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mardi 11 septembre 2007

Londres-Paris à vélo : le film

L'hyperprésident passe pour courageux, mais sa réputation semble surfaite. Attendre que je m'éloigne de mon clavier pour engager une bataille aussi prometteuse que la réforme des régimes spéciaux, ce n'est pas joli-joli...

LondonparisA ceux d'entre-vous que l'étrange concept d'un trajet Paris-Londres en autocar attirerait, mais qui n'auraient pas de vélo à transporter pour justifier cette expérience, mon conseil est de s'abstenir. L'autocar, c'est long, inconfortable, fatiguant et les horaires ne sont pas fiables. Il nous a fallu près de onze heures, à mon coéquipier Thibaut C., à nos deux biclounes et à moi-même, pour relier la gare routière de la Porte de Bagnolet à celle de Victoria Station. Entre les embouteillages à la sortie de Paris, les contrôles douaniers à répétition, les retards à l'embarquement sur le ferry, la disparition de notre conductrice espagnole au moment du débarquement (elle s'était endormie au fond du car) et les embouteillages à l'entrée dans Londres, voilà bien de quoi vous faire regretter le train...

D'autant plus que l'on m'apprend que les soi-disant restrictions pour l'emport d'un vélo en Eurostar ne sont qu'un mythe propagé par le centre d'appel de cette efficace société ferroviaire. Dans le monde réel, vous vous pointez avec votre engin à l'heure du départ, vous démontez la roue arrière pour le rendre moins imposant, vous le calez dans un rack à bagages et le tour est joué... La prochaine fois — s'il doit y avoir une prochaine fois —, je saurai à quoi m'en tenir.

*

L'autocar est inconfortable, mais il permet de se rendre compte à quel point argent et surface sociale vous rendent, justement, la vie plus confortable. Les bus Eurolines tendent à être utilisés par des gens que leurs finances empêchent de partir en Eurostar ou en avion : des étudiants, des jeunes, des familles ou des couples aux moyens modestes... Tout à fait le genre de clients que les douaniers et la police des frontières apprécient d'avoir comme matière première — surtout lorsqu'ils sont un poil basanés. Bon, les deux journalistes blancs équipés Go Sport et affirmant vouloir refaire le trajet en sens inverse en pédalant le lendemain s'attirent immédiatement la sympathie des uniformes (« Londres-Paris ? En vélo ? Ben ça alors ! Bravo les gars ! »). Surtout lorsqu'ils transportent une bonne bouteille de pinard, symbole de francité joviale s'il en est, dans leurs sacoches.

Le rasta et le « jeune maghrébin », en revanche, se voient automatiquement offrir la visite guidée de l'arrière-salle en petite tenue. Fouille, interrogatoire, menaces sans fondement (« Si t'as du shit sur toi, tu vas avoir des problèmes ! ») sont au programme du « racial profiling » caricatural qui sert de méthode de détection des malfaisants à nos gabelous.

Je me suis moi-même permis, en les voyant examiner mon matériel, de leur raconter l'histoire du contrebandier qui passait des vélos en fraude, histoire de tester leur résistance. Mais ça les a fait marrer et ils m'ont souhaité bon courage pour le retour. Liberté, égalité, fraternité...

*

Londres-Paris en vélo, c'est dur. Même sur trois jours et à raison d'un peu plus d'une centaine de kilomètres par étape. La sortie de Londres, relativement aisée en voiture via les voies rapides et les autoroutes, est un enfer sur une selle. Et les banlieues sans fin qu'il faut parcourir, les petites rues en boucles, les montagnes russes d'une myriade de petites collines bordées de maisonnettes photocopiées les unes sur les autres peuvent devenir lassantes. L'entrée dans la vraie campagne, une fois traversé le riant borough de Croydon, sorte de banlieue tertiaire sans âme, est heureusement plus agréable. Et même si nous nous sommes retrouvés, bien malgré nous, sur une nationale A23 transformée en quasi-autoroute pendant quelques kilomètres de torture, les choses ne sont pas trop mal déroulées.

*

C'est à Newhaven que la situation s'est un peu détériorée. Nous avions prévu, en effet, de ne pas faire de vieux os dans ce petit coin d'Angleterre où le temps s'est arrêté en 1975, ni le thatchérisme, ni le blairisme n'ayant pris la peine de transformer une cité portuaire déprimée en publicité pour la Cool Britannia chère à Tony. Malheureusement, arrivés quelques minutes après le départ du  ferry de 18h00, nous avons dû accepter de passer la nuit sur place, à l'étage B&B d'un pub sordide, pour attendre celui de 5h00 du matin.

Mais une incroyable histoire d'alarme de téléphone mal réglée (dont j'assume l'entière responsabilité) nous ayant conduit à nous retrouver au port à minuit — absolument convaincus d'avoir dormi toute la nuit mais n'ayant fermé l'oeil que deux heures —, c'est par le bateau de 1h30 que nous avons franchi le Channel direction Dieppe et réenfourché nos destriers sans transition...

*

La suite, ce sont donc les kilomètres de souffrance auto-infligée jusqu'à Paris, les sarcasmes de Thibaut C. (vainqueur de quelque obscur critérium de province à l'époque de son adolescence boutonneuse), les hauts, les bas, les encouragements bienvenus du même Thibaut C. et, surtout, l'immense plaisir de l'arrivée triomphale porte de Champerret sous les applaudissements d'une foule en délire. Nicolas Sarkozy, tiens toi bien, je suis de retour !

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mercredi 05 septembre 2007

Record de lenteur entre Londres et Paris

Il est désormais possible de se rendre de Londres à Paris en trois jours à peine ! Vraiment, on n'arrête pas le progrès.

EurostarA l'évocation d’un Anglais investissant dans le rail, la première image qui se forme dans mon esprit est celle d'un trader dépensant son bonus annuel en colombienne extra-pure. Mais c'est faire du mauvais esprit : nos voisins du dessus n'ont pas totalement abandonné l'idée de se doter d’un réseau ferroviaire moderne, comme en attestent l'inauguration de la nouvelle gare de Saint-Pancras et l'achèvement de la ligne à grande vitesse entre Folkestone et Londres. Bon, treize ans après l’ouverture du tunnel sous la Manche, il n'y a sans doute pas de quoi pavoiser ; mais tout de même, bel effort...

Les Français adorent, de toute façon, ironiser sur l’état du réseau ferré britannique : le délabrement général, le bordel né de la transformation de British Rail en une kyrielle de compagnies aux horaires complexes et aux tarifs ridiculement élevés, les accidents à répétition... Ils ont raison, même si les choses se sont améliorées : clairement, les Pendolino qui circulent entre les grandes agglomérations valent mieux que certains de nos trains Corail. Je me souviens pourtant, il n’y a pas si longtemps, d’avoir découvert qu’entre Londres et Oxford, l’utilisation de tortillards aux sièges de bois et aux portières de voitures à cheval était toujours de rigueur.

