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lundi 05 mai 2008

Go East, young man !

L'ANPE propose désormais à nos jeunes diplômés d'émigrer vers l'Inde pour un salaire de misère. Bravo ! Il était temps qu'elle se mette au parfum…

Indian_programmers_2 Les gazettes faisaient semblant de s'indigner, il y a quelques jours, des propositions de reclassement pour le moins exotiques (Brésil, Turquie…) offertes à ses salariés par une entreprise s'apprêtant à fermer un site en France. Pour mémoire, la loi impose à toute société ayant procédé à un licenciement économique de réembaucher ses anciens salariés en priorité, dès lors qu’un poste correspondant à leurs compétences est vacant et, surtout, quelle qu’en soit la localisation.

Il va sans dire que nul n’est tenu d’accepter de s’installer à soixante-douze heures d’avion de son domicile pour préserver son job de tourneur-fraiseur. Cette disposition permet toutefois d’être informé des emplois éventuellement disponibles à portée de bicyclette, mais dont votre patron préfère taire l’existence (c'est qu'ils sont joueurs, les patrons). Elle contribue également à établir l’unité économique d’un groupe florissant dont seule votre filiale est en perdition ― ce que les prud’hommes seront susceptibles d’apprécier au moment opportun…

Clairement, cet aspect du Code du Travail est à l’avantage des salariés et en dénoncer les effets secondaires anecdotiques revient à demander l’élimination des derniers lambeaux de la loi de Modernisation sociale jospinienne ! Bah, on a vu que le débat français se réduisait souvent à un jeu de rôles et, vu le succès de Grand Theft Auto IV, peut-être est-il temps d’élaborer une version pour Playstation de nos routines économiques et sociales…

Mais ce lundi, c’est un autre type de proposition « scandaleuse » qui frappe mes confrères progressistes. L’ANPE aurait ainsi accepté de diffuser l’annonce d’une société basée à Pondichéry ― ex-comptoir français des Indes ―, annonce proposant à un concepteur de sites Web (bac +2) de s’expatrier pour un salaire compris entre 160 et 320 euros par mois (10 000 à 20 000 roupies). 160 à 320 euros par mois ! Rendez-vous compte ! Accepter qu’une offre pareille soit publiée par l’ANPE, quelle terrible dérive mondialiste ! Franchement, on se demande s’il n’est pas temps d’envoyer le facteur joufflu à l’Elysée si nous en sommes là !

Sauf que, sauf que, après réflexion, permettons-nous de rappeler qu’il existe des centaines, sinon des milliers, de concepteurs de sites Internet fraichement équipés d’un BTS ou d’un DUT et employés comme « stagiaires » à des tarifs inférieurs ou tout juste égaux à ce que proposent nos exploiteurs pondichéryens. Suggérons aussi que, pour un jeune diplômé entreprenant, l’idée d’aller passer un an ou deux dans un pays en plein boom technologique et économique pour un salaire localement raisonnable n’a rien de débile. Précisons enfin que l’inflation salariale est telle, en Inde, que notre jeune ami a toutes les chances de voir sa rémunération en roupies crever le plafond du smic français (son seul horizon s’il reste à Guéret ou à Saint-Brieuc) en à peine quelques mois.

La mondialisation, comme on ne le dit pas souvent chez nous, est un machin bizarre et complexe dont l’appréciation univoque qu’en font les commentateurs moyens est loin d’être éclairante. Bon, la solution au sous-emploi des jeunes diplômés français n’est certainement pas de les fourguer aux Indiens et l’on aimerait que nos entreprises hi-tech puissent leur offrir des conditions salariales californiennes pour les retenir. A Pondichéry, on semble être sur ce chemin.

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mardi 29 avril 2008

Fais-moi peur !

L'arrivée du Livret A dans les réseaux bancaires est la première étape vers la privatisation de France Inter. Elle menace également le droit à l'avortement.

Scared Nous sommes en octobre 2003. Le désamiantage de la Maison de la Radio impose la migration temporaire d'une partie des services de Radio France vers un immeuble voisin. On suppose qu'une telle initiative réjouira les syndicats d’un complexe au moins aussi pollué que le campus de Jussieu, autre grand paquebot para-public farci à l’amiante. D'autant plus qu’une étude de la Préfecture assure que la tour centrale n’est plus aux normes et qu’elle ne mettrait que quelques minutes à se consumer en cas d’incendie...

Les syndicats, effectivement, vont marquer le coup ― à leur façon. En grève huit jours durant, ils vont expliquer que ce déménagement n’est qu’un prétexte, qu’il y a forcément « anguille sous roche », qu’il permet surtout de fragmenter les services et qu’il n’est qu’une étape vers la privatisation de France Inter et la vente des terrains à un promoteur immobilier pour une somme rondelette. « Privatisation », « spéculation immobilière » : deux  concepts puissants, effectivement très efficaces à l’heure de déclencher une grève. Bien entendu, aucun argument sérieux ne permet alors d’étayer l’une ou l’autre thèse. Et le fait qu’il soit difficile de démanteler Radio France et de vendre sa station vedette à je ne sais quel marchand de canons dans la discrétion, à la faveur d’innocents travaux de rénovation et sans débat national, ne semble pas perturber les syndicats de la « maison ronde ».

