Politique

vendredi 19 juin 2009

« Est-il absurde de désirer l'impossible ? »

A Paris comme à Téhéran, la réponse est non.

Burqa Il va falloir que j'arrête de fréquenter ces sites, blogs et autres fils de commentaires selon lesquels le complot américano-sioniste est derrière tout ce qui se passe sur la planète. Ça pèse sur mon moral et j'en viendrais presque à croire que les opinions de ce genre ont cours au-delà de quelques cercles de marginaux paranoïaques.

Tiens, l'affaire iranienne, par exemple : il n'est pas nécessaire de s'appeler Yves Lacoste pour comprendre que le régime des ayatollahs est à bout de souffle et que les moins de trente ans relativement éduqués qui forment le gros de ses sujets aimeraient bien changer d’air. Pour autant, il se trouve un tas de gens pour affirmer que nos médias mentent sur ce qui est en train de se produire à Téhéran, pour suggérer que « l'Occident » cherche en fait à déstabiliser un pays dont il entend récupérer les ressources pétrolières et, last but not least, pour conclure qu'Israël mène la danse en sous-main dans le cadre de son projet de destruction des sites nucléaires persans...

La foule dans les rues ? Une manipulation de la CIA. Les bourrages d'urnes ? Une rumeur propagée par la presse impérialiste et, croyez-le ou non, par Sarkozy himself ! Les banderoles en anglais des manifestants pro-Moussavi ? La preuve éclatante de la mascarade… Bon, ok, je sais bien que la petite bande d'aficionados du chavismo-ahmadinejadisme qui patrouille le Web 2.0 à la manière de pasdarans en quête de bonnes femmes mal voilées n'a ultimement pas plus d'importance que les chauffeurs de taxi qui vous donnent leur avis sur le crash de l'Airbus d'Air France — mais tout de même !

Bah, souhaitons bon courage aux démocrates iraniens qui n'hésitent pas à défier les voltigeurs au péril de leur vie ! Et espérons seulement qu'il leur arrive, de temps à autre, de tomber sur un papier du Monde Diplo décrivant la dérive fasciste de l'Hexagone : quand on est forcé de subir le totalitarisme intégriste hérité de Khomeiny, on ne doit pas avoir l’occasion de rigoler bien souvent.

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Ça n'a rien à voir avec le sujet précédent (enfin, un peu tout de même), mais je suis bien embêté par ce débat sur l'interdiction possible de la burqa en France. Non pas que ma bienveillance à l'égard d'Obama m'ait conduit à changer d'avis sur la question du voile — je reste hostile au port d'insignes religieux « ostentatoires » dans les écoles ou par les agents du service public —, mais l'idée d'interdire à une adulte de s'habiller comme elle en a envie pour se promener dans les rues me met mal à l'aise.

La burqa est incontestablement un instrument d'asservissement de la femme et son rôle militant et prosélyte est une évidence. En proscrire le port n'en serait pas moins un renoncement à nos libertés individuelles, une sorte de patriot act à la gauloise dont nous ne pouvons pas nous accommoder. Je veux, moi-même, pouvoir traîner dans Paris avec un entonnoir sur le crâne si ça me chante (ne vous marrez pas, ce n'est pas plus grotesque que de s'enrober d'un drap noir pour descendre les poubelles et je crois me souvenir que le plus fidèle courtisan du Général était autrefois représenté la tête couverte d’une chantepleure par les dessinateurs du Canard enchaîné).

On trouvera peut-être paradoxal d'encourager la lutte contre le voile à Téhéran et de refuser son interdiction chez nous mais c’est ainsi. La liberté et la démocratie sont des concepts compliqués et je ne pense pas qu'apporter son soutien au Guide suprême de la révolution soit le meilleur moyen de les promouvoir. N’importe lequel des 600 000 ados sommés de répondre, hier encore, à la question « Est-il absurde de désirer l’impossible ? » vous le confirmerait.

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jeudi 11 juin 2009

Ultralibéralisme 2.0

Les droits d'auteur, c'est tellement un truc de vieux que même Jacques Chirac veut leur faire un sort.

Conseil_constitutionnel Alors comme ça, il faudrait se féliciter du retoquage d'Hadopi par le Conseil constitutionnel ?! Ben quoi, il n'est tout de même pas si fréquent de voir l'omniprésident freiné dans ses ardeurs réformistes par un commando de vieilles barbes ; d'habitude, il revient plutôt à une poignée d'ados boutonneux de le forcer à manger son chapeau…

A tout prendre, pour autant, la situation n'est pas si originale. Et si les croulants de la rue Montpensier en arrivent à faire du téléchargement illégal un nouveau « droit de l'Homme », c'est sans doute plus par sollicitude à l'égard des pirates en culottes courtes que pour l'alimentation de leurs propres lecteurs MP3. Rappelons que Jacques « Mulot » Chirac lui-même est membre du Conseil et qu'on l’imagine mal récupérant le dernier album de Madonna sur une plateforme suédoise de peer-to-peer.