Bah, on ne peut pas être bon en tout et si les Anglais ne connaissent pas le TGV, ont du mal avec leur métro et ont quelques problèmes avec leurs aéroports, ils nous laissent sur place en taux de chômage et en football. C’est déjà pas mal.

Désireux de fêter dignement cette nouvelle étape de l'entente cordiale (Paris et Londres ne sont désormais plus qu'à 2h15 l’une de l’autre), j’ai cherché le moyen le plus lent de les relier et je crois bien avoir trouvé. C’est donc en autocar — oui en autocar ! —, que je quitterai la ville-lumière vendredi, et à vélo — oui, à vélo ! — que je rentrerai au bercail dès le lendemain. L’aller en autocar, c’est à la complexité des règles concernant l’emport d’un vélo sur Eurostar que je le dois. Un bicloune, du point de vue des gestionnaires de cette magnifique infrastructure trinationale, n’est pas un bagage comme les autres et il est obligatoire, soit de l’enregistrer plusieurs jours à l’avance comme un colis, soit de l’emballer dans une housse ad hoc que je ne possède pas mais qui se négocie près d’une centaine d’euros chez Décathlon et dont je n’aurais su que faire une fois débarqué à Londres...

Oh, il existe bien des trains « normaux » pour effectuer ce trajet, mais l’idée de prendre un TGV jusqu’à Lille ou Hazebrouck, puis un TER jusqu’à Calais, embarquer sur un (Brian) ferry jusqu’à Douvres et, enfin, monter dans un train-musée en partance pour Londres me semblait un tantinet ridicule. D’où la trouvaille de mon coéquipier dans cette aventure, homme de ressource et tour operator du pauvre : les navettes Eurolines de la porte de Bagnolet.

Appréciés des étudiants désargentés, des candidats à l’immigration illégale et des contrebandiers de tout poil, ces autocars ont la particularité de vous transporter de Paris à Londres, votre vélo et vous, en sept heures, sans rupture de charge et pour la somme dérisoire de 39 euros ! Je subodore d’ailleurs que cette expérience inédite donnera matière à une note sur ce site mais je m’avance peut-être... Toutefois, c’est évidemment le retour, sur trois jours et à grands coups de pédales, qui constituera le climax de l'équipée. Là encore, ce voyage dont je pressens qu’il sera parsemé d’anecdotes piquantes vous sera narré par le menu ici-même. See you next week !

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PS : Devant profiter de ce bref séjour londonien pour prendre un verre avec mon ami Jules de What’s next, je m’efforcerai de lui faire avouer qu’il n’est qu’un faux-nez de l’UMP.

PPS : Si d’aventure, en commentaires, vous vous demandiez comment l’on traverse la Manche à vélo, je vous rappelle qu’il existe un moyen de franchir ce bras de mer à roue sèche. On appelle ça le ferry. Une précision utile compte tenu du nombre de fois où la question m’a été posée ces derniers jours.

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mercredi 01 août 2007

A bicyclette

« Sans l'invention de la roue, les coureurs du Tour de France seraient condamnés à porter leur vélo sur le dos » (Pierre Dac)

Col_2Est-il toujours possible de franchir un sommet alpin sans être saturé d'EPO ? Et un Français peut-il encore damer le pion des Espagnols et autres Danois qui trustent, entre deux contrôles d’urine, les podiums du Tour ? La réponse est oui, figurez-vous, votre serviteur venant tout juste de gravir — en un temps assez peu record, avouons-le — les lacets à 11% qui séparent Val d’Isère du mythique col de l’Iseran.

La réponse est oui, donc, même si l’intransigeante ZDF a fait l’impasse sur mon exploit, l’absence inédite de substances illicites dans les humeurs d’un cycliste n’ayant pas suffi pas à ranimer l’intérêt de la chaîne teutonne pour les joies de la petite reine. Bon, il faut dire que le spectacle d’un quadragénaire dégarni parcourant 17 kilomètres en deux heures n’est pas le stimulant idéal de l’audimat, même outre-Rhin... Encore que : on ne peut pas simultanément déplorer l’exigence de performances toujours plus folles et mépriser les efforts d’un ex-fumeur allergique au sport métamorphosé par une cure de Zyban. Un peu de cohérence, bon sang !

Las, cette équipée, aussi édifiante soit-elle, aussi digne d’être élevée au rang d’exemple pour une jeunesse sans perspective, n’intéresse personne et me voici réduit à en parler sur un blog dont la majorité des lecteurs ignore superbement les textes ne mentionnant pas Nicolas Sarkozy (tiens, ils vont devoir lire ça, maintenant...). Pour faire court, expliquons au moins qu’il n’était pas évident, juché sur un VTT à pneus de tracteur, sans cale-pieds ni pédales automatiques, de tenter l’ascension d’un tel col par une chaude matinée d’été. Je m’en suis tiré, pourtant, assisté de mon fidèle porteur d’eau Thibaut C., et je suis désormais fin prêt pour ma prochaine expédition Paris-Londres via Dieppe (oui, oui, je sais qu’il y a la mer à traverser. Mais je me suis organisé en conséquence, ne vous inquiétez pas). Si le cœur vous en dit, c’est en septembre et on recrute.

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mardi 17 avril 2007

La campagne à la campagne

Fort_galopLes Français, ont le sait, prennent énormément de vacances. Ca risque de changer, évidemment, si l'ami Sarkozy l'emporte, mais nous n'en sommes heureusement pas là... En tout état de cause, votre serviteur se voir forcé d’écouler un reliquat qu'il croyait inépuisable de jours de congés, sauf à voir ces derniers engloutis par un système de gestion des ressources humaines sans pitié.

Je vais donc passer le reste de cette campagne de premier tour... à la campagne (quelque part dans le Perche, où je galoperai à travers bois puisque le cheval est, après le vélo, mon mode de déplacement favori ― nous en reparlerons d’ailleurs un jour, ne vous inquiétez pas).

Bien entendu, je serai de retour dimanche pour accomplir mon devoir civique, ce qui est la moindre des choses pour un donneur de leçon dans mon genre. J’aurai même le privilège de continuer à les donner, ces leçons, tout au long de la soirée électorale et au monde entier, ayant été invité par la rédaction parisienne de CNN à intervenir sur leur auguste antenne. Oui, oui, je sais, ils invitent vraiment n’importe qui.