De fait, personne n’y croit vraiment, à ces fantasmes que leur dénonciation vigoureuse par Jean-Marie Cavada, alors président du groupe Radio France, ne fait que renforcer. « S’il dit que ce n’est pas vrai, c’est qu’il ment ! » répliquent d’ailleurs les petits malins à qui on ne la fait pas. Bon précisons qu’il ne faut pas grand monde pour paralyser l’antenne avenue du Président-Kennedy : deux techniciens sont en pétard et, pof, nous voici forcés de migrer sur Europe pour entendre les nouvelles du jour et s’infliger dix minutes de promo pour Intermarché par quart d’heure d’info…

Nous sommes en avril 2008. La rénovation de la Maison de la Radio n’est toujours pas terminée, mais les rumeurs de privatisation de France Inter et de transformation de France Culture en annexe de Rire & Chansons ne se sont pas concrétisées. Rassurant ? Que nenni ! C’est même la preuve que quelque chose de vraiment terrible se prépare, s’ils n’en parlent pas. De vraiment terrible.

*

Nous sommes en avril 2008, donc, et sans quitter Radio France de l’œil, on ne sait jamais, c’est sur le Livret A qu’il convient maintenant de se pencher pour décrypter les intentions mondialo-libérales du gouvernement et de ses alliés objectifs de la gauche réformiste. Produit d’épargne éminemment populaire, le fameux petit carnet dont le taux de rémunération est fixé par l’Etat pourra désormais être distribué par l’ensemble des réseaux bancaires. La Poste, la Caisse d’Epargne et le Crédit Mutuel continueront néanmoins de l’offrir à leurs clients dans les mêmes conditions qu’autrefois, alimentant ainsi, via la Caisse des Dépôts, le financement du logement social en France.

Catastrophe ! clame-t-on pourtant depuis des mois en assurant que les banques, dont on connaît la propension à engranger les profits, vont faire exploser ce bel édifice et ruiner le pays. D’abord, la banalisation du Livret A conduira fatalement les banquiers à proposer à leurs clients d’échanger ce placement pépère contre des parts dans un hedge fund basé à Macao. Le hedge fund se révélera alors une arnaque et les pauvres malheureux perdront leur chemise.

Mais ce n’est pas tout : la Société Générale, la BNP et autres LCL investiront probablement ce qui restera de la collecte du Livret A dans la bulle immobilière des Emirats, mettant un coup d’arrêt à la construction de logements aidés en France et condamnant des milliers de familles à la rue. Les banques refuseront également d’accueillir les pauvres gens pour lesquels ce produit d’épargne fait office de compte courant, les privant d’un service jusqu’ici universel. Last but not least, comme on dit à la City, il faut s’attendre à la fermeture de milliers de bureaux de poste et d’agences de la Caisse d’Epargne en zone rurale ou dans les quartiers défavorisés, une fois les clients traditionnels de ces établissements naïvement passés à l’ennemi…

Pour les Jean-Marie Cavada du secteur, ces craintes n’ont pas de sens. D’abord, on comprend mal ce qui pourrait persuader le titulaire d’un Livret A de La Poste de transférer ses 200 euros d’encours moyen vers Macao. Avec ses 3,5% net d’impôt, son placement fétiche ridiculise de toute manière les livrets de type ING-Orange dont les taux d’appels gonflés sont temporaires, fiscalisés et exigent souvent le blocage à moyen ou long terme de sommes élevées. On s’interroge aussi sur la capacité des méchants spéculateurs à priver la Caisse des Dépôts de sa manne : 70% de la collecte lui sera obligatoirement versée et affectée aux mêmes missions de construction de logements sociaux qu'auparavant. Quant à la fin du service bancaire universel et à la fermeture des bureaux de poste, là encore, on saisit mal comment les plus misérables d’entre nous se débrouilleront pour, simultanément, se voir refuser l’accès à une banque standard et lâcher leur agence postale de Clichy-sous-Bois…

Mais bon, à quoi bon contester ce qui est une évidence : Sarkozy s’en prend au Livret A par idéologie et à la demande des banques. Il ne peut donc sortir que du mauvais de cette affaire. « A la demande des banques ? » s’étonneront encore les Jean-Marie Cavada de la finance : « Mais pas du tout puisqu’il s’agit d’une exigence européenne visant à améliorer la concurrence bancaire en France ! » Hum, à d’autres ! On nous a déjà fait le coup avec le traité constitutionnel, qui refusait cyniquement de garantir le droit à l’avortement pour mieux le liquider un de ces quatre matins : il n'y a pas de fumée sans feu !

― Et s'il n'y a même pas de fumée ?
― Ben c'est pire, voyons ! Tss, quel gros naïf !

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vendredi 25 avril 2008

La carte Familles nombreuses sera-t-elle valide au Tibet ?

Nicolas Sarkozy découvre à quel point « faire président » est compliqué : on arrive plein de bonnes intentions et tout le monde vous balance des bâtons dans les roues.

Sarkozy Je me suis demandé, en regardant Nicolas Sarkozy hier soir à la télé, si le processus de déraybanisation récemment initié est vraiment sous contrôle. Que l'hyperprésident décide enfin de se comporter en vrai chef d'Etat, tout le monde s’en félicite. Mais qu'il s'imagine que le remplacement de ses tenues en lamé Dolce & Gabbana par un costume en tergal de chez Armand-Thierry suffira à subjuguer son homologue chinois est assez ahurissant.