De fait, l'idée générale, dans certains cercles, est que la France n'est plus qu'une dictature livrée à la police secrète d'une réincarnation glabre de Napoléon III. S'opposer à une énième mesure fascitoïde, après la semestrialisation de la classe de seconde (horreur !) et l'évaluation des compétences des profs de fac (malheur !), était donc bien le minimum que l'on puisse attendre des gardiens de la loi fondamentale — un véritable devoir de résistance, même !

En l'espèce, la dernière initiative élyséenne susceptible de nous rappeler les heures les plus sombres de notre histoire consistait à menacer les mélomanes partageurs d'effroyables sanctions, comme la privation de leur accès à Internet après soixante-douze avertissements par mail ou par courrier. Inutile de dire qu'on l'a échappé belle : confisquer des Freebox au moment même où Guantanamo ferme ses portes aurait montré à quel point la France s'enfonce chaque jour un peu plus dans l'abjection totalitaire.

Mais bon, l'orage est passé, les méchants ont reculé et que l’on ne vienne plus nous bassiner avec ces histoires ridicules de droits d’auteurs — ces digues absurdes élevées par le pouvoir afin de mieux protéger le grand capital des assauts des combattants de la liberté. La musique, le cinéma, la littérature, tout ça, ça ne se monnaye pas ! Les artistes, les vrais, ne se préoccupent pas de savoir s’ils vont s'enrichir, concentrés qu’ils sont sur la diffusion de leur œuvre en direction du plus grand nombre. Ah, c'est sûr, il faut bien qu’ils gagnent un peu d'argent de temps en temps mais, hey, entre leurs allocations d’intermittents et la future grande tirelire solidaire de la licence globale, ils devraient s’en sortir, non ?

Allez, encore bravo au Conseil constitutionnel ! Et attendons avec impatience qu'il reconnaisse le caractère obsolète d'un droit du travail devenu, la technologie aidant, si facile à contourner. Droits d'auteur, droits des salariés, tout ça, c'est un peu pareil, non ? A l'heure du Web 2.0, il est grand temps de faire un peu de ménage !

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jeudi 02 avril 2009

Les confessions de Richard Nixon : tout ça pour ça ?

Rétrospectivement, Richard Nixon était plutôt petit joueur. Et notre François Mitterrand à nous aurait pu lui donner une ou deux leçons de crapulerie...

Frost Nixon Il faut se méfier des comparaisons trop faciles : une situation n’est jamais totalement superposable à une autre et le contexte, le background, démolit généralement la pertinence d’une analogie. Ça ne m'a pourtant pas empêché, pendant la projection de l'excellent Frost/Nixon de Ron Howard, d'être constamment ramené à nos propres turpitudes présidentielles et à la fin en eau de boudin du mitterrandisme.

Curieusement, et s'il est donc permis de faire un parallèle entre l’ancien chef d’Etat américain et l’homme du 10 mai, c’est à l’avantage du premier. Bien sûr, Mitterrand n’a pas à proprement parler de sang sur les mains et sa sympathie pour la préservation à coups de canons de l’Algérie française ne vaut pas les centaines de milliers de morts vietnamiens et cambodgiens attribués, au moins indirectement, à Nixon. Mais pour le reste…

Le film retrace la genèse et le tournage des confessions télévisées de « Tricky Dickie » à David Frost, un animateur de variétés devenu interviewer politique sur le tard. Mais derrière l’anecdote showbiz (imaginez, je ne sais pas moi, Jean-Pierre Foucault ou Valérie Damidot interviewant Giscard sur sa politique africaine) se cache une vraie réflexion sur l’idée que se font les puissants du pouvoir. Pardonné par Gerald Ford et, du coup, échappant aux tribunaux, Richard Nixon n’avait aucune raison d’avouer son implication directe dans l’affaire du Watergate et ses prises de liberté avec la loi. Il se déboutonnera pourtant totalement dans l’ultime entretien accordé à Frost, que ce soit sur sa participation aux écoutes illégales du siège du parti démocrate ou sur sa conception assez spéciale de ce que peut se permettre un président « pour le bien » de ses concitoyens.

Une crapule malgré lui ?

Bon, on ne va naturellement pas se mettre à pleurer sur le sort d’un authentique réactionnaire, probablement paranoïaque et notoirement adepte des coups fourrés en politique. Mais sa capacité à admettre publiquement ses dérives et, surtout, son regret sincère de l’influence qu’elles auront eu sur le développement d’un cynisme presque gaulois à l’égard de la classe politique aux Etats-Unis, est étonnante. Le film le montre bien : Richard Nixon se perçoit comme un prolo sorti du rang sur ses seuls mérites, convaincu que l’Amérique est menacée de l’intérieur par une cinquième colonne marxiste et de l’extérieur par une coalition cubano-vietnamienne assoiffée de sang. Et parce qu’il « sait » que le système démocratique est faible et qu’on ne fait d’omelette sans casser quelques œufs ici et là, il n’hésitera pas à améliorer ses chances de réélection en payant quelques barbouzes pour jouer les plombiers chez les démocrates. Pétri des valeurs de l’Amérique des Founding fathers, il est prêt à toutes les crapuleries au nom même de cet idéal de pureté — crapuleries qu’il persiste à présenter comme autant de sacrifices douloureux.

