Fichus scooters !
« Deux-roues » est une expression générique qui empêche de distinguer le bon grain (le vélo) de l'ivraie (le scooter). Vivement que le trois-roues motorisé se généralise !
Le cycliste urbain n'a pas d'amis. Et si le bobo nonchalant, panier d'osier débordant de légumes bios sur le guidon de son hollandais vintage, reste populaire du côté de la Bastille, le pédaleur pressé en route pour le boulot aux heures de pointe est universellement détesté : détesté par les automobilistes, évidemment ; détesté par les piétons, ça va sans dire ; détesté par les motards, vous vous en doutez ; détesté par les autres cyclistes, bobos bataves en tête... Mais surtout, détesté par les pilotes de scooters !
Enfin, j’écris pilote, mais c’est faute de disposer d’un terme susceptible de décrire de manière plus appropriée le cadre moyen ayant troqué la voiture pour un Yamaha T Max parce que c’est « pratique », mais dont le comportement et la philosophie demeurent, pour l’essentiel, ceux d’un automobiliste. Juché sur une machine au look de soucoupe volante, l’extension Bluetooth de son iPhone vissée à l’oreille, il arpente la cité comme il le faisait au volant de sa Golf 16S ou de son Audi TT : en propriétaire convaincu de ses prérogatives. Le seul moment où il se souvient d’être devenu un « deux-roues », c’est lorsqu’il constate à quel point il est désormais facile de remonter les files à vive allure ou de changer de direction sur un coup de tête. Comme une auto, oui, mais en mieux, quoi !
Clairement, le bonheur du scootériste serait complet s’il n’avait pas à s’accommoder de la présence de vélos sur son parcours. Les voitures, à vrai dire, ne lui posent pas tant de problème : elles lui sont familières, il en possède une pour le weekend et les sorties en famille et ne se lasse pas de les snober aux feux rouges. Avec les motos, c’est un peu différent : il les respecte de loin, surtout les gros cubes, et passe sa vie à se demander s’il est lui-même perçu comme un authentique motard par ce propriétaire de 1 000 cm3 au blouson de cuir râpé croisé en faisant le plein au relais Total de la porte de Bagnolet.
Le vélo, en revanche, est une nuisance, un obstacle. Il encombre les pistes cyclables, si commodes pour remonter une rue de Réaumur saturée de 4X4 ; il est lent ; il occupe les racks de stationnement pour deux-roues qui devraient lui être interdits si les Khmers-verts n’avaient pas pris le contrôle de cette foutue mairie socialo-collectiviste, empêchant les Parisiens qui travaillent et paient des impôts de créer de la richesse, merde alors !
Tout est bon, du point de vue du scooter, pour marquer son mépris à l’égard de cet empêcheur de vroomer en rond. Queues de poisson, frôlement périlleux, déboîtages inopinés... D’une manière générale, le cycliste semble être considéré comme une sorte de point fixe placé sur le bitume et qu’il convient de contourner, généralement par la droite, en mettant les gaz au moment où il s’y attend le moins. Le faire tomber n’est pas un but en soi, naturellement : le propriétaire de scooter ayant des chances d’être middle-manager dans une compagnie d’assurance, il ne saurait être le responsable d’une baisse de sa propre prime d’intéressement. Mais lui faire perdre l’équilibre quelques instants peut être amusant à observer dans le rétroviseur !
D’une certaine manière, toutefois, la prolifération des scooters en milieu urbain est une bonne chose pour les cyclistes dans mon genre, que leur expérience du comportement erratique des automobilistes et leur connaissance du bitume parisien amènent à un peu trop de désinvolture. Antilopes sans défense perdues dans la jungle de béton, nous avons besoin de savoir qu’il existe un prédateur sans foi ni loi, chassant par sport plutôt que par nécessité, capable de toutes les sournoiseries pour parvenir à ses fins, absolument inaccessible à la pitié ou à la fraternité, totalement concentré sur les cours de la bourse crachotés par BFM dans leur oreillette.
Et peut-être est-elle là, la justification sociale du scooter, aussi méchant soit-il ― aussi stupide... Chacun sait qu’à l’intérieur d’un écosystème, le « nuisible » n’existe pas. Et que même le rat, même le scorpion, même le pou, occupent, d’une manière ou d’une autre, une niche écologique dont la disparition serait fatale à l’ensemble du milieu. Hum, dénicher un argument écologique pour défendre l’existence du scooter est sans doute un peu tiré par les cheveux, lorsque l’on sait que ces machines de conception primitive polluent deux fois plus que les autos qu’elles sont censées remplacer... N’empêche, je suis heureux de constater à quelle vitesse les scooters à trois roues sont en train de remplacer leurs cousins à deux roues : nous partageons peut-être le même biotope, mais certainement pas la même espèce.
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