Et si Chirac profitait de cette pathétique fin de mandat pour interdire la cigarette dans les lieux publics ? Perdu pour perdu, il me rendrait bien service.
Le dernier épisode du feuilleton du CPE est en cours de tournage et devrait, espérons-le, être diffusé dans les jours qui viennent. Et franchement, que Villepin survive encore quelques semaines à cette débâcle est devenu très secondaire, le bouillant maréchal d'Empire pouvant toujours se reconvertir dans l’écriture rap en cas de licenciement, son talent en la matière étant au moins aussi frappant que celui de Monsieur R. (en plus littéraire, évidemment).
Reste la question de la survie de Chirac lui-même, dont la capacité à glisser sans encombre jusqu’à la présidentielle n’est plus vraiment avérée. Loin de moi, pourtant, l’idée d’exiger sa démission, même si c’est la mode. Je ne passe tout de même pas mon temps à voler au secours des usages de la République, usages régulièrement bafoués par les tenants de la démocratie participative permanente, pour proposer une mise au rancart du vieux grigou par la contrainte. Bon, comme tout le monde, j’imagine bien que la situation s'améliorerait s’il se montrait raisonnable et s’installait à plein temps dans son petit cottage de Colombey de Bity, permettant au pays de reprendre son destin en main et lui épargnant une agonie institutionnelle aussi pénible que ridicule... Douze mois, c’est court, c’est sûr. Mais ça peut aussi être très long.
Car tiens, imaginons qu’une fois Villepin reconverti dans le showbiz, Chirac installe Michèle Alliot-Marie à Matignon, histoire de surfer sur le thème, actuellement porteur, de « la femme en politique » en créant l’une de ces diversions sans substance dont il a le secret. Si les interminables tribulations de ce bon vieux Clemenceau à travers les océans sont l’indice de quoi que ce soit, c’est sans doute du risque que représenterait l’arrivée de la martiale biarrote aux commandes. Qui sait si une nouvelle crise majeure ne serait pas déclenchée par inadvertance, en Iran, en Côte d’Ivoire ou ailleurs ? Ceci dit, il pourrait tout aussi bien jeter son présidentiel dévolu sur Jean-Louis Debré. Le plus fidèle de ses grognards, après tout, mériterait bien cet ultime renvoi d’ascenseur. Mais là-aussi, la menace d’un nouveau séisme politique ne serait pas écartée, le moindre froncement de sourcil d’une certaine catégorie de personnel étant susceptible de déstabiliser le charismatique président du Parlement. Reste Douste-Blazy (hum !). Ou Borloo (re-hum !)… Non, vraiment, sacrée impasse. Pour nous comme pour lui.
Mais quels que soient ses choix, et même s’il décidait, pourquoi pas, tout est possible, de conserver sa confiance à Villepin jusqu’au terme de cet affligeant quinquennat, les chances de Chirac d’entrer dans l’histoire autrement que comme le gaffeur de la dissolution, le bonimenteur de la fracture sociale, le glouton de la mairie de Paris, sont assez réduites. Et pourtant, aussi étonnant que cela paraisse, le successeur de François Mitterrand aura laissé la France en meilleur état qu’il ne l’avait trouvée sur au moins un point : la sécurité routière. Longtemps lanterne rouge de l’Europe en matière de mortalité automobile, l’Hexagone se situe désormais dans une honnête moyenne, étant passé de 10 500 tués en 1992 à moins de 5 000 l’an dernier. Bon, ce n’est pas encore le 3 000 + de nos voisins britanniques, voire le « petit » 6 000 des Allemands — qui sont tout de même légèrement plus nombreux que nous —, mais ça reste très honorable.
Le secret de cette incroyable réussite, au milieu de l’océan de médiocrité symbolisant ce double mandat ? La mise en place de radars sur les autoroutes et une sévérité plus grande à l’égard des amateurs d’alcool au volant. Du point de vue de n’importe quel terrien non-français, il s’agit manifestement de leviers assez conventionnels, l’idée qu’il ait fallu attendre l’installation à l’Elysée du spécialiste de la poignée de main agricole pour en arriver là pouvant sembler surprenante. Mais c’est que nous avons tendance, nous les Gaulois, à penser que notre exceptionnalisme est une donnée de base, applicable à n’importe quelle problématique, à n’importe quelles circonstances. Des années durant, c’est donc à une « spécificité française » indéfinissable que fut attribuée cette terrible surmortalité, le fait que les autres aient réglé le problème en distribuant des PV ne nous semblant pas pertinent...
