Emouvant hommage à Jean-Marie Lustiger, ce matin. De toutes les religions monothéistes, l'église catholique reste la championne de l'événementiel.
La responsable du service de communication de l'archevêché de Paris a commencé par m'envoyer paître après un rapide coup d'œil à ma carte de presse : « Vous êtes journaliste, ok, mais il fallait solliciter une accréditation à l'avance pour entrer dans la cathédrale. Et d'abord, pour quel journal travaillez-vous ? » Hum, visiblement, les choses étaient mal engagées. Sans accréditation préalable, mon appartenance à la rédaction de ......... risquait d’être perçue comme assez peu pertinente dans le contexte des obsèques de Jean-Marie Lustiger.
« Vous n’allez tout de même pas écrire un article sur le cardinal dans ......... ? » a-t-elle encore lâché, méfiante. J’ai bredouillé que non, évidemment, mais que je souhaitais vivement assister à la cérémonie et que j’écrirais sans doute quelque chose ailleurs, dans une publication de province dont j’ai inventé le nom. Lui expliquer que mon compte-rendu finirait sur un blog aurait été trop compliqué : elle m’aurait vraisemblablement demandé ce qu’était un « blog », tout ça, et j’aurais moi-même été assez ennuyé pour répondre d’une façon propre à faire son éducation en la matière.
Mais elle a fini par se laisser amadouer par mon air de chien battu, me confiant un badge officiel en indiquant, l’index levé : « Je ne devrais pas, vous savez. Regardez tout ce monde, là-dehors... Ils auraient bien voulu entrer aussi et j’ai été obligée de refuser l’accès à tout un tas de gens, y compris d’autres journalistes... » Le précieux sésame pendu autour du cou, je l’ai remerciée chaleureusement et je me suis engouffré dans Notre-Dame, sur les talons d’une kyrielle de ministres et d’académiciens et sous les regards de la foule agglutinée derrière les barrières métalliques installées sur le parvis.
L’idée d’assister aux obsèques de Lustiger m’était venue le matin même, les réactions à la disparition de l’ancien archevêque de Paris m’ayant conduit à réfléchir au parcours de ce juif-catholique un temps présenté comme papabile. Il faut dire que je n’étais pas le seul à avoir improvisé ce déplacement, Nicolas Sarkozy lui-même ayant spontanément interrompu ses vacances américaines pour lui rendre « un ultime hommage », comme on dit. Bon, l’effort était moins confondant de mon côté, avouons-le, pédaler du Père Lachaise à Notre-Dame n’étant pas exactement comparable à une double traversée de l’Atlantique en vingt quatre heures.
N’empêche, l’hyperprésident, votre serviteur, quelques centaines de VIP, autant de membres du clergé et de représentants d’organisations diocésaines allaient se retrouver ensemble, sous les voûtes de la magnifique cathédrale gothique rendue universellement célèbre par Walt Disney. C’est qu’elle s’y entend, l’église de Rome, dans le genre « pompes et circonstances » ! C’est même ce qui m’agacerait le plus à son sujet, ce côté spectaculaire, chichiteux, inutilement sophistiqué que les protestants ont laissé tomber en même temps que la transsubstantiation.
Pour autant, à quelque chose malheur est souvent bon et ce goût du décorum, s’il oblige les prélats à se déguiser comme les chamanes aztèques des albums de Tintin, a tout de même produit les plus beaux édifices religieux monothéistes qui soient — ni les temples réformés, ni les synagogues, ni même les mosquées (pourtant fréquemment hors concours) n’arrivant à la cheville des paquebots de pierre commandités par nos amis en robes pourpres. Enfin, c’est une question de goût, n’est-ce-pas ?
Mais le problème, avec les obsèques d’une personnalité, c’est justement ce côté... « obsèques de personnalité », ce parfum de funérailles people. Et à voir les deux-tiers du gouvernement prendre place sur les travées les plus en vue, là sous le nez du papalement patronymé Monseigneur Vingt-Trois, à observer l’air pénétré de François Bayrou, de Jean-Paul Huchon, de Bernadette Chirac ou de, hum, Brice Hortefeux, on en vient fatalement à s’interroger sur les motivations de cette présence : « photo opportunity » ou chagrin sincère ? Service commandé ou démonstration du respect dû à ce drôle de zigoto touché par la grâce ? Mais poser la question, c’est quasiment y répondre. Jean-Marie Lustiger était effectivement un people, un spécialiste de la communication (il fut l’initiateur de Radio Notre-Dame et de la chaîne de télévision KTO), et il est logique que le ban et l’arrière-ban de la politique ait eu l’occasion de le fréquenter — voire de l’apprécier — au fil des ans.
Et moi-même, tiens, aurais-je seulement eu l’idée d’entrer dans cette église pour les obsèques du père Machin-chose ? Me serais-je débrouillé pour faire du gringue à la communicante de l’archevêché pour assister à une messe d’hommage au cardinal Trucmuche ? La réponse est non, bien entendu, même si, à l’inverse de Nicolas Sarkozy ou de François Fillon, mes chances d’être sur la photo restaient faibles. Je ne sais toujours pas, à vrai dire, ce que je venais faire dans cette église. Je ne sais pas non plus comment je me suis retrouvé, coïncidence troublante, intégré au groupe de porteurs de kippas de la famille Lustiger, venus prononcer le Kaddish — la prière juive des morts — de leur cousin apostat.
Sans doute étais-je curieux de la manière dont s’organiserait cette étonnante cérémonie syncrétique ; curieux de la façon dont le successeur du défunt commenterait le parcours de ce dernier ; curieux, enfin, de l’accueil que réserverait l’église à la petite troupe de rescapés des camps à l’accent bizarre honorant Aaron plutôt que Jean-Marie... Mais, on l’a vu, les catholiques touchent leur bille, en « événementiel ». Et de psaumes en homélie, de grandes orgues en projection d’encens, de processions en lectures des Evangiles, l’émotion monte et avec elle l’idée que le bonhomme avait effectivement découvert quelque chose, ce jour de 1940 où il a décidé de rejoindre la Nouvelle Alliance. Las, ça ne dure pas longtemps, l’émotion. Un coup d’œil à ma droite, où Christian Estrosi se cure le nez l’air absent et André Santini jette des regards inquiets vers le boss (« Hé, patron, je suis là moi aussi, hein ! ») ; un coup d’œil derrière moi, où Jean-Paul Huchon semble à deux doigts de piquer un roupillon... Et la magie retombe : mécréant je suis entré, mécréant je ressortirai.
Je reste tout de même sous le charme du personnage que l’on enterre aujourd’hui, dont le portrait qu’en font les gazettes, autant que l’homélie prononcée par Mgr Vingt-Trois, laisse transpirer la complexité et le caractère d’électron libre pas toujours contrôlable... Clairement, il n’était ni le père Machin-chose, ni le cardinal Trucmuche et il est fort possible qu’au sein des estrades réservées aux gradés en soutane, tous les souvenirs de lui ne soient pas si heureux et qu’il ait parfois été perçu comme un intrus, avec ses histoires de judéo-christianisme et de pont entre les religions, ses manières cavalières, etc. Bah, pure spéculation, évidemment — et de la part d’un intrus authentique, pour le coup.
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