 2008

Sauver Le Monde

En jargon de presse quotidienne, Bad Godesberg se dit Wapping.

Lino Au milieu des années 80, la presse quotidienne britannique est dans de sales draps. Plombée (sic) par la version locale du Livre-CGT, qui lui impose de n'employer que ses propres troupes et interdit le passage à la photocomposition, elle fait se bidonner jusqu’aux patrons de presse français. C'est dire…

Avec ses coûts de fabrication ridiculement élevés, sa productivité anémique et sa distribution désorganisée, elle n'a pas besoin d’Internet pour passer pour moribonde. A l’époque, les journaux sont composés sur linotype ― c'est-à-dire sur de grosses machines dont le clavier commande la transformation de lingots de plomb en lignes de caractères ― et « maquettés » par des ouvriers typographes sur de lourds cadres métalliques. L’informatique éditoriale a beau être en plein boom, elle n’a pas droit de cité du côté de Fleet Street : qu’un journaliste s’avise de toucher à un clavier d’ordinateur, et c’est la grève ; qu’un journal recrute un ouvrier imprimeur qui ne soit  pas membre de la National Graphical Union (NGA) sur une fonction nouvelle, et c’est la grève.

C’est d’ailleurs la grève tout le temps, pour dire la vérité. Et les quotidiens britannique ont beau tenter de contourner le système du « closed shop » ou expliquer aux linotypistes qu’en troquant leur clavier de métallo pour celui d’un traitement de texte ils s’épargneront le saturnisme, rien n’y fait. La NGA est la vraie boss du secteur et n’a aucune envie d’introduire le loup informatique dans la bergerie. Et si les journaux doivent en crever, so be it.

En 1986, l’affreux Rupert Murdoch, propriétaire du Times, mais également d’une tripotée d’autres titres plus ou moins prestigieux, décide pourtant de balancer un grand coup de pied dans la fourmilière. Il fait construire, le plus discrètement possible, une sorte de complexe industrialo-tertiaire dans une banlieue de Londres ― le fameux Wapping ―, y transfère ses journaux, ses salariés volontaires et des ouvriers imprimeurs membres d’une organisation syndicale marginale dans le secteur, l’EETPU.

Que croyez-vous qu’il arrivât ? La grève bien sûr. Mais pas n’importe quelle grève. Non : une méga grève. La mère de toutes les grèves, même, la NGA se battant pour sa survie. Mais nous sommes dans les années Thatcher et la gauche assimile rapidement ce combat à celui des mineurs, dont le mouvement vient d’être brisé par la Dame de Fer. Car enfin, Murdoch est bien un méchant, non ? Et les ouvriers du Livre ont beau être des crapules aux salaires de ministres défendant les pratiques les plus archaïques qui soient, ils sont nécessairement le sel de la terre, aren't they ?

Bon, les journaux de gauche, The Guardian, The Observer, restent un peu en retrait du match de catch et se contentent surtout de compter les points. Tiens, The Independent, un quotidien centriste, en profite même pour se lancer, recrutant les journalistes de chez Murdoch hostiles au coup de force mais acceptant de venir travailler dans un journal rejetant les pratiques de la NGA ! Bah, il s’en fout, le magnat from down under. Sa bataille, il la gagne : la grève se transforme en un incroyable blocus de ses immeubles par le syndicat du Livre, dont les troupes tabassent à l’occasion les salariés non-grévistes (les flics tabasseront eux-mêmes les syndicalistes avec un grand enthousiasme, avouons-le), mais s’achève sur une victoire dont vont profiter tous les titres du pays. Le plomb est remplacé par l’informatique, le monopole d’embauche est supprimé et les journaux peuvent reprendre leur essor.

*

A l'orée des années 2010, la presse britannique est florissante. Ses tirages ridiculisent ceux de la presse française, ses journalistes sont deux fois mieux payés que leurs homologues gaulois et, ironie du sort, elle emploie bien davantage d’ouvriers du Livre que nos canards tout en leur offrant de meilleures conditions... Ce qui n’empêche pas la CGT, de ce côté-ci du Channel, de rester aussi inflexible que la NGA de l’époque en matière d’organisation, de pratiques et de défense de ses « acquis ». Oh, bien sûr le plomb a également déserté nos ateliers, mais il y a tellement d’autres moyens de mettre le secteur en coupe réglée. Contrôler l’impression et la distribution de 80% des journaux d’un pays, ça donne tout de même un certain entregent.

En tout cas, ça en donne plus que lorsqu'on se contente de l’écrire, le journal. D’où l’incroyable situation dans laquelle se trouve Le Monde, un quotidien dont le seul moyen de réagir à une crise structurelle est de décimer sa rédaction. Pas en agissant sur ses coûts de fabrication pour empêcher la transformation du Monde en produit de luxe : trop risqué. Pas en s’affranchissant du monopole de distribution des NMPP qui l’empêche d’être diffusé de manière efficace : impensable… Non, en postulant qu’un journal qui en donnera encore moins à ses lecteurs a de l’avenir !