Notre « Tricky Frankie » à nous, de son côté, ne boxe pas exactement dans la même catégorie d’idéalistes dévoyés. Placer ses adversaires sur écoute en envoyant deux clampins poser des micros dans leur faux-plafond n’est pas pour lui une crapulerie : juste une procédure, une routine. Et l’on se marre en pensant au petit magnéto nixonien comparé au véritable QG d’espionnage installé par Tonton dans les sous-sols de l’Elysée. Car avouons-le, si l’on force un président américain à la démission pour un micro de trop, on trouve tout juste rigolo qu’un président français écoute aussi bien les actrices qu’il courtise que les journalistes qui l’emmerdent. Et que penser des « affaires » en cascades, des étapes vichystes, des Carrefour du développement, des Triangle-Péchiney, des Grossouvre, des Bousquet, des Rainbow Warrior, des Urba, des Rwanda…

Enfoncé, l’Amerloque ! Et dire que tout est censé être plus grand de l’autre côté de l’eau… Nixon est un salaud, d'accord, mais un salaud par excès de conviction ; une sorte de malade assurant faire le mal au nom du bien dans un terrible délire mystico-religieux. Mitterrand, lui, ne s’embarrasse pas de tout ce fatras : il fait ce qu’il fait parce qu’il le fait et n’a pas besoin de prétendre que c'est parce qu'elle met la France en danger qu'il écoute sur son Walkman les conversations privées de Carole Bouquet … Mais à l’heure du bilan, Nixon parle. Oui, devant le petit animateur de variétoches spécialiste des Bee Gees, il décide de se livrer. Pas Mitterrand, dont on se souvient comment, dans les même circonstances que le débat Nixon-Frost, malade et revenu de tout, il fiche dehors les documentaristes belges qui le titillent sur Bousquet et Vichy. Ah, mais peut-être fallait-il lui envoyer Jean-Pierre Foucault ou Valérie Damidot.

C’est trop bête. On n’y a pas pensé.

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mercredi 01 avril 2009

Pourquoi j'ai accepté de rejoindre Nicolas Sarkozy

Il y a l'argent, bien sûr. Mais pas que…

Sous-Marin Les mauvaises langues en feront des gorges chaudes même si ça n'est pas anatomiquement correct, mais j'assume :  j'ai accepté la proposition qui m’était faite par Nicolas Sarkozy de rejoindre la task force présidentielle chargée de promouvoir le libéralisme dans les médias et sur le Web.

J'avais bien quelques réticences à l'idée de franchir le fameux Rubicon, mais la promesse de ne pas m'imposer une adhésion à l’UMP — comme celle d’une rémunération propre à acquérir autant de Rolex que nécessaire à quarante-cinq ans à peine — a fini par l’emporter. Oh, je reste évidemment un progressiste, au moins autant que Jean-Marie Bockel, Bernard Kouchner ou Eric Besson, et j’ai bien l’intention de créer mon propre mouvement de libéraux de gauche à l’intérieur de la majorité. L’essentiel, de toute manière, est de parvenir à convaincre les Français des mérites de la liberté d’entreprendre et des vertus de l’économie de marché. « Hum, y aura du boulot… » me suis-je d'ailleurs laissé aller à soupirer en prenant connaissance de ma lettre de mission et en signant mon contrat d'embauche dans le bureau d’Henri Guaino. « Ah, ça c’est sûr, a répondu la plume du chef de l’Etat. Mais songez que vous participez à une aventure extraordinaire, de nature à faire entrer l’homme français dans l’histoire, lui qui n’y entre pas assez… »

C’est vrai. Difficile de résister à la possibilité de sortir mes compatriotes de l’aveuglement d’une nation élevée dans l’admiration de Colbert et du programme économique du Conseil National de la Résistance. Depuis le petit local fraichement repeint de l’Elysée où j’ai été installé en compagnie de plusieurs camarades (si j’ose dire) animés des mêmes convictions, je suis certain de pouvoir agir dans le bon sens — même si je regrette presque de ne pas avoir été recruté avant la préparation du G20.

Parce que toutes ces histoires de régulation et ces menaces de quitter la table des négociations avant le pudding si Obama refuse de fermer Wall Street, hein, c’est un poil flippant ! Tiens, même Hollande ce matin sur France Inter trouvait ça un peu fort de café... Mais bon, je suis dans la place et vous devriez reconnaître ma patte pour le prochain grand raout des puissants de ce monde. Parce que, à vous, je peux bien le dire :  ce n’est pas seulement les Français que je suis vraiment venu convertir au libéralisme (de gauche), c’est le boss lui-même. Et là aussi, c’est pas gagné…

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Note : pour les mal-comprenants, cette note est évidemment un poisson d'avril.

jeudi 26 mars 2009

Continental à Clairoix : une usine pour l'éternité ?