A dimanche, donc. Et comme disait l’autre, faites le bon choix (mais non, voyons, pas celui-là ! Enfin ! Où avez-vous donc la tête ?).

lundi 29 janvier 2007

Vieilli, usé, fatigué ? Que nenni !

Les quelques fumeurs encore recensés, s'ils avaient enfin décidé de reprendre leur santé en main, risquent d'arbitrer en faveur du vice contre la vertu à la lecture de cette note. Mais qui leur jettera la pierre ?

TortureUne marche de 54 kilomètres, ça n'a l'air de rien. Et quiconque a déjà parcouru une vingtaine de bornes par une belle journée d'été, s'arrêtant ici ou là pour admirer un point de vue ou une chapelle du XIIe siècle avant d'aller déjeuner dans la sympathique petite auberge recommandée par l'oncle Albert, s'imaginera sans doute qu'il s'agit d'une promenade de santé.

Hum... Permettez-moi de vous dire que « quiconque » se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude : participer à la fameuse marche Paris-Mantes est à peu près aussi comparable à une balade en forêt qu'une heure de piscine l'est à la traversée de la Manche à la nage. J'exagère ? Oui. Mais à peine. Troisième « exploit » sportif majeur de ma nouvelle existence de non-fumeur, cette épreuve semble avoir été conçue par un malade mental particulièrement imaginatif. Car enfin, quitter les faubourgs de la capitale à minuit, dans la froidure d'un samedi de janvier, pour rejoindre les confins de l'Ile-de-France en traversant autant de zones pavillonnaires, de rocades et de forêts humides que possible n'est pas exactement une façon normale de passer la nuit. Même pour un insomniaque.

La balade en question, en effet, n'a rien de touristique. La nuit, il fait noir et ce ne sont pas les petites lampes frontales imposées par le règlement qui y changent quelque chose, parole de mineur de fond ! Non, la marche Paris-Mantes est bel et bien une épreuve d'endurance absurde, ne procurant de surcroît aucun des bénéfices post-mortem habituellement associés aux flagellants et autres pénitents remontant je ne sais quels escaliers sur les rotules.

Bon, les premiers vingt kilomètres, en dépit de la fatigue accumulée tout au long de la journée, du froid et de l'humidité, s'étaient plutôt bien passés. M'étant débrouillé pour effectuer ce parcours en compagnie d'une sélection de Chicago boys, j'imaginais que j'en profiterais pour les convaincre de la validité de mon modèle ségolo-bockelo-scandinave d'économie socialo-libérale. Tu parles ! Concentré sur mon effort, fatigué par une journée ayant commencé aux alentours de six heures du matin, j'allais vite déchanter. Pour autant, je m'étais bien lancé, sous les encouragements du petit Joe Jackson ayant élu domicile à l'intérieur de mon lecteur MP3, dans une courte séance de jogging, histoire de ne pas passer pour un rigolo aux côtés des quelques furieux faisant tout le trajet en courant... Quelle erreur ! La marche et la course sollicitant apparemment des segments différents de l'appareil musculaire humain, j'aurais mieux fait de conserver la même allure jusqu'à Mantes, le grand Oscar Wilde ayant probablement découvert l'importance d'être constant à la suite d'un exercice de ce genre...

Au total, je devais  passer plus de neuf heures (9h31 pour être précis) à battre le pavé, passant les ultimes vingt kilomètres à me lamenter et à jurer (mais un peu tard) qu'on ne m'y prendrait plus. Les deux dernières heures allaient même être les plus pénibles psychologiquement, les estimations contradictoires des uns et des autres sur la distance restant à parcourir étant un excellent moyen de casser le moral de l'amateur de faits concrets que je suis :

Jumeauville, c'est à combien de kilomètres ?
Oh, 4 ou 5. Maximum 6... On y est presque...

Mais une heure plus tard, un autre habitué de l'épreuve vous assurait, la main sur le coeur, que les premières maisons de cette étape majeure de la compétition seraient visibles d'ici deux ou trois kilomètres, bouleversant tous vos calculs de réserve d'endurance et démolissant ce qui vous restait de moral.

L'interminable entrée dans Mantes semble d'ailleurs tout spécialement organisée pour briser les esprits forts dans mon genre. Un panneau routier vous indique-t-il que vous venez de pénétrer dans la commune ? Un autre vous informe que votre destination est en fait « Mantes-la-Jolie », trois bornes plus avant ! Entrez-vous enfin dans Mantes-la-Jolie ? C''est pour mieux négocier la dizaine de virages et de chicanes vous empêchant de voir l'arche d'arrivée et de savoir, concrètement, combien de temps cette séance de torture doit encore durer. Même le passage de la ligne proprement dite est un enfer, les officiels vous orientant alors vers un lointain gymnase pour la remise d'étranges médailles en forme de semelle cloutée...

Mais j'ai l'air de me plaindre, comme ça, de regretter d'avoir passé ma nuit de samedi à dimanche en enfer quand, en réalité, je suis franchement fier de moi et de cette nouvelle célébration de ma capacité à laisser tomber la clope, sans même attendre les injonctions chiraquiennes, et à me transformer en sportif accompli. Ni vieilli (même s'il se trouve que la fameuse nuit était également celle de mon anniversaire), ni usé, ni fatigué (enfin, un peu quand même), j'en viendrais même à recommander à tout un chacun de tenter l'aventure l'an prochain. En ce qui me concerne, toutefois, une fois suffit : comme disait Torquemada, rien n'est plus ennuyeux plus que le manque de créativité dans l'exercice de la torture.

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PS : Je tiens à évoquer ici la dame au blouson multicolore sans laquelle je me serais peut-être jeté sous le pont ferroviaire de Mantes-la-Jolie au lieu de parcourir le dernier kilomètre (ou les deux derniers ? Ou les trois ?), épuisé et vidé que j'étais... Cette sympathique mantaise avait en effet décidé de m'aider à franchir la ligne d'arrivée en marchant à mes côtés et en bavardant pour me distraire. En la remerciant, je lui ai dit que je me souviendrais d'elle toute ma vie et c'était sans doute vrai !

PPS : Etant enfin parvenu, le jour même de la marche, à faire fonctionner le lecteur MP3 reçu à Noël, j'ai également été assisté dans mon effort par de moins anonymes supporters dont voici la liste : Genesis : Fox-Trot et Trespass ; Leonard Cohen : Ten New Songs et Dear Heather; Tom Waits : One From The Heart ; Joe Jackson : Big World ; Bob Dylan : Desire. Il est possible que les plus jeunes de mes lecteurs n'aient jamais entendu parler d'une telle play-list. Mais ont-ils jamais marché 54 kilomètres ?

lundi 23 octobre 2006

La métamorphose (le blog)

Parcourir à pied, dans le froid et l’obscurité d’une nuit de janvier, les 54 kilomètres qui séparent Paris de Mantes-la-Jolie tient-il de l'épreuve sportive ou de la phase haute d'un cycle maniaco-dépressif ?