A la décharge d’Eric Fottorino,  nouveau patron, virer des journalistes est à peu près le seul levier sur lequel il puisse effectivement peser. Et dans ce contexte, autant choisir de garder les « meilleurs » en sélectionnant lui-même les partants. A la décharge des journalistes, exiger un maximum de départs volontaires est humain : les « meilleurs », justement, ceux qui savent qu’ils retrouveront un poste ailleurs sans trop de difficulté, ou les plus vieux, ceux qui empocheront les indemnités les plus copieuses sont donc des candidats logiques. Mais j’ai beau tendre l’oreille, je n’entends ni les uns ou les autres évoquer l’hypothèse d’un déménagement vers quelque Wapping francilien comme alternative, histoire de changer le plomb en or. Bah, c’est le petit côté PS de nos journaux : Bad Godesberg, ça n’est pas dans notre culture.

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mardi 29 avril 2008

Fais-moi peur !

L'arrivée du Livret A dans les réseaux bancaires est la première étape vers la privatisation de France Inter. Elle menace également le droit à l'avortement.

Scared Nous sommes en octobre 2003. Le désamiantage de la Maison de la Radio impose la migration temporaire d'une partie des services de Radio France vers un immeuble voisin. On suppose qu'une telle initiative réjouira les syndicats d’un complexe au moins aussi pollué que le campus de Jussieu, autre grand paquebot para-public farci à l’amiante. D'autant plus qu’une étude de la Préfecture assure que la tour centrale n’est plus aux normes et qu’elle ne mettrait que quelques minutes à se consumer en cas d’incendie...

Les syndicats, effectivement, vont marquer le coup ― à leur façon. En grève huit jours durant, ils vont expliquer que ce déménagement n’est qu’un prétexte, qu’il y a forcément « anguille sous roche », qu’il permet surtout de fragmenter les services et qu’il n’est qu’une étape vers la privatisation de France Inter et la vente des terrains à un promoteur immobilier pour une somme rondelette. « Privatisation », « spéculation immobilière » : deux  concepts puissants, effectivement très efficaces à l’heure de déclencher une grève. Bien entendu, aucun argument sérieux ne permet alors d’étayer l’une ou l’autre thèse. Et le fait qu’il soit difficile de démanteler Radio France et de vendre sa station vedette à je ne sais quel marchand de canons dans la discrétion, à la faveur d’innocents travaux de rénovation et sans débat national, ne semble pas perturber les syndicats de la « maison ronde ».

De fait, personne n’y croit vraiment, à ces fantasmes que leur dénonciation vigoureuse par Jean-Marie Cavada, alors président du groupe Radio France, ne fait que renforcer. « S’il dit que ce n’est pas vrai, c’est qu’il ment ! » répliquent d’ailleurs les petits malins à qui on ne la fait pas. Bon précisons qu’il ne faut pas grand monde pour paralyser l’antenne avenue du Président-Kennedy : deux techniciens sont en pétard et, pof, nous voici forcés de migrer sur Europe pour entendre les nouvelles du jour et s’infliger dix minutes de promo pour Intermarché par quart d’heure d’info…

Nous sommes en avril 2008. La rénovation de la Maison de la Radio n’est toujours pas terminée, mais les rumeurs de privatisation de France Inter et de transformation de France Culture en annexe de Rire & Chansons ne se sont pas concrétisées. Rassurant ? Que nenni ! C’est même la preuve que quelque chose de vraiment terrible se prépare, s’ils n’en parlent pas. De vraiment terrible.

*

Nous sommes en avril 2008, donc, et sans quitter Radio France de l’œil, on ne sait jamais, c’est sur le Livret A qu’il convient maintenant de se pencher pour décrypter les intentions mondialo-libérales du gouvernement et de ses alliés objectifs de la gauche réformiste. Produit d’épargne éminemment populaire, le fameux petit carnet dont le taux de rémunération est fixé par l’Etat pourra désormais être distribué par l’ensemble des réseaux bancaires. La Poste, la Caisse d’Epargne et le Crédit Mutuel continueront néanmoins de l’offrir à leurs clients dans les mêmes conditions qu’autrefois, alimentant ainsi, via la Caisse des Dépôts, le financement du logement social en France.

Catastrophe ! clame-t-on pourtant depuis des mois en assurant que les banques, dont on connaît la propension à engranger les profits, vont faire exploser ce bel édifice et ruiner le pays. D’abord, la banalisation du Livret A conduira fatalement les banquiers à proposer à leurs clients d’échanger ce placement pépère contre des parts dans un hedge fund basé à Macao. Le hedge fund se révélera alors une arnaque et les pauvres malheureux perdront leur chemise.

Mais ce n’est pas tout : la Société Générale, la BNP et autres LCL investiront probablement ce qui restera de la collecte du Livret A dans la bulle immobilière des Emirats, mettant un coup d’arrêt à la construction de logements aidés en France et condamnant des milliers de familles à la rue. Les banques refuseront également d’accueillir les pauvres gens pour lesquels ce produit d’épargne fait office de compte courant, les privant d’un service jusqu’ici universel. Last but not least, comme on dit à la City, il faut s’attendre à la fermeture de milliers de bureaux de poste et d’agences de la Caisse d’Epargne en zone rurale ou dans les quartiers défavorisés, une fois les clients traditionnels de ces établissements naïvement passés à l’ennemi…