La cause est entendue : les dirigeants de Continental sont des crapules assoiffées de profits. Mais existe-t-il tout de même une autre manière d'observer la fermeture de Clairoix ?

Continental Qu'un ouvrier se fiche comme de sa première salopette des raisons qui amènent son entreprise à fermer le site qui l'emploie, on le comprend aisément. Lorsque vous avez des traites à payer, des gosses à nourrir et de faibles chances de retrouver du boulot dans un délai raisonnable, la perspective d'une inscription à Pôle Emploi a tendance à vous rendre assez peu indulgent à l'égard de votre futur ex-patron…

A Clairoix, près de Compiègne, les « Contis » sont en colère. Leur usine fermera ses portes dans deux ans et le sentiment qui domine, au-delà de l'inquiétude, est celui d'avoir été trahi par une direction cynique au moment de l’abandon des 35 heures il y a deux ans. Mais y a-t-il vraiment eu trahison ? Et la décision de fermer une usine est-elle forcément inacceptable quel que soit le contexte dans lequel elle est prise ?

Continental, comme la quasi-totalité des entreprises de l'univers automobile depuis quelques mois, est en difficulté. C'est logique : lorsque l’on vend moins de voitures, on vend moins de pneus. Et la firme de Hanovre, qui avait déjà pas mal de problèmes de compétitivité avant que le ciel des subprimes ne nous tombe sur la tête, a vu son activité se réduire encore plus rapidement que celles des petits copains en caoutchouc vulcanisé. L’an dernier, ses ventes en « première monte », c’est-à-dire les ventes aux constructeurs qui équipent directement leurs autos avant de les expédier chez un concessionnaire, ont baissé de 10%. Sur le marché de la rechange, elles ont reculé de 8% et 2009 s’annonce d’ores et déjà comme une année noire.

Continental, un groupe solide ?

Bon, jusqu’ici, pas de quoi faire pleurer dans les chaumières du compiégnois : un groupe international solide, dont les marges frôlent encore les 8% pour un chiffre d’affaires supérieur à 24 milliards d’euros, est parfaitement capable de traverser une crise en serrant les dents. Des voitures, on en fabrique encore et il faudra bien que les automobilistes désargentés qui n’ont plus les moyens d’acheter une voiture neuve changent les gommes usées jusqu’à la corde de leurs vieilles guimbardes. D’autant plus que les pneus ne représentent plus qu’un gros quart de son chiffre d’affaires depuis qu’il s’est diversifié dans la conception et la fabrication d’équipements électroniques pour le compte des grands constructeurs… Sauf que, à y regarder de plus près, Continental n’est pas un groupe si solide. Il vient même de faire l’objet d’une OPA hostile de la part d’une entreprise deux fois plus petite que lui, laquelle est à la limite de la cessation de paiement et tente actuellement d’obtenir l’appui du gouvernement allemand pour le renouvellement de ses crédits bancaires.

Et ce n’est pas tout : non seulement les capacités de production de la division « Rubber » de Continental sont supérieures à la demande et son actionnaire de référence à deux doigts de le revendre par appartements pour se refaire mais, en plus, toutes ses usines de pneus pour voitures sauf une sont implantées dans des zones à faible croissance et à coûts élevés quand la concurrence s’organise de plus en plus rapidement dans les pays émergents, notamment en Chine. Forcée de réfléchir au coup d’après, la direction a-t-elle d’autres choix que celui de ramener la production à un niveau plus raisonnable et, pour y parvenir, de fermer ceux de ses sites dont les coûts de revient sont les plus élevés pour se concentrer sur les plus compétitifs ?

Cette logique-là, exposée sans fard, est naturellement inacceptable lorsque l’on s’intéresse aux hommes plutôt qu’aux comptes d’exploitation, bilans et autres parts de marchés. Continental ne pourrait-il pas, simplement, répartir ses volumes sur l’ensemble de ses usines pour donner du travail à tous ? Au pays des 35 heures comme remède au chômage, ça tombe sous le sens. Et ne peut-il pas se résoudre à perdre de l’argent sur un site dont les coûts sont plus élevés que les standards du marché, puisqu’il en gagne par ailleurs ? La péréquation, ce n’est pas fait pour les chiens…

Un Kombinat de pneumaticiens fournissant un consortium de constructeurs...