MetaJe cherchais un moyen de célébrer dignement, d’ici quelques semaines, le quatrième anniversaire de mon sevrage tabagique et de ma transformation subséquente en « born again » athlète. Pour autant, la perspective de recommencer à m’entraîner pour un marathon avait perdu pas mal de son attrait. N’étant pas « génétiquement » sportif, au sens où l’entendent les lecteurs de L’Equipe et les anciens poussins de l’AS-Machinville, je n’ai pas de vraie passion pour les records et l’idée d’améliorer les miens d’une édition de ceci à une édition de cela, un temps séduisante, a fini par me lasser.

En quatre ans, donc (et après deux semi-marathons, deux « 20-km de Paris », un marathon, le tour des Cornouailles par le chemin des douaniers et un Paris-Lille à vélo), je crois ne plus rien avoir à prouver à personne ― et encore moins à moi-même. Quant à mon nouveau mode de vie, il semble fermement stabilisé sur un rythme inimaginable avant ma métamorphose : un jogging de 5 kilomètres chaque matin de semaine, une sortie longue de 15 kilomètres le dimanche, trois séances hebdomadaires de gym à l’heure du déjeuner et l’abandon presque total du métro au profit du vélo...

Pour un type qui, comme moi, tenait le concept même d’activité physique pour l'indice d'une dérive psychotique, le terme de « métamorphose » est d’ailleurs tout à fait pertinent, mon entourage ayant parfois autant de mal à me reconnaître que celui de Grégoire Samsa au lendemain de la sienne. De fait, la question est précisément de savoir si cette débauche d’activité sportive correspond davantage à la phase euphorique d’un cycle de maniaco-dépression qu'à l'adoption authentique du mens sana in corpore sanum de l'ami Juvénal. Ainsi, je me demande parfois si je ne me retrouverai pas, dans une paire d'années, aux côtés de je ne sais quelle organisation de défense des libertés individuelles, à protester contre les premiers internements de fumeurs appréhendés pour avoir allumé une clope de contrebande dans les toilettes d’une boîte de nuit. A ce stade, tout est possible...

Mais bon, je n’en suis pas là. Au contraire. Toujours séduit par l’idée de me fixer des défis à moyen-terme, je viens tout juste de m’engager à participer au Paris-Mantes-la-Jolie, une marche de nuit de 54 kilomètres organisée chaque début d'année depuis 1935. Le 28 janvier prochain, soit le lendemain de mon anniversaire, ce qui est probablement le signe de quelque chose mais quoi..., je prendrai le départ à minuit pour tenter d’arriver à Mantes le plus vite possible sans courir (c’est de la marche, on vous dit). Il paraît que c’est dur, que les gens craquent, que c’est encore plus éprouvant que le marathon. Mais ce dernier ne m’ayant pas laissé sur les rotules, je ne vois pas pourquoi je ne me débrouillerais pas pour remporter ce défi-là.

En tout état de cause, ces quelques heures passées à battre le pavé glacial me laisseront le loisir de réfléchir au sens de  la vie ou, à tout le moins, au sens de la circulation, les voies empruntées restant accessibles aux voitures et les risques d’accidents s'ajoutant à ceux des malaises cardio-vasculaires. Mais un sportif qui réfléchit au sens de quoi que ce soit est-il vraiment un sportif ?

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lundi 10 avril 2006

Chirac peut encore faire un tabac

Et si Chirac profitait de cette pathétique fin de mandat pour interdire la cigarette dans les lieux publics ? Perdu pour perdu, il me rendrait bien service.

Cig_napLe dernier épisode du feuilleton du CPE est en cours de tournage et devrait, espérons-le, être diffusé dans les jours qui viennent. Et franchement, que Villepin survive encore quelques semaines à cette débâcle est devenu très secondaire, le bouillant maréchal d'Empire pouvant toujours se reconvertir dans l’écriture rap en cas de licenciement, son talent en la matière étant au moins aussi frappant que celui de Monsieur R. (en plus littéraire, évidemment).

Reste la question de la survie de Chirac lui-même, dont la capacité à glisser sans encombre jusqu’à la présidentielle n’est plus vraiment avérée. Loin de moi, pourtant, l’idée d’exiger sa démission, même si c’est la mode. Je ne passe tout de même pas mon temps à voler au secours des usages de la République, usages régulièrement bafoués par les tenants de la démocratie participative permanente, pour proposer une mise au rancart du vieux grigou par la contrainte. Bon, comme tout le monde, j’imagine bien que la situation s'améliorerait s’il se montrait raisonnable et s’installait à plein temps dans son petit cottage de Colombey de Bity, permettant au pays de reprendre son destin en main et lui épargnant une agonie institutionnelle aussi pénible que ridicule... Douze mois, c’est court, c’est sûr. Mais ça peut aussi être très long.

Car tiens, imaginons qu’une fois Villepin reconverti dans le showbiz, Chirac installe Michèle Alliot-Marie à Matignon, histoire de surfer sur le thème, actuellement porteur, de « la femme en politique » en créant l’une de ces diversions sans substance dont il a le secret. Si les interminables tribulations de ce bon vieux Clemenceau à travers les océans sont l’indice de quoi que ce soit, c’est sans doute du risque que représenterait l’arrivée de la martiale biarrote aux commandes. Qui sait si une nouvelle crise majeure ne serait pas déclenchée par inadvertance, en Iran, en Côte d’Ivoire ou ailleurs ? Ceci dit, il pourrait tout aussi bien jeter son présidentiel dévolu sur Jean-Louis Debré. Le plus fidèle de ses grognards, après tout, mériterait bien cet ultime renvoi d’ascenseur. Mais là-aussi, la menace d’un nouveau séisme politique ne serait pas écartée, le moindre froncement de sourcil d’une certaine catégorie de personnel étant susceptible de déstabiliser le charismatique président du Parlement. Reste Douste-Blazy (hum !). Ou Borloo (re-hum !)… Non, vraiment, sacrée impasse. Pour nous comme pour lui.