Pour les Jean-Marie Cavada du secteur, ces craintes n’ont pas de sens. D’abord, on comprend mal ce qui pourrait persuader le titulaire d’un Livret A de La Poste de transférer ses 200 euros d’encours moyen vers Macao. Avec ses 3,5% net d’impôt, son placement fétiche ridiculise de toute manière les livrets de type ING-Orange dont les taux d’appels gonflés sont temporaires, fiscalisés et exigent souvent le blocage à moyen ou long terme de sommes élevées. On s’interroge aussi sur la capacité des méchants spéculateurs à priver la Caisse des Dépôts de sa manne : 70% de la collecte lui sera obligatoirement versée et affectée aux mêmes missions de construction de logements sociaux qu'auparavant. Quant à la fin du service bancaire universel et à la fermeture des bureaux de poste, là encore, on saisit mal comment les plus misérables d’entre nous se débrouilleront pour, simultanément, se voir refuser l’accès à une banque standard et lâcher leur agence postale de Clichy-sous-Bois…

Mais bon, à quoi bon contester ce qui est une évidence : Sarkozy s’en prend au Livret A par idéologie et à la demande des banques. Il ne peut donc sortir que du mauvais de cette affaire. « A la demande des banques ? » s’étonneront encore les Jean-Marie Cavada de la finance : « Mais pas du tout puisqu’il s’agit d’une exigence européenne visant à améliorer la concurrence bancaire en France ! » Hum, à d’autres ! On nous a déjà fait le coup avec le traité constitutionnel, qui refusait cyniquement de garantir le droit à l’avortement pour mieux le liquider un de ces quatre matins : il n'y a pas de fumée sans feu !

― Et s'il n'y a même pas de fumée ?
― Ben c'est pire, voyons ! Tss, quel gros naïf !

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mercredi 16 avril 2008

Jeux de rôles

Les lycéens sont dans la rue pour empêcher la scandaleuse mutation de 11 200 enseignants à Bogota. Heureusement, la presse les épaule dans ce combat...

Classe_colombienne Se trouve-t-il encore un seul journaliste, là-dehors, que sa rédaction aurait chargé de couvrir l'actu économique et sociale mais qui ne saurait rien de l'article L321-1 du Code du Travail ? J'ai du mal à le croire. En tout cas, au pays du « nul n’est censé ignorer la loi », cette inculture commence à faire tache.

Je ne suis pas, moi-même, un grand spécialiste de la chose légale. J’ai beau faire un tour de temps à autre chez mon compère Eolas, j’ai encore un peu de mal avec ces histoires de magistrature assise, debout ou, ça arrive, couchée…Je n’y connais presque rien donc, mais les hasards de l’existence m’ont conduit à découvrir qu’un groupe de sociétés qui ne proposerait pas un reclassement à un salarié licencié pour motif économique se mettrait en infraction. En d’autres termes, que Trucmuche SA, une PME installée à Courbevoie mais filiale de Trückmüsch GmbH, une multinationale basée à Wuppertal, ne peut procéder au moindre débauchage sans indiquer à sa victime que des postes équivalents au sien sont vacants à Wuppertal, bien sûr, mais également à Bucarest, Shanghai, Wallis et Futuna ou Bogota…

Le salarié, pour autant, n’est pas tenu d’accepter de vendre son pavillon en meulière de Viroflay, d’inscrire ses marmots au lycée français de la trépidante métropole colombienne et de se mettre à parler castillan avec madame. Il peut se contenter d'expliquer à son DRH qu’avec 902 000 pesos par mois (315 euros), il aura du mal à maintenir son niveau de vie et à se faire livrer du camembert et du saucisson par AuchanDirect.com. Mais il peut aussi décider, et c’est tout l’intérêt des obligations de reclassement à l’intérieur d’un groupe, qu’une mutation chez Machin-Chose & Cie, une autre filiale de Trückmüsch GmbH implantée juste derrière chez lui, est une véritable opportunité.

Les « propositions » (Brésil, Turquie, etc.) récemment faites par le teinturier industriel italien Staf à sept salariés d’Hénin-Beaumont ― propositions ayant fait l’objet de commentaires indignés dans la plupart des médias ― ne correspondaient d’ailleurs à rien d’autre qu’à une application stricte (et ultimement symbolique) de la loi. Les syndicats le savent, qui dénoncent pourtant avec passion ce nouvel avatar de la mondialisation néolibérale ; les journalistes le savent, qui relaient complaisamment ce discours en se faisant le moins précis possible sur ce détail ; le patronat le sait, qui en oublie même de rappeler que cette obligation est à peu près tout ce qui reste d'une loi de Modernisation sociale concoctée par la gauche avant d'être vidée de sa substance par la droite. Mais sans doute faut-il être un social-traître en phase terminale tel que moi pour s’agacer du jeu de rôles permanent qui nous sert de débat politique et social. Ce jeu de rôles qui impose de ne voir, dans un autre registre, en l’adaptation des effectifs enseignants à la démographie et aux capacités budgétaires du pays, qu'un laminage cynique de notre système éducatif.

Les « mouvements sociaux » cherchent souvent, dans un légitime souci d’efficacité, à fédérer le plus grand nombre de mécontents. C’est ainsi que les taxis peuvent s’appuyer sur les notaires, les coiffeurs et les pharmaciens pour faire reculer la menace attalienne qu’ils croyaient, ces naïfs, voir planer sur leurs petits arrangements corporatistes. Ne serait-il pas judicieux, de la part de leaders lycéens soucieux de conserver l’attention de camarades de plus en plus concernés par l’approche des vacances et même, pour les plus conformistes d’entre eux, du bac, d’opérer la jonction des deux luttes (profs et teinturiers ch'tis) ? Et ne serait-il pas possible d’affirmer que le gouvernement s’apprête en fait à expédier les fameux 11 200 enseignants surnuméraires chez les FARC, pour un salaire de 315 euros par mois ? Comment ça, ça ne serait pas crédible ? Comment ça, c’est vraiment n’importe quoi ? Attendez donc de voir les premiers éditos sur ce terrible scandale pour qu'on en reparle...