Le hic, c’est qu’une entreprise qui se comporterait de cette manière finirait fatalement par être larguée par ses concurrentes. Quant aux profits qu’elle génère encore, et qui lui sont renvoyés à la figure par Christine Lagarde herself, ils fondraient aussi rapidement que les pneus que brûlent les salariés de Clairoix sur leurs piquets de grève. Ah, évidemment, il y aurait bien un moyen de délivrer Continental de ces contraintes absurdes, comme la nationalisation des grands pneumaticiens mondiaux et leur transformation en un immense Kombinat produisant des pneus à des quantités planifiées pour des constructeurs également réunis en un consortium public aux quotas déterminés par un comité de hauts-fonctionnaires. Las, on a déjà essayé, ça ne marche pas non plus…

En demandant aux salariés de Clairoix, il y a deux ans, de revenir aux quarante heures pour accroître la compétitivité, le management ne prenait donc pas l'engagement de garder l’usine ouverte pour l’éternité. On voit mal, d’ailleurs, comment il aurait pu faire une promesse pareille ; et encore moins comment les Contis auraient pu la prendre au sérieux. Il promettait en revanche d’investir dans de nouveaux équipements qui, associés à une hausse du nombre d’heures travaillées, permettraient peut-être de combler le différentiel de coût avec les autres sites. Fin 2008, et en dépit de ces efforts, ce différentiel restait pourtant supérieur de 12% à ceux de Sarreguemines — l’autre usine française du groupe.

Pour quiconque accepte, mais il ne s'agit manifestement pas d'un consensus universel, les principes d’une économie de marché laissant les entreprises libres de développer les activités correspondant à leur « objet social » (produire, vendre, etc.), la fermeture d’une usine est un événement concevable. Tout comme son ouverture, d’ailleurs. Moi, j’accepte ça : c’est ma dimension libérale. Mais pour quiconque refuse l’idée d’une société où les hommes ne seraient que les instruments de cet « objet social », une fermeture doit obligatoirement se passer dans les meilleures conditions sociales et financières, l’État garantissant qu’aucune des obligations légales et morales de l’entreprise ne sera ignorée (indemnités de départ, plans de formation et de reclassement, délais de cessation de l’activité...).

Un État dont le rôle est aussi de veiller à ce qu’un territoire ne soit pas dévasté par le départ d’un acteur économique trop dominant, de faciliter un retour rapide à l’emploi et, surtout, de fournir un vrai revenu de remplacement aussi longtemps que nécessaire aux salariés licenciés. Ça c’est ma dimension de gauche. La même, d’ailleurs, que celle des syndicats de Clairoix qui, parce qu’ils ont depuis longtemps entériné la fermeture de l’usine, se battent aujourd’hui pour un « plan social quatre étoiles ».

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mercredi 11 mars 2009

OTAN pour moi

La réintégration du commandement militaire de l’OTAN par la France est d'une implacable évidence. Mais si on commence à se rendre à l'évidence, on n'est pas sorti de l'auberge…

OTAN Védrine l'autre jour dans Le Monde, Ségolène ce matin sur France Inter… : le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN fait l'objet d'une polémique aussi creuse que convenue. Et pas seulement parce que la gauche s'élève par réflexe contre tout ce qui pourrait ressembler à de « l'atlantisme » (un concept-valise signifiant grosso modo que l'on ne considère pas les États-Unis comme un ennemi). Non : à droite aussi, on en appelle aux mânes du général pour rappeler à quel point la mission civilisatrice de la France dans le monde serait rendue délicate par cette terrible perte de souveraineté.

Mon attitude à moi, finalement tout aussi pavlovienne, est d'applaudir des deux mains (car peut-on applaudir d'une seule main ?) cette nouvelle crapulerie sarkozyenne. Ok, les raisons de la création de l’OTAN ne sont peut-être plus exactement valides, maintenant que la crise réhabilite le marxisme et que l’on préfère nationaliser des banques plutôt que d'aller faire de la luge à Davos (Obama en est même à passer pour un prophète socialiste en son pays !). Mais compte tenu de la persistance d’un certain nombre de petits points chauds sur la planète, de l’incapacité de l’Europe à se doter d’une défense digne de ce nom et des interrogations que suscitent parfois les crises de nerfs poutiniennes, je prédis un bel avenir à cette splendide organisation.

Notez que je veux bien changer d’avis si des arguments plus convaincants que ces balivernes sur l’obligation d’aller faire la guerre en Irak, voire en Iran (je ne me souviens pas que les Allemands aient fait partie de la bande à Dabeuliou en 2003) sont proposés. Et surtout si l’on me démontre que la France sera moins capable de faire entendre sa voix si, hum, singulière en réintégrant complètement une organisation dont elle n’est de toute manière jamais sortie.

On commence d’ailleurs à rappeler un peu partout que Mitterrand himself avait entamé des négociations avec les Américains sur ce thème au début des années 90. Védrine devrait s’en souvenir : il était secrétaire général de l’Elysée. Et surtout, on suggère avec pertinence que notre indépendance est assez mal préservée dans un système où les forces françaises sont placées à la disposition des vrais patrons de l’OTAN sans possibilité de participer à leurs débats...

Je sais bien que le boulot de l’opposition, c’est de s’opposer, mais je me demande ce que le PS se prépare comme marge de manœuvre en cas de retour inopiné aux affaires avant 2027, c'est-à-dire avant la fin du second mandat de Sarkozy et des deux tours de manège de Copé (ou de Pécresse, qui sait…). On voit déjà qu’il ne lui sera pas possible de réformer les retraites, de décentraliser, de renforcer le rôle du Parlement, de booster l’enseignement supérieur, de moderniser la politique de défense... A ce rythme, il ne restera plus au président Bruno Julliard que la possibilité de supprimer le numerus clausus des taxis parisiens. Bah, ça ne sera finalement pas si ridicule dans une perspective militaire : les taxis de la Marne, ça ne vous rappelle rien ?