Mais quels que soient ses choix, et même s’il décidait, pourquoi pas, tout est possible, de conserver sa confiance à Villepin jusqu’au terme de cet affligeant quinquennat, les chances de Chirac d’entrer dans l’histoire autrement que comme le gaffeur de la dissolution, le bonimenteur de la fracture sociale, le glouton de la mairie de Paris, sont assez réduites. Et pourtant, aussi étonnant que cela paraisse, le successeur de François Mitterrand aura laissé la France en meilleur état qu’il ne l’avait trouvée sur au moins un point : la sécurité routière. Longtemps lanterne rouge de l’Europe en matière de mortalité automobile, l’Hexagone se situe désormais dans une honnête moyenne, étant passé de 10 500 tués en 1992 à moins de 5 000 l’an dernier. Bon, ce n’est pas encore le 3 000 + de nos voisins britanniques, voire le « petit » 6 000 des Allemands — qui sont tout de même légèrement plus nombreux que nous —, mais ça reste très honorable.

Le secret de cette incroyable réussite, au milieu de l’océan de médiocrité symbolisant ce double mandat ? La mise en place de radars sur les autoroutes et une sévérité plus grande à l’égard des amateurs d’alcool au volant. Du point de vue de n’importe quel terrien non-français, il s’agit manifestement de leviers assez conventionnels, l’idée qu’il ait fallu attendre l’installation à l’Elysée du spécialiste de la poignée de main agricole pour en arriver là pouvant sembler surprenante. Mais c’est que nous avons tendance, nous les Gaulois, à penser que notre exceptionnalisme est une donnée de base, applicable à n’importe quelle problématique, à n’importe quelles circonstances. Des années durant, c’est donc à une « spécificité française » indéfinissable que fut attribuée cette terrible surmortalité, le fait que les autres aient réglé le problème en distribuant des PV ne nous semblant pas pertinent...

Il n’empêche. Sur ce point, sur ce seul point, la réussite de Chirac est incontestable. Et d’avoir sauvé la vie de milliers de personnes, d'avoir permis à des dizaines de milliers d’autres d’éviter de finir leurs jours sur un fauteuil roulant, ce n’est quand même pas rien. A fortiori dans un pays où, il n’y pas si longtemps, avoir bu avant de prendre le volant était considéré comme une circonstance atténuante en cas d’accident grave : « Vous comprenez, monsieur le Président, j’étais complètement bourré. C’est pour ça que je n’ai pas vu la petite vieille qui traversait la rue… »

La question de l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics, dont on nous dit qu’elle est à nouveau d’actualité et que Villepin lui-même en étudierait, entre deux conseils de guerre, les modalités, me semble donc un très bel enjeu de fin de mandat pour notre Jacquot national. Après tout, les 60 000 Français qui meurent chaque année d’un cancer du larynx ou du poumon valent bien ceux qui s’encastrent dans un camion sur l’autoroute des vacances.

Encore, que d’une certaine manière, la problématique tabagique soit plus sociétale que sanitaire. De mon point de vue d’ancien fumeur reconverti dans la pratique sportive obsessionnelle, les gens qui souhaitent continuer à fumer doivent en effet avoir le droit de le faire. Si engraisser une multinationale dont la plupart des board members ne touchent jamais, god forbid, une clope et passent tout leur temps libre à la salle de gym est leur idée de la rébellion, grand bien leur fasse. De fait, ce serait plutôt l’incapacité dans laquelle je me trouve, en tant que non-fumeur, à dénicher un restaurant ou un bistrot qui ne soit pas totalement emboucané (la table bancale près de la porte des toilettes ne compte pas) qui commence à me peser.

Dans un monde idéal, la loi Evin de 92 serait appliquée, fumeurs et non-fumeurs partageant salles de restaurants et comptoirs de manière harmonieuse et civilisée. De leur côté, les gargotiers respecteraient les 70% de clients préférant ne pas être métamorphosés en cendrier froid pour avoir le droit de siroter un express et se doteraient d’extracteurs d’air efficaces… Bref, les uns et les autres feraient des efforts pour qu’une loi somme toute modérée soit respectée et qu’une interdiction pure et simple de la cigarette ne devienne pas nécessaire — l’hygiénisme radical à l'américaine nous allant mal au teint (que nous avons cireux, clope oblige).

Mais ça, ce serait dans un monde idéal, l’un de ces alter mondes que nous savons si bien théoriser dans les AG mais dont les contours demeurent difficiles à saisir au niveau du plancher des vaches. Et cet hygiénisme US qu’il fallait fuir en deviendrait presque attirant, le succès de Starbucks en France étant directement corrélé à l’impossibilité, pour un non-fumeur, d’aller prendre un café ailleurs que dans ces établissements en plastoc, sans charme ni atmosphère, mais propres et débarrassés du nuage toxique qui est notre ordinaire. Moi-même, en dépit de mon statut d’ex-fumeur prosélyte et militant, j'avoue ne pas repousser, parfois, comme ça, en fin de repas, et plus particulièrement lorsque je déjeune avec mon ami Michel B., qui en est toujours pourvu, la tentation d'un de ces petits habanitos si sympathiques. Mais je veux bien m’en passer si c’est la rançon d'un greater good, voire le crapoter en terrasse si le temps le permet...

En tout état de cause, le couple Chirac-Villepin, ou Chirac-MAM, ou Chirac-Debré, ou Chirac-Dutreil (c'est ça, marrez-vous, marrez-vous... ), qui émergera de la crise en cours pourrait réaliser qu’après avoir accommodé sans trop de heurts plusieurs dizaines de millions d’adolescents en crise, les rues de Paris supporteraient aisément le passage de quelques milliers de buralistes en colère, le versement d’une aide exceptionnelle étant d’ailleurs susceptible de les calmer dès les premières vitrines brisées. La France suivrait donc enfin le chemin tracé par la plupart de ses voisines — Espagne et Italie en tête — en instaurant une loi qui, comme de juste, commencerait pas n’être pas appliquée mais finirait, tout arrive, par entrer progressivement dans les mœurs, allumer une cigarette dans un lieu public devenant aussi incongru que péter, cracher ou roter en société. Allez, Chi-chi, un bon mouvement. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour l'Histoire.

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lundi 06 mars 2006

1h50 : pari perdu, mais content quand même...

N’importe qui peut accomplir n’importe quoi ou presque. Il suffit de compenser son manque de volonté par une absence totale de modestie.

Stowaway_4Les familiers de ce blog savent bien à quel point le concept des « paris publics », ces challenges personnels que les faibles de caractère s’imposent au su et au vu de tous, n’est pas toujours efficace. A preuve, la prolongation incompréhensible du suspense concernant les tribulations d’Albert — le malheureux voyageur spatio-temporel étant bloqué à la page 55 de ses aventures depuis de longues semaines par l'absence de discipline littéraire de son créateur. Mes lecteurs s’attendaient pourtant, et à bon droit, à une troisième livraison pour le début de l’année : ils devront encore patienter un certain temps...