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lundi 14 avril 2008

Histoires de vieux

Bloc-notes gérontophile de début de semaine. Leonard Cohen, Pilote, Le Monde : piliers précaires.

Leonard_cohen Le 28 mars dernier, un entrefilet dans Le Monde m'apprend que Leonard Cohen entame une tournée en Europe. Plusieurs concerts sont prévus en France et je me dis que, ce coup-ci, d'une manière ou d'une autre, je vais enfin réussir à entendre le vieux prêcheur en direct live. C'est qu’il ne nous fait pas souvent l'honneur d’une visite, le Leonard : installé, crois-je savoir, dans un monastère bouddhiste de la côte Ouest, il préfère méditer en pelant des pommes de terre plutôt que parcourir le monde guitare à l’épaule.

Mais, trahi par sa femme de confiance, celle à laquelle il avait confié la gestion de sa (relativement) modeste fortune, il est bien forcé de reprendre temporairement le collier s’il veut continuer à faire venir ses costumes oranges de Lhassa par Federal Express. Moi, insensible à ses mésaventures financières, je m’en frotte figurativement les mains (a-t-on jamais vu quelqu’un se frotter réellement les mains dans ce genre de situation ?). Enfin, j’arrête vite de me les frotter, ces paluches allégoriques, lorsque je me rends compte que toutes les dates sont déjà sold out ! Oui, toutes. Et pas seulement les dates françaises mais également les dates anglaises, irlandaises, danoises, norvégiennes, belges, portugaises, etc. auxquelles j'aurais pu assister par défaut.

Je n’ai jamais compris comme faisaient « les autres » pour se rancarder aussi précocement. Les salles ne seront-elles remplies que de fans obsessionnels, auxquels aucun des faits et gestes du québécois mystique n’échappe ? Et les fans amateurs dans mon genre sont-ils forcément tricards à ce genre d’événement ? En tout cas, et même si je ne veux surtout pas lui porter la poisse, sa tournée 2008 pourrait bien être la dernière : à 74 ans, surtout lorsque l’on verse dans le contemplatif, on a peut être de bonnes raisons d’éviter le hustle and bustle des périples en autocar.

Bah, il me reste les disques. Même si le débit neurasthénique de ce rabbin zen et crypto-chrétien a tendance à agacer mon entourage et s’il me faut attendre que la maison soit vide pour me faire un petit coup de Songs… Il me reste les disques, donc, mais j’aurais tout de même bien aimé l’entendre en vrai, ce bon Leonard parce que, franchement, that’s no way to say goodbye

*

Je n’irai peut-être pas écouter Leonard Cohen cet été à Fourvière ou à Manchester, mais je me suis tout de même débrouillé pour ne pas me faire couillonner pour la sortie de ce nouveau numéro spécial de Pilote. Mon kiosquier était encore en train de déballer sa marchandise lorsque je me suis pointé pour exiger mon exemplaire du magazine qui « s’amusait à réfléchir quand j’étais gosse.

Ça ne dira pas grand-chose aux jeunots qui fréquentent ces pages (z’avez pas autre chose à faire, les gars, une manif anti-Darcos, une extinction de flamme olympique ?), mais le journal de René Goscinny a probablement été aussi important dans le processus de formation intellectuelle des gens ma génération que l’élaboration du programme d’union de la gauche ou la crise des euromissiles.

Comme d’hab’ dans ce genre d’opération, le chercheur de saudade est toujours un peu déçu : ce numéro a beau être un hommage à Mai-68, ça reste un numéro de 2008. Mais bon, il y a un édito de Gotlib (et plusieurs pages de Rubrique-à-brac), il y a du Mandryka, du Dionnet, du Gir/Moebius, du Cestac, du Montellier, du Goetzinger, du Lauzier, du Veyron, du Druillet, etc.

Et tiens, vous n’avez même pas besoin de vous presser pour vous le procurer : au contraire d’une tournée de Leonard, Dargaud peut toujours faire des retirages si la première fournée s’envole trop rapidement.

*

Aujourd’hui, Pilote est en kiosque mais pas Le Monde… Ça fait drôle. J’essaye d’ailleurs de me figurer un monde sans Monde : effrayant. Je lis ce journal depuis tant d’années que la perspective de sa disparition m’inspire la même horreur qu’une possible transformation du Louchebem en restaurant végétarien.

Je n’étais pas dans le secret des dieux, je n’en connais pas les détails concrets, mais j’ai toujours été favorable à la stratégie colombanienne de diversification et de constitution d’un groupe de presse autour du quotidien. Manifestement, il y a un bug et l’annonce d’un plan social majeur (130 départs) donne une idée de l’ampleur de la crise. D’autant plus qu’après avoir cédé ses titres régionaux, la holding prépare la vente de Fleurus, des éditions de l’Etoile et des librairies La Procure... Clairement, il ne restera plus grand-chose à bazarder si cette crise n’est pas la dernière.

Je suis quand même assez ambivalent face à la grève et la non-parution. 130 licenciements, ça ne peut évidemment pas passer comme une vulgaire faute d’accord dans un billet de Robert Solé. Mais j’ai du mal à me figurer en quoi cette extinction des claviers fait émerger une quelconque alternative au remède de cheval proposé par Eric Fottorino. Ah, si seulement l’imagination était restée au pouvoir…

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mercredi 09 avril 2008

Bravo Ménard !