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P.S. : l'expression autant pour moi/au temps pour moi étant censée se rapporter à une affaire de canon qui refroidissent, le titre de cette note me semblait exceptionnellement approprié...

mardi 10 mars 2009

Michel Onfray rallume les Lumières

On savait que Michel Onfray ne croyait pas en Dieu. Voici qu'il admet ne plus croire en Besancenot. Les rationalistes l'en félicitent.

Onfray C'est mon blog trotskiste de référence — celui que je consulte pour savoir où nous en sommes sur le chemin du Grand Soir, un peu comme on écoute le bulletin de Christian Magdeleine sur Inter le matin en direct de Rosny-sous-Bois — qui me l’apprend : Michel Onfray s’est enfin rendu compte de l'impasse politique que constituait le NPA.

Dans une tribune publiée dans Siné hebdo, le journal de ceux qui pensent que Charlie est une publication fasciste et Philippe Val une crapule ultranéolibérale, le philosophe de l'athéisme enfonce une porte déjà ouverte depuis bien longtemps en reconnaissant (en substance) que le facteur joufflu est, au mieux, un auxiliaire de l'UMP reprenant le rôle de trouble-fête autrefois dévolu au FN et, au pire, le leader d'un mouvement nihiliste incapable de se colleter à la réalité.

C'est sûr, Michel Onfray, que je n'aimais pas trop jusqu’à ce que je tombe sur la passionnante série de cours diffusés sur France Culture ces dernières années, ne dit rien de vraiment transcendant au-delà de ce constat d’évidence. Et j'imagine bien que nous ne devons pas avoir grand-chose en commun, lui et moi, politiquement s’entend, au-delà de l’intérêt pour Thoreau ou Bentham et du désintérêt pour la pureté trotskiste. Mais bon, c’est bien qu’il finisse par cracher le morceau parce que ça risque d’être un peu plus utile à la cause que tout ce que je pourrais écrire ici dans la perspective des élections européennes.

Et qu’il le dise dans Siné hebdo, par-dessus le marché ! Merci, M. Onfray.

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mardi 24 février 2009

Contes et légendes de Bretagne

Le PS ferait bien de remplacer le Brestois Benoît Hamon par le Quimpérois Bernard Poignant au poste de porte-parole. Ça pourrait nous éviter de repasser par la case Trinité-sur-Mer.

Poignant L'incapacité des médias (et des politiques) à décrire l'insondable crétinerie du programme du Front National est longtemps restée le meilleur atout du mouvement d'extrême-droite. Il aurait pourtant suffit, lorsque Le Pen était l'invité d’un JT, de se concentrer sur ses propositions sociales, économiques ou institutionnelles pour que même les anciens de l'OAS reconvertis dans l’épicerie finissent par s’en détourner.

Sans entrer dans le détail (sic) du mix de dirigisme étatique et de libéralisme mal régurgité qui lui sert de plateforme, contentons-nous de rappeler que le FN entend stimuler la natalité chez les Français « de souche » en multipliant leur droit de vote par leur nombre d’enfants du même sexe. Ainsi, si vous vous appelez Jean Dupont et que vous avez deux fistons mineurs, vous serez en mesure de voter trois fois pour permettre au borgne de s’installer à l’Elysée. De même, si votre nom est Jeanne Durand et que vous avez trois filles, ce sont quatre bulletins BBR que vous pourrez glisser dans l’urne. C’est absurde, c’est même complètement con, mais ça s’appelle le « suffrage universel intégral » en jargon néo-pétainiste.

Las, les PPDA et autres leaders politiques mainstream ont toujours préféré se concentrer sur le racisme de Le Pen, comme si enfoncer une telle porte ouverte avait la moindre chance de lui aliéner les beaufs, les salauds ou les désespérés qui lui servent de base électorale. D’où un succès de plus de vingt ans — succès ayant tout de même culminé sur une qualification au second tour de la présidentielle de 2002 augmentée du renvoi à ses chères études du premier ministre le plus efficace depuis… euh… disons le plus efficace depuis bien longtemps.

Maintenant que le lepénisme est passé de mode, et que c’est le populisme d’extrême-gauche qui a le vent en poupe, faut-il rejouer cette comédie en se concentrant sur le discours de façade du NPA et d’Olivier Besancenot ? Car là où Le Pen fondait l’essentiel de son sex-appeal sur sa xénophobie, prenant bien garde à ne pas développer trop ouvertement son projet cauchemardesque pour la société, le facteur promeut l’utopie égalitaire et la gentillesse généreuse sans s’appesantir sur les préalables indispensables à la réouverture du jardin d’Eden. Ok, l’ultra-méchanceté de l’un n’est pas directement assimilable à l’ultra-gentillesse de l’autre, mais leurs référents historiques respectifs nous enseignent que c’est le préfixe ultra qui compte vraiment.