Interrogé sur la position française dans l’affaire tibétaine, Sarkozy a joué les honest brokers, les vieux sages susceptibles de s’interposer entre les uns et les autres pour mieux disperser les nuages qui planent sur la grande fête du sport et du Coca-Cola. Un peu comme si la Slovénie, profitant de la tenue du Mondial de la pétanque à Marseille, nous proposait son aide dans la gestion du malaise corse : on imagine qu’elle serait reçue les bras ouverts à l’Elysée…

Pour autant, je ne fais pas partie de ces gens qui minorent le poids de la France dans le monde. Je suis convaincu que son histoire, son prestige et sa dimension économique lui permettent encore de peser sur des dossiers qui seraient hors de portée d’une Italie ou même d’une Allemagne. L’idée d’une médiation française au Tibet n'en est pas moins absurde.

« Vous ne voulez tout de même pas que je reste sans rien faire ? » s’est indigné le boss lorsque Vincent Hervouet, le seul de ses interviewers donnant l’impression de connaître un poil les sujets qu’il abordait, a osé se montrer sceptique. Non, évidement, on ne veut pas que la France reste sans rien faire. Surtout lorsque qu’elle se retrouve en position de punching ball dans les manifs nationalistes faute d’avoir su se faire respecter du régime chinois. Mais l’on souhaite que le « pays des droits de l’Homme » se débrouille, au moins autant que les Britanniques ou les Américains, pour dire stop quand c’est nécessaire sans pour autant remettre en cause ses relations commerciales avec un pays de 1,5 milliard d’habitants dont la croissance est de 12% par an.

Hum, comment ça, c’est difficile ? Comment ça, c’est comme s’attaquer à la quadrature du cercle et vous voudriez bien m’y voir ? Ben oui, c’est difficile. Mais quand on veut « faire président », on ne s’attend pas à ne régler que des embrouilles de cartes Familles nombreuses.

D’ailleurs, puisqu’on en est à parler de cartes Familles nombreuses, j’ai toujours été intrigué par notre propension à prôner le « dialogue constructif » dans le vaste monde ― de Jérusalem à Lhassa, de Bagdad à Bogota ― et par notre incapacité à le mettre en œuvre à la maison. Les retraites, le déficit ou la politique familiale sont-ils des chantiers plus complexes que celui de l’appartenance du Tibet à la Chine ? Sur ces thèmes, Nicolas Sarkozy déçoit pourtant les gens de droite qui le prenaient pour un libéral et désespère les gens de gauche qui, sans avoir voté pour lui, lui accordaient nolens volens le bénéfice du doute.

Son intervention d’hier, plutôt pas mauvaise sur la forme, était-elle celle d’un homme enfin focalisé sur la réussite de sa mission de redressement économique de la France, ou le dernier numéro en date d’un transformiste sans substance ? Personnellement, j’ai tranché depuis un moment et je ne pense pas qu’il soit en mesure de faire avancer quoi que ce soit, à Pékin ou à Paris, même si je ne m’en réjouis pas. Mais qui sait, les petits télégraphistes expédiés en Chine reviendront peut-être avec une bonne nouvelle de leur voyage : on dit le président Hu Jintao très intéressé par le concept d’une carte de réduction familiale pour la ligne de chemin de fer la plus haute du monde

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lundi 21 avril 2008

A chacun sa Chine

Le débat français sur les JO n'a plus grand-chose à voir avec ce grand pays d'Asie coincé entre l'Inde et la Russie. Avec un peu de chance, même les Chinois finiront par s'en rendre compte.

Chine_paris_photo_xinhua_2 A l'heure qu'il est, mon crâne dégarni doit apparaître sur tout un tas de sites Internet en mandarin prêchant, pêle-mêle, le boycott de Carrefour par les pauvres et de Louis Vuitton par les riches… C'est qu'il n’y avait pas beaucoup de Français, samedi après-midi, place de la République, pour chercher à comprendre ce qui turlupine la communauté chinoise de Paris. D’où le nombre de porteurs de drapeaux rouges ayant décidé de me photographier en grande conversation avec leurs « camarades ». Mais qu’ils me présentent comme hostile à la cause ou, au contraire, comme un Gaulois venu soutenir Pékin dans l’épreuve n’a pas grande importance : les deux options sont également valides.

Pour les jeunes nationalistes battant la semelle entre un Go Sport, un Célio et un Habitat, trois enseignes intégralement approvisionnées par leur grande nation, l’affaire est entendue : les Français sont racistes et ne s’en prennent à la Chine que par désir de rabattre son caquet à un pays en développement (trop) rapide. « Ici, nous sommes constamment montrés du doigt parce que nous polluons ou parce que nous exportons », se plaint cet étudiant au visage pourtant barbouillé de tricolore en signe d’amitié franco-chinoise. « Avec le Tibet et les Jeux, c’est juste un nouvel accès de xénophobie ! Pourquoi est-ce que vous ne nous aimez pas ? »

Pour être tout à fait honnête, le gars n’est pas complètement à côté de la plaque. Et s’il n’existe pas de racisme anti-chinois directement comparable en virulence au racisme anti-arabe ou anti-noir, il y a bien, dans un certain discours toléré par la gauche comme par la droite, une dimension malsaine du rapport à la Chine ou aux Chinois. Un exemple ? Le douteux combat mené ces dernières années par Georges Sarre contre les grossistes textiles, coupables selon lui de vider le 11ème arrondissement de ses bouchers et autres boulangers « bien de chez nous ». Mais les histoires de chats de gouttière transformés en canard laqué dans les gargotes de Belleville ou de décès non-déclarés provoquant la dissimulation de milliers de cadavres dans le béton des immeubles du 13ème ne valent guère mieux. D’autant plus que ces foutaises vous sont régulièrement servies par des gens dont l’ouverture d’esprit ne saurait être remise en question en d’autres circonstances… Bon, dans le même temps, entre Feng Shui, Tai Chi et autres Qui Gong, la culture chinoise n’a jamais été aussi à la mode. D’ailleurs, c’est tout juste si l’opium ne s’apprête pas à supplanter la cocaïne chez les créatifs des agences de pub ― mais c’est une autre histoire.