Mais ce système d’assistance aux volontés défaillantes peut également se révéler performant, comme dans le cas de mon sevrage tabagique et du démarrage de ma carrière de sportif. Pour mémoire, j’avais averti mon entourage, fin 2003, de mon intention d’arrêter d’engraisser les multinationales de l’herbe à Nicot après des années de cotisations volontaires. Et c’est, au moins partiellement, grâce à cet engagement devant témoins que je suis parvenu à mes fins. De même, c’est en me vantant, publiquement et sans vergogne, d’être capable de transformer ma carcasse flasque d’antisportif militant en corps d’athlète que je me suis astreint à un entraînement quotidien de coureur de fond — me payant même le luxe d’un premier marathon l’an dernier.

Conscient de l’impact que je suis susceptible d’avoir, en tant que nano-leader d’opinion, sur les futurs ex-fumeurs qui fréquentent ces pages, et toujours aussi incapable de la moindre modestie, j’avais donc envie de signaler ma performance d’hier : participant clandestinement au 14ème semi-marathon de Paris (je ne m’étais décidé que trop tard à m’inscrire), je viens de réaliser mon meilleur temps sur la distance, à 1h50. Ayant parié de passer sous la barre des 1h45, je ne suis pas réellement parvenu à mes fins. Bah, comme disaient, pour se consoler, les adversaires du CPE en apprenant l’adoption du texte par le parlement, ce n’est qu’un début, la lutte continue...

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mardi 18 octobre 2005

Papa, regarde : sans les mains !

Mon tout dernier défi sportif, remporté en dépit des menaces qui pèsent sur la virilité des amateurs de cyclotourisme, n’était-il que la revanche d’un gamin traumatisé par un père ultra-protecteur ? Pensez ce que vous voulez...

Tour_de_france_2J'avais pris l'engagement, ici même, de prolonger d'un trajet Paris-Marseille à vélo ma double victoire sur le tabac et la flemme. Ayant abandonné l’idée de courir un second marathon, mais souhaitant me fixer un nouveau défi de la même eau, je ne pouvais qu'être emballé par la perspective de réaliser en une dizaine de jours ce que le TGV effectue en trois heures à peine...

Toutefois, l'accomplissement d'un tel projet requérant un sérieux entraînement, je m’étais accordé jusqu’au printemps prochain pour être au point, remplaçant mes deux heures de jogging dominical par quatre heures de petite reine. Il me fallait bien ça, l'univers du vélo m'ayant toujours semblé, du moins jusqu’à ma métamorphose, passablement exotique. Et pour dire la vérité, je n’avais jamais vraiment été attiré par une pratique que j’associais volontiers, sans doute de manière assez réductrice, à la vision d’un groupe de benêts en maillot de lycra couvert de pub, gravissant un col pyrénéen en ahanant dans le but de se voir offrir un bouquet de fleurs par une hôtesse du Crédit Lyonnais. Les histoires de pot-belge et autres joyeusetés chimiques venaient bien, de temps en temps, épicer un peu le buzz vélocipédique mais, au final, il s’agissait pour moi d’un sport particulièrement ringard et ennuyeux.

Même gosse, je n’avais jamais été vraiment passionné par le vélo. J'avoue d’ailleurs n’avoir maîtrisé qu’assez tard — vers sept ou huit ans — l’art de l’équilibre sur deux roues. A ma décharge, le paternel ultra-protecteur dont j'avais hérité n’était peut-être pas le stimulant idéal d'une flamboyante carrière de grimpeur. Je me souviens ainsi d’avoir organisé, avec quelques copains, une mini-randonnée cycliste assez croquignolette. Nous avions tout préparé avec soin : l'équipement, le parcours et les sandwiches. Et j’avais sincèrement cru être autorisé à participer à l'aventure. Quelle erreur ! Le matin du départ, mon petit déjeuner englouti, mon short enfilé, prêt à traverser la rue pour rejoindre le gang chez mon pote Jérôme I., j’étais tombé de haut en apprenant que non, finalement, aller de La Penne-sur-Huveaune, notre patelin de la banlieue marseillaise, à La Ciotat en vélo n’était pas une excellente idée pour un gamin de douze ans — d’ailleurs assez peu à l'aise derrière un guidon. J’étais bouleversé, traumatisé même, en pensant à l’aventure que les autres ne manqueraient pas de vivre en partant comme ça, sans adulte, sans contrainte, sans problème, à cheval sur leurs bécanes... 

Bon en fait, la fameuse balade ne devait jamais avoir lieu pour je ne sais plus quelle raison. Mais tout de même, j’en avais été injustement privé alors qu'elle était encore d'actualité ! J'avais été empêché de me lancer, tel un intrépide membre du Club des Cinq, dans une aventure qui s'achèverait vraisemblablement par l’arrestation d’un bandit à casquette rayée, terrorisé par les aboiements de ce brave Dagobert... Et tout avait donc capoté, ce samedi s’étant terminé comme n’importe quel autre samedi, à glander dans le jardin et à gober les séries américaines de la « Une est à vous », l’émission décervelante animée par le légendaire Bernard Golay.

Presque trente ans plus tard : le même. Enfin, pas exactement, puisqu’il n’a plus besoin de demander la permission à qui que ce soit avant d'aller faire un tour à vélo. Et même de traverser la France, tiens ! Bon, en toute franchise, ce n’est pas le souvenir de cette frustration enfantine qui semble avoir déclenché chez moi cette nouvelle lubie d’ancien fumeur à la recherche de challenges sportifs. Et je ne me prépare certainement pas à entamer une psychothérapie de longue haleine visant à déterminer si une enfance aussi malheureuse a quelque chose à voir avec mes préoccupations cyclistes du moment. J'ai d'ailleurs lu quelque part que s'allonger sur un divan était définitivement passé de mode, même Woody Allen trouvant ce genre de chose aussi ringard qu'une étape du Tour de France. Non, sérieusement, il s'agit juste d'aller faire une balade à vélo. Une longue balade, c'est sûr, mais rien de plus. Je ne vois vraiment pas où vous allez chercher tout ça...

Toujours est-il que, m’entraînant d’arrache-pied au passage du Massif Central en danseuse, l’idée me vint qu'une distance intermédiaire, sorte de test grandeur nature, était un préalable indispensable au succès de mon entreprise. Dans ce contexte, un trajet Paris-Lille me paraissait particulièrement indiqué. D’abord parce que Paris-Lille, c’est quasiment Paris-Roubaix, une grande classique de la compétition cycliste (l’enfer du Nord, les pavés, tout ça…), ensuite parce que la capitale des Flandres est suffisamment proche de Paris pour être reliée en un long week-end et, enfin, parce que Lille est un peu chez moi, tout Breton de Marseille que je sois (mais, ça c'est une autre histoire).