La tribune publiée lundi sur Rue89 par Bernard Poignant, député-maire socialiste de Quimper, sur la nature véritable du projet néo-trotskiste est donc une initiative dont on aimerait qu’elle ne reste pas isolée. Oui, le programme du NPA est tout simplement la traduction à peine dépoussiérée des expériences communistes du passé. Non, le parallèle avec l'Albanie d'Enver Hodja n'est pas farfelu, même si c'est pour le président à vie du Vénézuéla que l'état-major besancenotiste en pince pour de bon. Ben quoi, la fin de l'économie de marché, les nationalisations industrielles massives, la sortie de l’Union européenne et la disparition de cette arnaque bourgeoise qu’est le Parlement, c'est clairement « anticapitaliste » mais est-ce vraiment si « nouveau » ? Poignant met les pieds dans le plat et ça nous change des minauderies de Benoît Hamon, dont on sait qu'il est « prêt à travailler » avec Besancenot si ce dernier surmonte son dégoût pour les social-traîtres de la rue de Solferino — fussent-ils assez radicaux pour trouver que Sarkozy est un vilain garçon (et bling-bling, par-dessus le marché).

A quelques mois des élections européennes, le fameux statut de « gauche de gouvernement » risque pourtant d'être desservi par cet intérêt pour une éventuelle collectivisation des biens de production. D'où cette idée de confier la parole officielle du PS à un Poignant plutôt qu'à un Hamon. La Bretagne n'y perdrait rien, échangeant un Brestois contre un Quimpérois. Le pays tout entier, lui y gagnerait de ne pas repasser par la case Trinité-sur-Mer version cool et sympathique.

Kenavo à tous !

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jeudi 12 février 2009

On dira ce qu'on voudra, le coup d'Etat permanent, ça déchire grave sa mère

Plus que jamais, les Israéliens ont besoin d'un De Gaulle (et les Palestiniens d'un Garibaldi mais c'est une autre histoire).

Camembertknesset La relation de De Gaulle à Israël — et aux juifs en général — a toujours été quelque chose de confus et d'ambigu. La fameuse sortie sur le « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » est loin de raconter toute l'histoire et le soutien de la France à Israël jusqu'en 67, année de la guerre des Six-Jours, pourrait quasiment être comparé à celui que lui apportent aujourd'hui les États-Unis. Pour autant, s'il avait vraiment souhaité avoir un impact décisif sur l'avenir du jeune État, au-delà de la fourniture d'avions de chasse et de pataugas, Mongénéral se serait débrouillé pour lutiner une jolie sabra avant de l'abandonner, enceinte jusqu'aux yeux, dans un kibboutz du Negev. Le fruit de leur furtive relation aurait alors grandi (forcément), fait des études de sciences politiques entre deux épluchages de pommes de terre collectivisées et, laissant parler ses gènes, offert à sa patrie une constitution toute neuve en même temps qu’une stratégie de décolonisation crédible.

Ceux pour qui le concept d’un Israël démocratique relève de l’oxymore, occupés qu’ils sont à dénoncer les crapuleries de Tsahal comme l'expression même du sionisme, en doutent peut-être mais, ce dont ce pays a essentiellement besoin, c’est d’une bonne dose de coup d’Etat permanent — d’une bonne grosse lampée de loi fondamentale modèle 58 en lieu et place de cette vague « déclaration de principes » héritée des Anglais. Car franchement, pour ne pas remarquer qu'une hyper-démocratie permettant à plus d’une trentaine de partis de briguer le parlement, dans le cadre d’un système de proportionnelle intégrale (2% des voix suffisent à décrocher un siège), est le principal obstacle à la résolution du problème palestinien, il faut avoir de sérieuses difficultés à calculer des pourcentages...

Pas moins de douze formations sont d’ailleurs parvenues à glisser une sandale à la Knesset ce coup-ci, et l’on voit le bordel qui en découle à l'heure des coalitions. Entre des députés arabes exigeant la dissolution du pays et des illuminés en redingote lituanienne demandant le doublement de sa superficie, on trouve tout chez les Samaritains (rires dans la salle) : des gauchistes, des socialistes, des libéraux, des centristes, des nationalistes modérés, des ultra-nationalistes, des pro-Russes, des quasi-fascistes… Tout ce petit monde se subdivisant en outre en autant de factions prêtes à changer de cheval à mi-course si l’herbe devient ponctuellement plus verte ailleurs…

On aime bien, chez nous, se plaindre de la bipolarisation qui va de pair avec le scrutin uninominal majoritaire à deux tours de la Ve République. C’est que la proportionnelle intégrale à l’israélienne, Saint Graal des vrais démocrates, serait effectivement le moyen de permettre à Lutte ouvrière, à la Ligue communiste révolutionnaire, à la gauche alternative, au PCF, aux communistes non-PCF, au PRCF, à la Gauche Alternative, au Parti humaniste, au Parti socialiste, aux Verts, aux Verts européens, au Parti occitan de gauche, au Parti radical de gauche, au Nouveau Centre, au Mouvement démocrate, à Debout la République, au CNPT, à l’UMP, au Parti radical, au Mouvement pour la France, à l’Alliance patriotique/MNR, au Parti occitan de droite, au Parti des musulmans de France, à la France en action, à la France Bonapartiste et au Mouvement écologiste indépendant, bref, à notre propre petite trentaine de formations politiques à ambitions législatives, de se partager le palais Bourbon. On imagine la cohésion et le pragmatisme pour l’élaboration d’un plan de relance anticrise, dans ce contexte… Alors un plan de paix avec l'ennemi mortel, tu parles !