Au final, pourtant, les réactions françaises à l’affaire tibéto-olympique sont un tel fourre-tout que même un maoïste de la première heure n’y retrouverait pas ses petits tigres de papier. Alors un étudiant pékinois en mastère d’économie à Dauphine agitant son petit drapeau place de la République, n’en parlons pas ! Voyons voir : Il y a d’abord la réaction de la droite « classique », celle qui pense d’abord au business et s’inquiète d’une baisse des commandes de centrales nucléaires. Celle-là se fout éperdument du Tibet, de la répression policière ou de la liberté de la presse et aimerait surtout ne pas rejouer l’affaire des French fries en version orientale. Il y a également, toujours à droite, ces bataillons d’anti-communistes réflexifs qui ne voient dans la Chine qu’une grosse Corée du Nord et aimeraient bien que l’on arrête de lui acheter autant de petites culottes en coton mélangé. L’affaire des JO passe alors pour une très belle opportunité de retour au protectionnisme.

Le retour au protectionnisme et l’arrêt des importations de sous-vêtements trouve justement un écho dans une certaine gauche, celle qui reproche au contraire sa dérive capitaliste au PC chinois. « Fermons la porte à ces crapules qui mettent nos ouvriers au chômage en exploitant leurs petits enfants », clament-ils en ajoutant, la main sur le cœur : « Et ma foi, si ça peut aider les Tibétains et les journalistes emprisonnés... ». Mais se concentrer sur ces deux dernières catégories serait plutôt l’apanage d’une gauche plus intello, moins sensibles aux questions de concurrence industrielle. Parce que le Dalai Lama est un « gentil » portant l’estampille de bouddhistes aussi fameux que Richard Gere et Sophie Marceau ― mais aussi parce que ce Tibet fantasmé que personne ne sait placer sur une carte est marketé comme un mix de Gaza des années 90 et de Goa des années 70 ―, promouvoir « l’indépendance » est devenu un must. Hé quoi, un petit pays colonisé par d’affreux impérialistes et peuplé de moines pacifistes et rigolards, ça se défend, non ? Hum, ben ça dépend, en fait… Car c’est justement la présence de ces moines aux vêtements teints au carotène qui fait sursauter la fraction de la gauche qui, bien que sensible aux arguments de ses cousines ouvriéristes ou baba-cools, a du mal à soutenir l’horreur théocratique contre l’horreur économique.

Bon, je ne dis pas qu’il ne reste pas un peu de place, dans cette cacophonie, pour des gens qui, sans position tranchée sur la légitimité des Chinois à décrire Lhassa comme une sorte d’Ajaccio d'altitude, sont juste scandalisés par la violence policière et l'absence de liberté d'expression. Je me flatte même d’en faire partie. Mais faut-il que les Chinois soient paranos pour avoir choisi de se focaliser, parmi tous les pays traversés par leur fichue flamme, sur le seul qui n’ait finalement rien à dire de concret sur elle et se contente de régler ses propres comptes sur son dos...

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mercredi 16 avril 2008

Jeux de rôles

Les lycéens sont dans la rue pour empêcher la scandaleuse mutation de 11 200 enseignants à Bogota. Heureusement, la presse les épaule dans ce combat...

Classe_colombienne Se trouve-t-il encore un seul journaliste, là-dehors, que sa rédaction aurait chargé de couvrir l'actu économique et sociale mais qui ne saurait rien de l'article L321-1 du Code du Travail ? J'ai du mal à le croire. En tout cas, au pays du « nul n’est censé ignorer la loi », cette inculture commence à faire tache.

Je ne suis pas, moi-même, un grand spécialiste de la chose légale. J’ai beau faire un tour de temps à autre chez mon compère Eolas, j’ai encore un peu de mal avec ces histoires de magistrature assise, debout ou, ça arrive, couchée…Je n’y connais presque rien donc, mais les hasards de l’existence m’ont conduit à découvrir qu’un groupe de sociétés qui ne proposerait pas un reclassement à un salarié licencié pour motif économique se mettrait en infraction. En d’autres termes, que Trucmuche SA, une PME installée à Courbevoie mais filiale de Trückmüsch GmbH, une multinationale basée à Wuppertal, ne peut procéder au moindre débauchage sans indiquer à sa victime que des postes équivalents au sien sont vacants à Wuppertal, bien sûr, mais également à Bucarest, Shanghai, Wallis et Futuna ou Bogota…

Le salarié, pour autant, n’est pas tenu d’accepter de vendre son pavillon en meulière de Viroflay, d’inscrire ses marmots au lycée français de la trépidante métropole colombienne et de se mettre à parler castillan avec madame. Il peut se contenter d'expliquer à son DRH qu’avec 902 000 pesos par mois (315 euros), il aura du mal à maintenir son niveau de vie et à se faire livrer du camembert et du saucisson par AuchanDirect.com. Mais il peut aussi décider, et c’est tout l’intérêt des obligations de reclassement à l’intérieur d’un groupe, qu’une mutation chez Machin-Chose & Cie, une autre filiale de Trückmüsch GmbH implantée juste derrière chez lui, est une véritable opportunité.