En tout état de cause, j'étais persuadé d'être désormais capable de tenir le coup, ma condition physique n’ayant jamais été aussi bonne. La question était encore de savoir si mon vélo, un Riverside à 149,90 euros, était aussi adapté que moi à ce genre d'épreuve. Après tout, si Décathlon se donne la peine de faire composer une sélection complète de bécanes par ses fournisseurs chinois, c’est que des différences de qualité doivent exister entre le tout bas de gamme (le mien) et le top. Une visite à l’atelier du magasin de la Madeleine s’imposait donc, ne serait-ce que pour s’assurer que tous les boulons de la machine étaient convenablement vissés : perdre une roue à l'entrée de Bapaume, clairement, ça n’aurait pas fait sérieux.

Le technicien du service après-vente, en m’entendant expliquer mon projet, avait commencé par se marrer en expliquant que mon vélo, s’il était certainement apte à être utilisé comme alternative au métro en cas de vague d’attentats, n’était pas forcément de l’acier dont on fait les montures du Tour de France : « Regardez un peu votre pédalier, c’est de la merde ! Il ne va jamais tenir. Et ce dérailleur qui craque à chaque changement de plateau… Bah, vous pouvez toujours tenter le coup mais vous risquez d’avoir à faire du stop à mi-course. Surtout qu’avec une bécane de plus de quinze kilos, vous n’allez pas vous amuser… »

Ignorant les encouragements de ce spécialiste, confiant dans ma bonne étoile, il ne me restait plus qu’à dénicher un itinéraire clé en main sur le Web, quelque autre ex-enfant martyr pédalant régulièrement entre Paris et Lille ayant certainement eu le désir d’en faire profiter le reste du monde... Pas si évident, en fait, de trouver un truc pareil sur le réseau des réseaux. Et ce n’est qu’après une visite express au Salon du Cycle, qui venait d'ouvrir, avec pas mal d'à propos, avouons-le, quelques jours avant mon départ, que je dénichais les coordonnées d’un club de cyclotourisme diffusant, excusez du peu, une vingtaine d’itinéraires au départ de la capitale. Chacun de ces parcours existant en deux versions, l’une touristique (longue) et l’autre plus sportive (moins longue), j’optais naturellement pour le trajet court qui, à 260 kilomètres contre 300, me semblait plus raisonnable pour une première expérience de ce genre.

Retournant une dernière fois chez Décathlon (décidément l’un de mes lieux favoris, depuis que je ne fréquente plus les tabacs que pour me procurer des cartes à gratter promettant la richesse éternelle), j'y fis l'emplette d’un lot de sacoches, d’une pompe, d’un petit compteur de vitesse à fixer sur le guidon et, last but not least, d’un nécessaire de réparation dont on m’avait assuré qu’il serait probablement indispensable en cas de crevaison ou de problème de chaîne...

Ce dernier point mérite d’ailleurs quelques précisions : ma transformation en sportif ne s’étant pas intégrée à un processus de métamorphose virile plus vaste, incluant la capacité à planter des clous, à repeindre des murs au rouleau ou à régler un carburateur, mon incompétence technique restait aussi forte qu’à l’époque où je consommais mon paquet quotidien de Philip Morris et où le spectacle d’un type courant dans les rues en short et baskets provoquait chez moi, au mieux, de la compassion, au pire, du mépris. Pas question donc, de m'imaginer gérant concrètement le moindre incident mécanique en solitaire. Bah, il en va parfois des trousses à rustines comme des talismans africains — et le fait d’en posséder une me permettrait peut-être d’éviter d’en avoir besoin... De surcroît, ni la jungle amazonienne ni le désert du Gobi n’étant mentionnés sur mon itinéraire, les chances de me retrouver totalement abandonné sur le bord d'une route départementale, une chambre à air flasque dans une main, un tube de colle dans l’autre, restaient faibles. Il se trouverait toujours, j’en étais convaincu, un bon samaritain pour me donner un coup de main en cas de malheur...

Non, vraiment, j’étais fin prêt pour le départ et mon excitation était presque aussi grande que celle d’Albert à l’heure de plonger dans son trou (toutes choses égales par ailleurs, bien évidemment). Ce bel enthousiasme, cependant, avait bien failli être brisé par un certain Phersu, blogueur éclectique, dont la chronique postée la veille de mon départ, attira mon attention sur le potentiel destructeur d’une selle de vélo pour les capacités vasculaires de l’appareil génital masculin. Un chercheur américain, fondant sa conviction sur l’étude de centaines de milliers de cyclistes, affirmait même que la question n’était pas de savoir si une pratique intensive du cyclisme faisait courir un risque d’impuissance mais de savoir quand le cycliste serait concerné (« there are only two kinds of male cyclists — those who are impotent and those who will be impotent », ajoutait-il pour faire le malin).

Reprise le lendemain par Le Monde, histoire d’enfoncer le clou (hum…), cette découverte fondamentale était de nature à me stopper net dans mon équipée. Il semblait pourtant que le recours à une selle « sans nez », en lieu et place d’une selle classique, ait été susceptible, dans de rares cas, d'aider certains flics américains à vélo à ressusciter un équipement endommagé par des années de pratique quotidienne... Las, ces produits n’étant pas disponibles chez Décathlon, je décidais, la mort dans l’âme, de prendre le départ avec ma selle standard, bien décidé à éviter, dans la mesure du possible, de faire reposer « 80% de mon poids sur mon périnée » au cours de mon périple...

(à suivre)

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lundi 11 avril 2005

Marathon Man (et toutes ses dents)

42 km 195, c’est une demi-heure en voiture. Une paille. Mais à pied et en courant, c’est 4h21 et des mois de préparation. Dimanche dernier, je n’ai pas pris la voiture.

Marathon_man_1Au profit des mes lecteurs les plus récents, convaincus que la défense de la social-démocratie, la promotion de l’intégration européenne et l’exploration des micro-exceptions françaises sont à peu près mes seules préoccupations dans la vie, je me permettrais de rappeler que la course de fond est également au menu de ce blog.