Las, le grand Charles était fidèle (ça nous change de ses successeurs) et son ADN réformateur ne se promène pas du côté de la mer Morte. Il n'est donc pas encore né, le type avec un grand nez (comme de Gaulle, voyons ! Pour qui me prenez-vous ?) qui portera un bipolarisme efficace sur les fonts baptismaux, convaincra une majorité d’électeurs que, dans la vie, il faut savoir ce qu'on veut et, surtout, ira expliquer aux colons de Hébron qu’il les a compris avant de leur inaugurer un ministère des Rapatriés... Tout ça n’aiderait pas nécessairement les Palestiniens à se dénicher un unificateur laïque à la Garibaldi en parallèle, mais ça nous changerait de l’ordinaire.

Ah, vous êtes sûr qu’il n’a jamais passé une nuit dans un kibboutz, le général ? Vraiment certain ?

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mardi 10 février 2009

Un « Ben Gaudin » pour Marseille ? Chiche !

Le Pen s'inquiète de l’arrivée d'un « Ben Gaudin » à la mairie de Marseille. Les Marseillais, eux, s'en réjouiraient peut-être.

Aboutaleb Le Pen semble avoir fait un bide, l'autre jour, en présentant l'arrivée d’un « Ben Gaudin » quai de l'Hôtel de Ville comme une perspective effrayante. Mais il serait dommage de mettre le manque d'intérêt du public ou des médias pour cette énième provocation minable au seul crédit de la ringardisation terminale du borgne...

C'est certain, il n'y a plus grand monde pour prêter attention au chef d’un parti d’extrême-droite longtemps présenté comme le chien dans le jeu de quilles de la politique française : le populisme a changé de camp et le tribun à la mode s’appelle désormais Besancenot, charge à lui de faire vibrer les salles à coups de slogans aussi binaires que faciles à comprendre. Mais ce qui rend le bide lepéniste vraiment intéressant, en fait, c’est la comparaison qu’il force à établir entre Marseille, grande cité portuaire en déclin, et Rotterdam, grande cité portuaire en développement.

La deuxième ville des Pays-Bas vient justement de se doter d’un maire d’origine marocaine, Ahmed Aboutaleb, au grand dam des lepénistes du cru. Ce travailliste, plus blairiste que fabiusien, est en effet une excellente incarnation du multiculturalisme à l’européenne, une sorte de Barack Obama batave. Ancien ingénieur, un temps journaliste, il est le cauchemar de ceux qui prédisent en s'arrachant les cheveux le remplacement progressif des grands blonds en sandales par des petits bruns en babouches. Car qu’Aboutaleb, un musulman pratiquant, défende la laïcité avec la même ardeur qu’un membre du Grand-Orient de chez nous n’émeut guère ces derniers : leur allergie est une allergie « générique », pas « spécifique ». Et l’échevin rotterdamois natif de Beni-Sidel pourrait bien se convertir au protestantisme et se shooter à la tulipe que ça n’y changerait rien.

On se prend pourtant à rêver qu’un cousin d’Aboutaleb, installé sur l'Huveaune plutôt que sur la Meuse, s'avise de prendre le relais des Gaudin et autres Guérini dont Marseille est la propriété depuis que Gaston Defferre leur en a confié les clés. Un cousin d’Aboutaleb auquel les petits arrangements entre amis, les connivences avec des syndicats archaïques et les amitiés avec un patronat préhistorique seraient, comment dire, étrangers. Un Aboutaleb à la fois pro-business et social, conscient des atouts de sa ville mais sans indulgence pour les pratiques d’un autre âge. L’un de ces diplômés d’école de commerce basanés et tentés par la politique qui, lorsque le sterling valait encore quelque chose, avaient plus de chance de décrocher un poste en or à la City qu’un stage non rémunéré à la RTM.

Marseille n’est pas une ville qui a besoin de changement : c’est une ville qui a besoin d’un bouleversement. Clairement, le remplacement de Jean-Claude Gaudin par Jean-Noël Guérini est à peu près aussi susceptible de revitaliser le Rotterdam français que l’arrivée de Christian Poncelet à la résidence des Hespérides de Neuilly a de chances d'offrir une seconde jeunesse à ses compagnons de belote. Alors un Aboutaleb, euh, un Ben Gaudin sur le Vieux-Port, n’en déplaise au borgne, il faudra trouver autre chose pour terrifier les Marseillais...

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