Les « propositions » (Brésil, Turquie, etc.) récemment faites par le teinturier industriel italien Staf à sept salariés d’Hénin-Beaumont ― propositions ayant fait l’objet de commentaires indignés dans la plupart des médias ― ne correspondaient d’ailleurs à rien d’autre qu’à une application stricte (et ultimement symbolique) de la loi. Les syndicats le savent, qui dénoncent pourtant avec passion ce nouvel avatar de la mondialisation néolibérale ; les journalistes le savent, qui relaient complaisamment ce discours en se faisant le moins précis possible sur ce détail ; le patronat le sait, qui en oublie même de rappeler que cette obligation est à peu près tout ce qui reste d'une loi de Modernisation sociale concoctée par la gauche avant d'être vidée de sa substance par la droite. Mais sans doute faut-il être un social-traître en phase terminale tel que moi pour s’agacer du jeu de rôles permanent qui nous sert de débat politique et social. Ce jeu de rôles qui impose de ne voir, dans un autre registre, en l’adaptation des effectifs enseignants à la démographie et aux capacités budgétaires du pays, qu'un laminage cynique de notre système éducatif.

Les « mouvements sociaux » cherchent souvent, dans un légitime souci d’efficacité, à fédérer le plus grand nombre de mécontents. C’est ainsi que les taxis peuvent s’appuyer sur les notaires, les coiffeurs et les pharmaciens pour faire reculer la menace attalienne qu’ils croyaient, ces naïfs, voir planer sur leurs petits arrangements corporatistes. Ne serait-il pas judicieux, de la part de leaders lycéens soucieux de conserver l’attention de camarades de plus en plus concernés par l’approche des vacances et même, pour les plus conformistes d’entre eux, du bac, d’opérer la jonction des deux luttes (profs et teinturiers ch'tis) ? Et ne serait-il pas possible d’affirmer que le gouvernement s’apprête en fait à expédier les fameux 11 200 enseignants surnuméraires chez les FARC, pour un salaire de 315 euros par mois ? Comment ça, ça ne serait pas crédible ? Comment ça, c’est vraiment n’importe quoi ? Attendez donc de voir les premiers éditos sur ce terrible scandale pour qu'on en reparle...

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mercredi 09 avril 2008

Bravo Ménard !

Ok, Robert Ménard est un plouc. Et RSF une officine obscure. Mais s'il avait fallu compter sur Kouchner pour titiller les Chinois, où en serions-nous ?

Mnard « Ils m'ont toujours pris pour un plouc », se lamente Robert Ménard dans Le Monde en évoquant Jean-Claude Guillebaud et Rony Brauman, co-fondateurs, avec lui, de Reporters Sans Frontières en 1985. Et pour cause : le secrétaire-général de l'organisation de défense de la liberté de la presse ne fait pas vraiment dans le subtil, avec ses manières brutales, sa voix cassante et son goût de l’autopromotion. Un vrai plouc, aucun doute là-dessus…

Moi-même, je ne l’apprécie guère et je n’ai jamais vraiment compris le fonctionnement d’une structure associative dirigée par le même bonhomme depuis vingt-huit ans. Tenez, citez le nom d’un seul autre responsable de RSF si vous le pouvez ; ou mentionnez une seule initiative de l’organisation dont Ménard himself n’aurait pas été le pivot médiatique !

Un patron à vie, c’est déjà étrange. Surtout lorsque l’on fait profession de dénoncer les turpitudes totalitaires à Cuba et à Pékin. Quant au maintien d’une certaine opacité en matière de financement, d’utilisation des fonds (près de 30% du budget annuel est englouti en frais de fonctionnement) ou de nombre d’adhérents, il n’est pas fait non plus pour rassurer.

Même les buts concrets de RSF interpellent. Tiens, prenons l’affaire des Jeux Olympiques : la situation tibétaine a-t-elle quoi que ce soit à voir avec la défense de la liberté de la presse per se ? Le problème géopolitique et historique posé par la présence chinoise au pays du Dalaï-lama est-il assimilable à la dénonciation des assassinats de journalistes en Côte d’Ivoire ? Bref, RSF n’est-il pas devenu une sorte d’organisation multipurpose, ne s’intéressant à la presse qu’anecdotiquement ?

Ces questions se posent et j’avais envie depuis bien longtemps de donner mon avis sur Ménard. Paradoxalement, je ne le fais aujourd’hui que pour le féliciter de s’être engagé à ce point sur le Tibet. Non, RSF n’avait pas vocation à être le fer de lance de la contestation anti-répression tibétaine. Non, il ne revient pas à RSF de décider si Lhassa est la capitale d’un pays ou d’une région. Mais c’est en se mêlant de ce qui ne le regardait pas, et sans pour autant sombrer dans l’exigence d’un boycott irresponsable des JO proprement-dits, que l'ami Ménard s’est débrouillé pour déclencher le barouf que l’on sait et pour mettre les politiques devant leurs responsabilités.