Il n’empêche. Sur ce point, sur ce seul point, la réussite de Chirac est incontestable. Et d’avoir sauvé la vie de milliers de personnes, d'avoir permis à des dizaines de milliers d’autres d’éviter de finir leurs jours sur un fauteuil roulant, ce n’est quand même pas rien. A fortiori dans un pays où, il n’y pas si longtemps, avoir bu avant de prendre le volant était considéré comme une circonstance atténuante en cas d’accident grave : « Vous comprenez, monsieur le Président, j’étais complètement bourré. C’est pour ça que je n’ai pas vu la petite vieille qui traversait la rue… »
La question de l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics, dont on nous dit qu’elle est à nouveau d’actualité et que Villepin lui-même en étudierait, entre deux conseils de guerre, les modalités, me semble donc un très bel enjeu de fin de mandat pour notre Jacquot national. Après tout, les 60 000 Français qui meurent chaque année d’un cancer du larynx ou du poumon valent bien ceux qui s’encastrent dans un camion sur l’autoroute des vacances.
Encore, que d’une certaine manière, la problématique tabagique soit plus sociétale que sanitaire. De mon point de vue d’ancien fumeur reconverti dans la pratique sportive obsessionnelle, les gens qui souhaitent continuer à fumer doivent en effet avoir le droit de le faire. Si engraisser une multinationale dont la plupart des board members ne touchent jamais, god forbid, une clope et passent tout leur temps libre à la salle de gym est leur idée de la rébellion, grand bien leur fasse. De fait, ce serait plutôt l’incapacité dans laquelle je me trouve, en tant que non-fumeur, à dénicher un restaurant ou un bistrot qui ne soit pas totalement emboucané (la table bancale près de la porte des toilettes ne compte pas) qui commence à me peser.
Dans un monde idéal, la loi Evin de 92 serait appliquée, fumeurs et non-fumeurs partageant salles de restaurants et comptoirs de manière harmonieuse et civilisée. De leur côté, les gargotiers respecteraient les 70% de clients préférant ne pas être métamorphosés en cendrier froid pour avoir le droit de siroter un express et se doteraient d’extracteurs d’air efficaces… Bref, les uns et les autres feraient des efforts pour qu’une loi somme toute modérée soit respectée et qu’une interdiction pure et simple de la cigarette ne devienne pas nécessaire — l’hygiénisme radical à l'américaine nous allant mal au teint (que nous avons cireux, clope oblige).
Mais ça, ce serait dans un monde idéal, l’un de ces alter mondes que nous savons si bien théoriser dans les AG mais dont les contours demeurent difficiles à saisir au niveau du plancher des vaches. Et cet hygiénisme US qu’il fallait fuir en deviendrait presque attirant, le succès de Starbucks en France étant directement corrélé à l’impossibilité, pour un non-fumeur, d’aller prendre un café ailleurs que dans ces établissements en plastoc, sans charme ni atmosphère, mais propres et débarrassés du nuage toxique qui est notre ordinaire. Moi-même, en dépit de mon statut d’ex-fumeur prosélyte et militant, j'avoue ne pas repousser, parfois, comme ça, en fin de repas, et plus particulièrement lorsque je déjeune avec mon ami Michel B., qui en est toujours pourvu, la tentation d'un de ces petits habanitos si sympathiques. Mais je veux bien m’en passer si c’est la rançon d'un greater good, voire le crapoter en terrasse si le temps le permet...
En tout état de cause, le couple Chirac-Villepin, ou Chirac-MAM, ou Chirac-Debré, ou Chirac-Dutreil (c'est ça, marrez-vous, marrez-vous... ), qui émergera de la crise en cours pourrait réaliser qu’après avoir accommodé sans trop de heurts plusieurs dizaines de millions d’adolescents en crise, les rues de Paris supporteraient aisément le passage de quelques milliers de buralistes en colère, le versement d’une aide exceptionnelle étant d’ailleurs susceptible de les calmer dès les premières vitrines brisées. La France suivrait donc enfin le chemin tracé par la plupart de ses voisines — Espagne et Italie en tête — en instaurant une loi qui, comme de juste, commencerait pas n’être pas appliquée mais finirait, tout arrive, par entrer progressivement dans les mœurs, allumer une cigarette dans un lieu public devenant aussi incongru que péter, cracher ou roter en société. Allez, Chi-chi, un bon mouvement. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour l'Histoire.
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