Ok, Robert Ménard est un plouc. Et RSF une officine obscure. Mais s'il avait fallu compter sur Kouchner pour titiller les Chinois, où en serions-nous ?

Mnard « Ils m'ont toujours pris pour un plouc », se lamente Robert Ménard dans Le Monde en évoquant Jean-Claude Guillebaud et Rony Brauman, co-fondateurs, avec lui, de Reporters Sans Frontières en 1985. Et pour cause : le secrétaire-général de l'organisation de défense de la liberté de la presse ne fait pas vraiment dans le subtil, avec ses manières brutales, sa voix cassante et son goût de l’autopromotion. Un vrai plouc, aucun doute là-dessus…

Moi-même, je ne l’apprécie guère et je n’ai jamais vraiment compris le fonctionnement d’une structure associative dirigée par le même bonhomme depuis vingt-huit ans. Tenez, citez le nom d’un seul autre responsable de RSF si vous le pouvez ; ou mentionnez une seule initiative de l’organisation dont Ménard himself n’aurait pas été le pivot médiatique !

Un patron à vie, c’est déjà étrange. Surtout lorsque l’on fait profession de dénoncer les turpitudes totalitaires à Cuba et à Pékin. Quant au maintien d’une certaine opacité en matière de financement, d’utilisation des fonds (près de 30% du budget annuel est englouti en frais de fonctionnement) ou de nombre d’adhérents, il n’est pas fait non plus pour rassurer.

Même les buts concrets de RSF interpellent. Tiens, prenons l’affaire des Jeux Olympiques : la situation tibétaine a-t-elle quoi que ce soit à voir avec la défense de la liberté de la presse per se ? Le problème géopolitique et historique posé par la présence chinoise au pays du Dalaï-lama est-il assimilable à la dénonciation des assassinats de journalistes en Côte d’Ivoire ? Bref, RSF n’est-il pas devenu une sorte d’organisation multipurpose, ne s’intéressant à la presse qu’anecdotiquement ?

Ces questions se posent et j’avais envie depuis bien longtemps de donner mon avis sur Ménard. Paradoxalement, je ne le fais aujourd’hui que pour le féliciter de s’être engagé à ce point sur le Tibet. Non, RSF n’avait pas vocation à être le fer de lance de la contestation anti-répression tibétaine. Non, il ne revient pas à RSF de décider si Lhassa est la capitale d’un pays ou d’une région. Mais c’est en se mêlant de ce qui ne le regardait pas, et sans pour autant sombrer dans l’exigence d’un boycott irresponsable des JO proprement-dits, que l'ami Ménard s’est débrouillé pour déclencher le barouf que l’on sait et pour mettre les politiques devant leurs responsabilités.

Pas mal pour un plouc aux manières brutales, à la voix cassante et au goût pour l’autopromotion...

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PS : Certains d’entre vous l’auront remarqué (et d’autres s’en fichent royalement), mais je viens de transformer le nom de domaine www.com-vat.com en URL officielle de Commentaires & vaticinations, à la place de cet agaçant http:// hugues.blogs.com. Tous les liens antérieurs restent valides, ça ne change rigoureusement rien à rien, mais c’est quand même plus pro, non ?

vendredi 04 avril 2008

Un plan (o)B(s) pour MediaPart ?

Le modèle économique de MediaPart n'est pas pertinent. La preuve : je ne m'y suis pas abonné.  Tout n'est pourtant pas perdu.

Mediapart_2 « Comment ça, tu ne t'es pas abonné à MediaPart ? se gondole Laurent M. Je te prenais pour un fan de Plenel ! » Hum, un fan, n'exagérons rien, mais un chaud partisan de sa vision du « journalisme de qualité sur le Web », certainement... N'empêche, les faits sont là : quelques semaines après son lancement, je ne fais pas partie des 5 000 pionniers ayant accepté de financer, à hauteur de 9 euros par mois, le rejeton électronique de l’ancien directeur de la rédaction du Monde.

Bon, j’ai tout de même quelques circonstances atténuantes : entre la lecture quotidienne de Libé, du Monde, des Echos, du Parisien, du site Internet du Guardian et d’une tripotée de blogs, il ne me restait plus beaucoup de temps à consacrer à ce nouveau venu dans l’univers de l’info. C’est sûr, il m’arrivait parfois d’aller faire un tour sur sa version beta. Et sans doute l’aurais-je définitivement intégré à ma liste de favoris s’il était resté gratuit. Mais les jours ont passé et je me suis rendu compte que, non, vraiment, je n’avais pas besoin de MediaPart au point de l’acheter...

Je n’ai pas de problème avec le principe d’une information payante ― bien au contraire. Je suis moi-même journaliste et j’ai bien l’intention de continuer à faire régler les traites de mon appartement par mes propres lecteurs. Je suis même très en pétard contre ces libertaires en carton-pâte pour lesquels le « contenu », cette espèce de matière première indéterminée dont la popularité fait la fortune des compagnies de téléphone, est gratuit par essence. Mais le problème est de savoir si MediaPart ― ou n’importe quel autre nouveau titre print ou Web ―, apporte quelque chose de suffisamment neuf, de suffisamment différent, pour séduire l’armée de lecteurs payants indispensable à sa survie.