Pas mal pour un plouc aux manières brutales, à la voix cassante et au goût pour l’autopromotion...

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PS : Certains d’entre vous l’auront remarqué (et d’autres s’en fichent royalement), mais je viens de transformer le nom de domaine www.com-vat.com en URL officielle de Commentaires & vaticinations, à la place de cet agaçant http:// hugues.blogs.com. Tous les liens antérieurs restent valides, ça ne change rigoureusement rien à rien, mais c’est quand même plus pro, non ?

lundi 07 avril 2008

Au bal des hypocrites (on fait la danse du ventilateur)

Etre à cheval sur ses principes, ça ne veut pas dire qu'il faut s'asseoir dessus. Bloc-notes agacé de début de semaine.

Tombes_profanes Compte tenu du barouf provoqué par l'affaire dite de « la banderole », cette blague de supporters franchement conne mais évidemment pas « raciste », on se demande s'il restera des arguments frais en magasin pour s'indigner de la profanation de 148 tombes de soldats musulmans, ce weekend à Arras.

Je ne vais pas refaire le débat sur la caractérisation des habitants de toute une région en « pédophiles, chômeurs et consanguins », mais je ne pense pas qu’il existe une question ch’ti en France ― au sens où Douaisiens ou Lensois seraient les victimes de discriminations et subiraient le mépris des Bretons et des Bourguignons. Et c’est un Ch’ti honoraire, ayant tout de même passé son adolescence à Lille et retournant régulièrement faire un tour dans la capitale des Flandres françaises, qui le dit. Pas un habitué du kop de Boulogne…

Les types qui se sont permis de passer ces stèles à la bombe à peinture, imaginant sans doute qu’ils étaient de meilleurs français que les Ali, Mohamed et autres Mouloud morts pour eux en 14-18, sont, en revanche, d’authentiques racistes. De vrais salauds. On imagine d’ailleurs assez bien l’allure du dégénéré ayant déposé une tête de cochon sur la tombe de Younès Ben Mohamed (« Mort pour la France, 16 janvier 1916 ») et l’on se dit qu’il serait bon que l’on utilise aussi, dans son cas, les nouveaux instruments d’investigation science-fictionnesques dont dispose la police en cas de vol de scooter et de délire de supporters du PSG.

On se dit aussi qu’il serait bon de rappeler le sens des proportions à nos élites.

Ah et Arras, c’est bien chez les Ch’tis, non ?

*

Moi, j’aime bien Dominique Voynet. Et inutile de dire à quel point je me suis félicité de sa victoire sur l’apparatchik stalinien non-reconstruit qui tenait Montreuil depuis un quart de siècle... Tiens, pour un peu, je liquiderais mon appartement du boboland parisien à 6 000 euros du m2 pour investir dans une maison de ville avec jardinet du boboland du 9-3 à 4 000 euros. Non, je plaisante : il y a des limites au soutien politique et le périph' en est une…

Mais tout de même, sa décision on ne peut plus montebourg-ienne de conserver son mandat de sénatrice et de le cumuler avec celui de maire est tout à fait déconcertante. On a toujours une bonne raison de déroger à ses propres principes ; moi-même, je grille les feux à vélo et j'ai construit toute une théorie pour défendre l'indéfendable. Pour autant, lorsque j’entends Voynet expliquer qu’elle « ne tient pas à cumuler » mais qu’elle « assume cet inconfort par rapport à [ses] convictions », je me dis qu’il nous reste encore un bon bout de chemin à faire jusqu’à la complétion de notre modèle démocratique.

Un politique qui va, une fois élu, et par pragmatisme, contre les principes énoncés en campagne : on n’est malheureusement pas dépaysés... C'est Jean-Pierre Brard qui doit rigoler.

*

Un qui assume avec enthousiasme son inconfort par rapport à ses convictions, c’est Jack Lang. L’extrait de journal télévisé le montrant faire la danse du ventilateur avec le théoricien de « l’ivoirité » ― un concept qui ferait pâlir (sic) d'envie notre propre ministre de l’Identité nationale ―, est absolument consternant.

On a déjà évoqué le « surmoi marxiste » de la gauche française, cette incapacité à dépasser le dogme pour penser le monde tel qu’il est sans pour autant abandonner l’idée de progrès. Dans la relation du PS français à son camarade d’Abidjan (Laurent Gbagbo demeure un grand socialiste et l’on subodore que Lang n’a pas entrepris ce voyage de son propre chef), c’est un curieux mix de ce surmoi et de pragmatisme voynetiste qui émerge.

On copine avec Gbagbo (dont mon ami Koz revient ici sur les principaux titres de gloire), parce qu’il représente une certaine forme de gauche, dans une certaine forme de système démocratique, dans un pays du tiers-monde autrefois colonisé par la France et donc forcément intégré au camp des gentils ― voilà pour le surmoi marxiste. Mais dans le même temps, on ignore superbement les assassinats de journalistes et les escadrons de la mort au nom du pragmatisme qui empêche de juger un dirigeant africain à la même aune qu’un Européen ou un Américain ; sans parler des classiques intérêts économiques qui parasitent l'essentiel de la relation entre la France et l'Afrique.

Mais je m’égare, là. On va croire que j’amalgame la banale hypocrisie voynetiste et la crapuleuse duplicité lang-ienne. Clairement, ces deux-là ne se comparent pas plus l'un à autre que les banderoles de supporters à la profanation de tombes militaires.