Ayant décidé, en novembre 2003, de cesser de fumer à l’approche de la quarantaine et m’étant rendu compte que le seul moyen d’éviter de me transformer conséquemment en baudruche suralimentée était d’accompagner ce sevrage par un surcroît d’exercice physique, je me suis mis à trotter dans les rues de la Ville-Lumière. D’abord anecdotiques – 15 minutes par-ci, 15 minutes par-là –, ces séances se sont progressivement transformées en cinq sessions hebdomadaires et matutinales de 30 minutes augmentées d’une sortie longue d’une à deux heures le dimanche. Traditionnellement excessif dans mes initiatives, j’avais donc troqué une addiction pour une autre…

Une chose en amenant une autre, et après une paire de semi-marathons apéritifs, j’ai choisi, avec l’aimable coopération de mon épouse, de me lancer dans la préparation d’une vraie course à la grecque sur la base d’un entraînement aussi rigoureux que celui d’un adolescent japonais inscrit dans une académie militaire à la veille de Pearl Harbor ; l’étude du sabre en moins. Tout au long de ce programme, qui m’obligeait tout de même à me lever à 5h45 en semaine pour aller toucher la grille de l’église Saint-Augustin en partant du Père Lachaise (et retour, soit une boucle d'une heure), quand il ne s’agissait pas d’aller faire un tour du côté de la place de la Concorde histoire de varier les plaisirs architecturaux, je suis passé par à peu près toutes les dispositions qui siéent à un borderline maniaco-dépressif de ma trempe, naviguant de l’euphorie (« Putain, t’es trop bon ! Si ça se trouve, tu vas même le gagner, ce marathon ! ») au découragement (« Merde, c’est trop dur… J’y arriverai jamais ! »). Mais j’en ai également profité pour découvrir que, n’en déplaise à l'ami Dutronc, Paris ne s’éveille absolument pas à 5h00 et ne s’ébroue en fait que deux bonnes heures plus tard. Avant 7h00, un malade en short n’a même pas besoin de s’arrêter aux feux pour sautiller comiquement sur place comme le font les joggeurs moins matinaux dans l’attente du retour du petit bonhomme vert.

Mais bon, je suis parvenu, avec l’abnégation et l’opiniâtreté qui ne me caractérisent absolument pas, au bout du chemin, attendant avec fébrilité le fameux jour J armé d’une série d’objectifs précis : 1) finir la course ; 2) y parvenir en moins de 4h30 ; 3) faire un meilleur temps que ma femme (on a sa fierté machiste) ; 4) faire un meilleur temps que le mec de ma boss (on a sa fierté de classe). Indéniablement, les deux premiers de ces buts ont été atteints, la pointe de ma première Reebok (j’ai abandonné les Mizuno) ayant franchi la ligne d’arrivée en 4h21. Mais ma femme s’est débrouillée pour me mettre 2 minutes dans la vue et mon boss consort est arrivé avenue Foch en 4h12… Ca m’a un peu gâché, mais la vie est ainsi faite…

De fait, la veille de la course ne s’était pas déroulée de la manière la plus relaxante pour un prétendant au statut de marathonien. Dans de meilleures conditions psychologiques, ma prestation aurait peut-être été légèrement supérieure. Ainsi, j’avais prévu d’aller sagement me coucher avec les poules, un dernier plat de pâtes ingurgité – stockage de sucres lents oblige. Je me suis pourtant retrouvé coincé trois heures durant – et well past my bedtime – dans les embouteillages provoqués par une technoparade improvisée par un groupe de ravers cracheurs de feu entre République et Nation. Pas de quoi s'affranchir du stress pré-compétition que nous connaissons, nous les athlètes…

Et ce n’est pas tout. Une angoisse nouvelle était en effet venue, quelques jours plus tôt, s’ajouter au doute général sur mes capacités à mener mon projet à bien, à la suite d’une initiative aussi ridicule que saugrenue : la participation à un match de foot organisé dans le cadre d’une opération de consolidation de l’esprit de corps de mon auguste société. En temps normal, je n’aurais évidemment jamais envisagé d’aller chasser le ballon rond sur une pelouse du bois de Boulogne en compagnie d’un groupe de supporters du PSG. Mais, aveuglé par ma nouvelle persona de champion potentiel, je m’étais mis à croire qu’il suffisait de savoir courir pour marquer des buts et que toutes les disciplines m’étaient désormais autorisées. Grave erreur. Après quelques minutes de jeu, mon incompétence était devenue suffisamment évidente pour que les membres de mon équipe évitent soigneusement de me passer le ballon jusqu'à la fin du match. Mon prestige sportif en ayant pris un coup, une contre-performance le jour du marathon aurait achevé de me décrédibiliser aux yeux du monde.

En tout état de cause, le jour dit, dévalant les Champs-Élysées à la poursuite du « ballon vert des quatre heures » (ne cherchez pas, c’est un truc pour initiés..) en compagnie de 34 999 autres clampins, je n’avais plus le choix. C’était « court ou crève » ! Les premiers 20 kilomètres devaient d’ailleurs se passer sans encombre, la qualité de mon entraînement ayant fait de ce genre de distance une aimable formalité. Galopant aux côtés de mon épouse jusqu’au passage de l’arche gonflable matérialisant la première partie de la course, je devais alors me sentir pousser des ailes, la larguant sans autre forme de procès et accélérant brutalement kenyan style.

J’allais pourtant le regretter, une quinzaine de kilomètres plus loin, ma progression devenant graduellement moins aérienne, plus pataude. Ma meilleure moitié allait même reprendre la main aux alentours du kilomètre 38, sa constance ayant eu raison de mon esbroufe à une demi-heure de la ligne…

Mais au final, que dire ? Le marathon, c’est dur. C’est long. Tous les clichés sont vrais. Il faut de l’endurance, de la volonté, du souffle, de l’entraînement, etc. Mais tout le monde peut le faire, à en juger par la diversité des profils rencontrés entre les bois de Vincennes et de Boulogne : des jeunes, des vieux, des petits, des grands, des gros, des maigres, des chauves et des chevelus. J’ai même vu un type de 80 ans, un certain Léopold, encadré par ses supporters, prendre le départ. A-t-il fini ? S’est-il arrêté au semi ? A-t-il succombé à une rupture d'anévrisme en quittant le ravitaillement du kilomètre 15 ? Who knows ? Bref, tout le monde peut le faire mais tout le monde ne le fait pas. Parce que la plupart des gens préfèrent se dire que, oui, ça serait sympa, de faire un truc pareil, de vivre une aventure personnelle de ce genre, mais que, vraiment, se lever avant six heures pour aller arpenter le bitume pendant des mois dans le seul but de s’épuiser sur plus de 42 kilomètres un matin d’avril, franchement… Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?

Moi, je crois que oui. Et sans tomber dans le lyrisme… Si, tombons dans le lyrisme ! Vautrons-nous dedans, même : dans mon cas, il s’agissait de prouver, de me prouver, que j’étais capable de me fixer un objectif ambitieux, compliqué, et d’aller jusqu’au bout. La motivation, ça se fabrique, les habitudes, ça se change. Je l’ai fait, tout le monde peut le faire. Ok, la leçon de morale est terminée. Il faut que j’aille manger mes carottes râpées. See you in New York !

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