Je n’ai naturellement pas la prétention de représenter grand-chose au-delà de ma pauvre petite personne. Néanmoins, si un dévoreur d’actu tel que moi, abonné à un hebdo, à un mensuel, à plusieurs chaînes télévisées d’information, indubitablement séduit par le projet et que ses revenus n’empêchent pas de débourser la poignée d’euros exigée par Plenel & Co ne dégaine pas sa Carte Bleue, qui le fera ? OK, 5 000 personnes auraient déjà sauté le pas, insiste le moustachu. Et d’autres devraient suivre, n’en doutons pas. Mais combien seront-ils au final ? Et renouvelleront-ils seulement leur abonnement le moment venu ?

L’impossibilité, désolante mais manifeste, de vendre de l’information sur le Web, l’absurdité d’en bloquer la propagation par mails ou par liens hypertextes, et surtout l’existence de concurrents gratuits tout aussi préoccupés par la qualité devraient donc conduire l’équipe de MediaPart à réfléchir rapidement à un plan B. Clairement, les grandes signatures de ce quasi-Monde en ligne, habituées à un confort matériel certain, ne sauraient se satisfaire des maigres recettes publicitaires qui suffisent (pour le moment encore) au bonheur de leurs cousins rock’n’roll du vingtième arrondissement. D’où l’idée de l’adossement à un groupe de presse solide, poursuivant peu ou prou les mêmes objectifs en termes éditoriaux, s’étant déjà frotté avec succès à la problématique de l’information sur Internet mais dont la rédaction Web, éthiquement hésitante, bénéficierait avantageusement d'une petite cure de plénélisation... Bref, quels meilleurs partenaires industriels que le NouvelObs, son immense trésor de guerre et son patron tout neuf ?

Tu hésites, Edwy ? Tu doutes ? Il ne faudrait pourtant pas tergiverser trop longtemps compte tenu de ton passif avec le seul sauveteur alternatif de la place. Allez, on en reparle...

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mardi 25 mars 2008

Rock'n'roll attitude

« La politique culturelle française est un mystère », estime Patti Smith. Bartabas pourrait-il lui expliquer comment ça marche ?

Patti_smith_3 Je suis fan de Patti Smith. Enfin, disons que j'étais fan de Patti Smith et que la confiscation de tous mes vinyls par une ex, il y aura bientôt vingt ans, a contribué à faire disparaître la meilleure interprète de Gloria (G, L, O, R, I, A !) de mes écrans radars. Hé quoi, loin des yeux (et des oreilles), loin du cœur et je n'ai commencé à me réapproprier son œuvre que tout récemment ― Easter et Horses en tête.

Mais bon, fan un jour, fan toujours, comme le proclament les adorateurs de Claude François qui fleurissent infatigablement la tombe du grand électricien de la chansonnette. D’ailleurs, je ne dois pas être le seul quadra nostalgique à m’être réaccointé avec la grande prêtresse du rock, à qui Libération a confié la « rédaction en chef » de son édition du jour. Clairement, ce ne sont pas les post-ados ayant remplacé la vieille garde de la rue Béranger, d’un plan social à l’autre, qui auraient eu l’idée d’un tel hommage. Non, il devait bien rester, là dans un coin, un type aux cheveux gris suffisamment aware pour lui proposer une pige à l’occasion de son séjour parisien...

Ce qui est étrange, justement, c’est que le croulant, une fois l’invitation lancée, ait rendu le volant à la jeune génération, celle qui ne connaît ni Patti Smith (mais comment lui en vouloir quand la radio ne passe que du Vincent Delerm ou du Mickey 3D), ni le journalisme (là, on peut quand même lui en vouloir un peu). Car un authentique vieux renard se serait-il limité à lui demander de commenter, en autant d'insipides remarques ultra-consensuelles, « l’actualité du jour » ? N’aurait-il pas saisi cette opportunité de la faire parler de ce qu’elle connaît pour de bon ?

De fait, ce Libé est un numéro à peu près standard, parsemé d’encadrés via lesquels Patti Smith rappelle que l’euthanasie n’est pas un crime (page 3), que le racisme, c’est dégueulasse (page 6), que les Chinois déconnent au Tibet (page 10) et que la pauvreté, c’est terrible (page 16). Enfin, un numéro standard jusqu’aux pages du fond grâce auxquelles on découvre, insérée dans un papier sur la méchanceté du ministère de la Culture, cette réflexion de la plus rimbaldienne des rockeuses : « En tant qu’artiste punk-rock américaine, la politique culturelle française est un mystère. Je ne peux accepter d’argent d’un gouvernement... »

Ah, en voilà une formule qui décoiffe et sur laquelle le lecteur aurait aimé pouvoir rebondir. Mais non, cette phrase ne sera ni commentée, ni explicitée, ni mise en perspective, ni analysée. Les points de suspension étant de la rédaction, on peut pourtant présumer qu'elle a été prononcée dans le cadre de conversations avec les journalistes. Mais le lecteur en restera là, à ce concept iconoclaste d’une artiste refusant l’argent d’un gouvernement, quand ses homologues français balancent des chaises en travers de la gueule des fonctionnaires qui refusent de leur en donner davantage...

La politique culturelle de la France n’est pas si mystérieuse. Et la contribution d’un gouvernement à la survie d’un chanteur, d’un peintre ou d’un poète ne transforme pas nécessairement ces derniers en « artistes officiels », soviet-style. N’empêche, la confrontation des points de vue de Patti Smith, de la CGT des intermittents et de Bartabas aurait donné un peu plus de substance à ce numéro spécial. Bah, ça sera pour une prochaine fois, pour les soixante-dix ans de la rockeuse, peut-être...