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jeudi 03 avril 2008

Import-export

Exporter la démocratie, c'est bien. Mais encore faut-il en avoir à revendre. A quand un vrai débat public sur la stratégie de défense de la France ?

Sarko_afghan J'ai un peu de mal avec cette double-affaire afghano-otanienne. Nicolas Sarkozy veut nous ramener dans le commandement intégré de l'Alliance atlantique et voici que des voix s’élèvent, à droite comme à gauche, pour invoquer le dogme gaulliste du non-alignement sur le terrible impérialisme US.

C'est typique du dialogue de sourds qui nous sert de débat lorsqu'il est question de « l'indépendance » de la France et de sa place dans le monde : Védrine, Chevènement ou Dupont-Aignan, coincés dans leur time warp, en sont encore à s’inquiéter de la vassalisation de l’Hexagone par Washington comme aux heures les plus chaudes de la Guerre froide... La dernière fois que j’ai inséré un thermomètre dans le fondement de la planète pour prendre sa température, pour autant, le multipolarisme chiraquien avait l’air assez fermement établi. Et il n’est pas nécessaire d’opiner naïvement du bonnet en écoutant Alexandre Adler pontifier, le matin sur France Culture, pour admettre que la donne a changé depuis 1966.

La France n’a-t-elle pas intérêt à abandonner une position devenue anachronique — dedans et dehors à la fois — si elle souhaite réellement peser sur l’avenir de l’Alliance et de son pôle européen ? Et risque-t-elle vraiment, comme on l’entend dire, d’être entraînée dans on ne sait quel bourbier en décidant d’en redevenir membre à part entière ? Pour ce que j’en comprends, sa seule « obligation contractuelle » est de voler au secours d’un allié agressé, obligation d’ores et déjà opérante (cf. : l’Afghanistan). La crainte d’une nouvelle aventure à l’irakienne, à laquelle nous serions forcés de prendre part n’est donc pas avérée et brandir le chiffon rouge du « choc des civilisations » à chaque fois que les pays occidentaux reconnaissent qu’ils ont des intérêts communs devient lassant.

D’un autre côté, pour en revenir à l’aspect purement afghan de cette histoire et à l’envoi d’un nouveau bataillon français sur place, il est dommage d’entretenir la confusion entre l’intérêt d’un retour intégral dans l’Otan et celui de cette initiative brouillonne. Demander des comptes à Sarkozy lorsqu’il annonce l'expédition de ces 800 soldats supplémentaires avec la même désinvolture que la mutation de Georges-Marc Benamou à Rome est donc parfaitement légitime. N’étant pas, au contraire de l’ami Adler, informé de nos objectifs ultimes dans un pays aussi intéressé par la démocratie que la France par la coupe du monde de cricket, je suis comme François Hollande : j’aimerais bien savoir à quoi tout ça va servir.

Etre vraiment dans l’Otan ? Parfait. Se débrouiller pour reprendre en main la défense de l’Europe au lieu de la sous-traiter aux Américains ? Super. Lutter contre les terroristes s’abritant en Afghanistan et permettre à leurs victimes locales de découvrir la démocratie ? Génial. Mais ce qui serait formidable, c’est que des questions qui engagent la France aussi fortement fassent l’objet d’un vrai débat parlementaire et médiatique argumenté, aussi exempt d’arrière-pensées politicardes que possible. Pour exporter la démocratie, encore faut-il en avoir de reste.

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lundi 31 mars 2008

Mai 68 à la maternelle

OK, les soixante-huitards ont dit beaucoup de conneries. Mais heureusement qu'ils étaient là pour les dire.

Pav J'avais tout juste quatre ans en 68. Et entre la maternelle et les legos, inutile de dire que je n'avais guère de temps à consacrer à la révolution. Le souvenir de ma toute première pensée authentiquement réactionnaire vient pourtant d'être ranimé par le barouf nostalgique de ces dernières semaines — pensée à coup sûr largement inspirée par les « événements ».

Flashback : deux ou trois ans se sont écoulés depuis le fameux mois de mai, j'ai donc six ou sept ans et je me promets, dès que possible, de me laisser pousser une moustache pour avoir l’air d’un « adulte » et certainement pas d’un jeune con brûlant des pavés et jetant des voitures... C’est que les petits garçons aiment la justice et que la justice a souvent quelque chose à voir avec l’ordre. Enfin, un certain type d’ordre : celui qui légitime la mise à l’ombre du méchant outlaw par le gentil shérif.

Comme quoi, on peut parfaitement être le rejeton d’une longue lignée de socialistes, de syndicalistes, de militants de ceci et de cela et n’avoir qu’un désir : ressembler à un électeur de l’UDR, l’UMP d’alors, pour mieux prendre ses distances avec la chienlit. Je ne me souviens pourtant pas d’avoir informé, à l’époque, mes parents de ma décision de sauter l’étape de l’adolescence et de passer directement du statut d’écolier à celui de porteur de costume-cravate harmonieusement inséré dans la société bourgeoise. Je pressentais sans doute qu'ils n’accueilleraient pas cette démarche contre-révolutionnaire avec suffisamment de bienveillance.

Bon, le temps a passé, je ne me suis pas laissé pousser la moustache comme prévu, mais plutôt les cheveux. Je ne suis pas non plus allé grossir les rangs du Mouvement des Jeunes Giscardiens, mais j’ai appris à lancer des pavés et des boulons sur les flics pour un oui ou pour non — contre une réforme de l’Education nationale ou une autre, contre la construction d’une centrale nucléaire... Je suis, nolens volens, devenu un pur produit de la génération 68 : j’ai soutenu les droits des homosexuels, des immigrés, des femmes, des enfants, des animaux, de la planète et des fumeurs de cannabis — le kit complet, quoi. J’ai fêté la fin de la peine de mort, l’arrivée de Mitterrand et des radios libres. J’ai été membre du parti socialiste et de SOS Racisme. J’ai lu Actuel et Libération pour être branché, Wilhelm Reich et Guy Debord pour être intelligent. J’ai écouté du rock et de la pop. Bref, j’ai fait un sort au petit garçon amateur de comportements respectables que j'étais et, franchement, je ne m’en porte pas plus mal. A vrai dire, je m’en porte mieux.

C’est sûr, j’ai quand même fini par découvrir la complexité du monde : j’ai appris à mettre du libéralisme dans ma conception de la liberté ; j’ai arrêté de considérer que la fonction publique était le sel de la terre ou que Cesare Battisti et Mumia Abu Jamal étaient nécessairement des good guys. Tiens, je me suis même remis à penser que le jet de pavé à la tête des flics n’était pas le meilleur moyen de faire avancer le schmilblick. Et à l’heure où certains affirment, un peu rapidement, qu’une colère d'étudiants à Paris et une émeute d'ouvriers à Prague en 68 avaient grosso modo la même signification, je me dis qu’il ne faudrait tout de même pas réhabiliter maoïstes et autres marxistes-léninistes trop prestement — enthousiasme commémoratif aidant. Mais je me dis aussi qu’au moment où de faux libéraux prétendent « liquider » le terrible héritage des affreux de la Sorbonne, il serait pertinent d’en imaginer la conséquence logique : une France déshéritée... 

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jeudi 27 mars 2008

Ententes cordiales

Hier, c'était la journée de l'amitié, de la politesse et de la bonne volonté. Témoignages.

Politesse_3 A force de se focaliser sur la capacité de Nicolas Sarkozy à poursuivre ses efforts de déraybanisation, on en oublie d'être attentif à ce qu'il raconte. Hier à Londres, il ne s'est pas roulé sous la table, n'a pas mis la main aux fesses de la reine et n'a pas glissé une petite cuillère en argent dans la poche de son smoking sous l’objectif des caméras de la BBC. D’ailleurs, même le Sun lui en sait gré.

Il n’a rien fait de tout ça, mais il a prononcé un discours avec lequel l’anglophile en moi serait bien en peine d’être en désaccord : la France et la Grande-Bretagne, jumelles dizygotes, sont aussi nécessaires à la promotion l’une de l’autre qu’un Guillaume le Conquérant à un Harold II ou une Jeanne d’Arc à un évêque Cauchon. « Ensemble tout devient possible », a donc rappelé l’hyperprésident aux parlementaires britanniques rassemblés en congrès. « Très juste Auguste ! » a approuvé Gordon Brown dans Le Monde.

A l’heure où Jaguar et Land Rover passent sous pavillon indien, le splendide isolement confinerait effectivement à l’autisme. Come on, Gordon, qu’est-ce qu’on attend pour être euros ?

*

Je ne voudrais pas faire replonger un débat qui s’élève enfin, mais je note que la belle Carla s’est fendue d’une révérence en rencontrant la reine. J’imagine que les p’tits gars du protocole avaient briefé notre nouvelle Jacky sur les us et coutumes des voisins du dessus : « Si Nicolas parvient à se tenir à peu près correctement, autant ne pas faire les choses à moitié ».

Hum, faut voir... D’abord, la révérence (« curtsey ») n’est pas réellement obligatoire. Tout le monde ne la pratique pas et la vieille Elizabeth herself n’y est pas spécialement attachée. Choisir un moment pareil pour être plus royaliste que la reine semble donc assez dérisoire.

Mais c’est sans doute une affaire d’appréciation personnelle. Mon épouse, britannique, a appris à l’école comment s’incliner devant un monarque. Désormais détentrice d’un passeport tricolore, elle s’est suffisamment républicanisée pour refuser l’idée d’une courbette face à la puissance héréditaire. Sa sœur, installée en Espagne juan carliste, en tient elle pour le respect de la tradition.

Tout de même, il ne faudrait pas que la transformation du bambocheur de l’Elysée en véritable homme d'Etat ne l’entraîne trop avant dans l’amour de la chose monarchique. Comme dirait Laurent Joffrin, ça pourrait donner des idées au fiston...

*

Moi, tout sourire, au barman à catogan derrière son comptoir :
Bonjour, une pression s’il vous plait !
Lui, le visage fermé :
Ah ouais ? Ben ça f’ra trois euros cinquante !
Moi, interloqué :
Vous êtes toujours aussi aimable avec les clients ?
Lui, l’air du type qui a appris son métier dans un guide touristique anglo-saxon sur les mauvaises manières des serveurs parisiens :
Non, là, j’suis aimable. Si je l’étais pas, vous vous en rendriez compte.

Bienvenue au Pavillon Baltard, pour la 72eme édition de la République des blogs !

A part ça, Denys, Charles, Emmanuel, Samuel, Gilles, Jules et Marie-Annick avaient l’air d’aller bien.

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