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lundi 03 mars 2008

Sergent pépère

La question palestinienne, qui passe pour complexe, ne l'est pas tant que ça. Ah, si seulement les Israéliens faisaient preuve d'un peu plus de bonne volonté, soupire Libération

Sergent Je ne sais pas si son patronyme est l'indice d'une quelconque compétence stratégique, mais l'éditorialiste chargé, ce matin, d'analyser les prémices de la « troisième intifada » dans Libération confirme le cliché que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires… François Sergent, puisque c’est son nom, assène en effet, après le classique rappel du « droit et du devoir d’Israël à se défendre des tirs aveugles du Hamas », que répondre par la force n’a de toute façon aucun sens, qu’une telle attitude risque surtout de provoquer l’ouverture d’un second front côté cisjordanien et que seul le « dialogue avec l’ennemi juré » est susceptible de dénouer la crise.

Observée d’un confortable fauteuil à roulettes parisien, la situation israélo-palestinienne est manifestement d’une simplicité, hum, comment dire, biblique. Le Hamas est une organisation terroriste, c’est vrai, mais sa popularité est le fruit de l’intransigeance sioniste et ses partisans regagneraient immédiatement le bercail arafato-abbassien si l’occasion leur en était offerte. Les bombes ― pardon, les « roquettes », ces pétards de fête foraine ― qui pleuvent sur Sderot et Ashkelon font peut-être des morts et des blessés chez les porteurs de kippas, mais sept fois moins que du côté des porteurs de keffiehs, ce qui semble les rendre plus supportables. Enfin, le retour des Israéliens à la table des négociations permettrait à chacun d’exprimer son point de vue de manière courtoise et dépassionnée. Hé quoi, le Premier ministre de l’Etat hébreu n’aurait-il jamais entendu parler du jugement de Salomon ?

Bon, en vérité, je suis un peu comme François Sergent : je n’entends les bombes tomber qu’à la radio et je ne découvre le nombre de morts que via les agences de presse. Je suis un peu comme lui, OK, mais pas complètement puisque, non soumis au cahier des charges « progressiste » d’un journaliste à Libération, j’ai le droit d’utiliser mon cerveau avant d’éditorialiser. Ainsi, je me permets de considérer que l’usage de la force est sans doute le seul moyen de réagir à des bombardements d'une telle intensité. Je crois, en outre, pouvoir affirmer que les morts israéliens valent bien les morts palestiniens. Mais surtout, je m’autorise à rappeler que c’est précisément le redémarrage des négociations de paix entre le Fatah et Israël qui est à l’origine des opérations du Hamas ― lequel aura du mal à convaincre, même dans le cadre d’une conversation posée, ses interlocuteurs de se suicider en décrétant la disparition de leur pays.

Je ne reproche évidemment pas à François Sergent de ne pas savoir comment sortir de l’impasse que représente ce conflit sexagénaire. Moi-même, sur ce coup, je suis un peu à la peine. Non, je lui reprocherais plutôt de faire semblant de le savoir et de se livrer à ce petit jeu en se fondant sur les présupposés partisans selon lesquels Israël étant le méchant de l'histoire, il ne tient qu’à lui d’en écrire la fin.

Si paix il doit y avoir, ce sera probablement sur la base de la création d’un Etat palestinien souverain, gérant comme bon lui semble Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est mais coexistant avec Israël. L’on voit mal, dès lors, en quoi la déstabilisation meurtrière à laquelle se livre un parti intégriste ayant l'élimination des juifs de cette région  du monde pour projet ultime est la preuve que l’heure est venue « d’ouvrir un dialogue » avec « l’ennemi juré » ― ici benoîtement comparé à Arafat.

Les bombardements du Hamas sont un acte de guerre, pas une tentative de conciliation. Et si la réponse ne saurait être de même nature, que François Sergent s’interpose. La stratégie, ça le connaît...

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mardi 19 février 2008

« Nous interrompons ce journal pour quelques informations à caractère syndical... »

Un cirque médiatique, même lorsqu'il donne le sentiment du désordre, s'organise très à l'avance. Journalistes et policiers en savent quelque chose.

Press_gang_2 J'ai toujours été intrigué par les missions de « communication » confiées, en France, aux syndicats de policiers. Qu'un fait-divers un peu important se produise et voici qu'un délégué d’Alliance, principal mouvement de défense de la corporation, s'incruste sur nos écrans de télé, précisant les circonstances du braquage/meurtre/vol du jour comme si sa présence à l’antenne était la chose la plus naturelle du monde.

Je n’ai rien contre le fait qu’un syndicat s’exprime publiquement sur ceci ou cela, mais les compétences d’un représentant du personnel ne me semblaient pas inclure l’information des médias sur l’action de la force publique. Sous d’autres latitudes, c’est à un porte-parole officiel ou à un gradé qu’il revient de répondre aux questions des journalistes : ça n’empêche pas que des conneries soient proférées, mais il s’agit au moins de conneries officielles et donc susceptibles d’être renvoyées à la figure de l’institution a posteriori.

A Villiers-le-Bel, c’est justement aux syndicats qu’il est revenu d’organiser, avec plusieurs jours d’avance, le cirque médiatique ayant conduit à l’arrestation d’une trentaine d’émeutiers. Pour autant, pas un journal, pas une radio, même parmi ceux qui dénoncent ce matin l’instrumentalisation électorale de l’opération, pour expliquer clairement que leurs reporters avaient été « convoqués » par leurs contacts syndicaux.

Un confrère habitué à fréquenter les crime scenes m’explique que les interviews de délégués syndicaux sont généralement l’indice de la flemmardise des reporters ― qui posent leurs deux-trois questions au premier bavard venu histoire de rentrer au plus vite à la rédaction ― et de l’incapacité des policiers à former d'authentiques porte-parole au contact avec la presse. Pour le représentant syndical, que son mandat libère des obligations de réserve du policier lambda, c’est aussi le moyen de se rappeler au bon souvenir des troupes au 20 heures...

Dans l'affaire du jour, les syndicats souhaitaient surtout réaffirmer au bénéfice des émeutiers comme à celui des porteurs d’uniformes en retard de cotisations, que tirer sur la police n’est pas un genre de distraction pouvant rester sans conséquence. Message transmis : merci à Libé, au Parisien, à TF1 et à RTL. A l’occasion, il faudra tout de même que j’interroge un délégué du SNJ sur ces pratiques. S’il peut en profiter, lui-même, pour faire passer un message quelconque, il devrait être d’accord pour me renseigner...

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jeudi 17 janvier 2008

La nouvelle école péripatéticienne

En France, 40 000 étudiantes arpentent les trottoirs dans le cadre de leurs études. Aristote serait fier d'elles.

Pripatticiens On connaissait le risque, pour la moitié de la population française, de se retrouver sous les ponts, on avait entendu parler du scandale des lycéens forcés à travailler la nuit pour se nourrir, mais voici que débarquent les étudiantes qui se prostituent pour payer le loyer de leur chambre en cité U...

Les temps sont durs et l'on imagine assez bien ces cohortes de futures ingénieures, historiennes ou biologistes obligées de monnayer leurs charmes pour s'acheter des cartouches de stylos. Et encore, la fac est gratuite en France et l’on subodore que les étudiantes américaines, qui financent leurs études à coups de zillions de dollars, étaient déjà réduites à ce terrible esclavage sexuel depuis des lustres.

En tout cas, chez nous, il y a des statistiques et quelque 40 000 titulaires d’une carte d’étudiant se prostitueraient à l’occasion. Quarante mille ? Bigre, ça fait du monde ça... Mais comment en arrive-t-on à un chiffre pareil ? Existe-t-il une UV de péripatéticienne ? Augmente-t-on ses chances de décrocher une bourse Erasmus pour travaux pratiques en officialisant un tel hobby ?  Hum... Le chiffre qui circule trouverait en fait son origine chez SUD-Etudiant, la branche ado d’un syndicat connu pour son réalisme, et s’adosserait à un rapport de l’Observatoire de la Vie Etudiante sur les conditions de vie matérielles dans les facs.

Renseignements pris, un tel rapport existe bien, mais ferait plutôt état de 45 000 étudiants « en situation de grande pauvreté » et semble à peu près aussi concerné par la prostitution que mon concierge par le problème de cet ascenseur en dérangement chronique. Mieux : de ces 45 000 étudiants misérables, le rapport ne pipe mot, seuls certains de ses lecteurs se sentant autorisés à lui faire dire ce qu’il ne dit jamais explicitement pour servir leurs propres objectifs.

Bref, le phénomène de la prostitution estudiantine, s’il ne saurait être totalement balayé d’un revers de main, semble à peu près aussi documenté que celui du sadomasochisme chez les menuisiers de moins de cinquante ans ou du goût pour la confiture d’airelles chez les détenteurs d’un permis de pêche. Ca doit bien exister, mais en tirer une théorie générale quelconque est tout simplement stupide. Sauf, évidemment, si votre projet est d'exiger la naissance du salaire étudiant.

Mon confrère du Figaro Jean-Marc Philibert le sait bien, même s’il n’hésite pas à affirmer que « la prostitution gagne les bancs de la fac ». Il entretient d’ailleurs placidement la confusion entre les 40 000 filles perdues de SUD et les 45 000 crève-la-faim de l’OVE, exemples de ventes de petites culottes recueillis « sur Internet » ― carrefour bien connu de toutes les turpitudes ― à l’appui. Ma consœur de Libération Charlotte Rotman le sait bien, elle aussi, qui assure néanmoins la promotion du dernier opus de la maison Max Nilo, « éditeur proposant des ouvrages politiques, culturels ou sociétaux à caractère polémiques ». Centré sur les aventures de Laura, « étudiante à tout prix », l’édifiant récit d’une jeune fille sans histoire poussée à vendre son corps par l’incurie du CROUS devrait d’ailleurs faire pleurer dans de nombreuses chaumières, avec un tel plan média. Tiens, même France Inter en remettait une couche, ce matin...

Ce type de sujet, dans le temps, paraissait plus adapté aux amateurs des documentaires « de société » proposés par Charles Villeneuve en deuxième partie de soirée sur TF1. Intégrées au débat économico-éducatif, les petites culottes universitaires deviendront-elles le dernier symbole de la mondialisation ultra-libérale ? Il est trop tôt pour le dire, mais je suggère à nos étudiantes en philosophie, entre deux rendez-vous galants, de réfléchir à cette acception moderne de l’école péripatéticienne. Ca sera toujours ça de gagné pour les partiels.

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