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lundi 17 mars 2008

Amnistie infranationale

Mon mépris pour les feux rouges ne fait pas de moi l'avocat idéal d'une élimination de l'amnistie électorale ― une micro-exception que le monde ne nous envie pas. Mais, assumant sans regimber les suites pécuniaires de mes turpitudes cyclistes, je ne suis pas le plus mal placé pour en parler...

Grand_pardonChaque élection présidentielle est l’occasion, pour le nouvel occupant de l’Elysée, de s’attirer la sympathie des piliers de bistrots n’ayant pas voté pour lui en effaçant l’ardoise de leurs infractions au code de la route. Cette pratique, censée s’inscrire dans une certaine «  tradition républicaine », pourrait sembler totalement anachronique à l’heure du permis à points et de la lutte contre les « incivilités » au sens large. Et force est de constater que, d’échéance suprême en échéance suprême, le champ de l’amnistie post-électorale s’est réduit comme une peau de chagrin depuis son introduction, en 1958 (date qui, incidemment, indique à quel point la fameuse « tradition » est loin de remonter jusqu’à la nuit des temps).

Les premières années, les choses se passaient à la bonne franquette : stationnement illégal, conduite en état d’ivresse, dépassement de vitesse ou écrasement de piéton n’étaient appréciés qu’en tant qu’effets secondaires bénins d’une civilisation automobile décrite comme l'étape ultime du développement humain. En conséquence, rien ni personne ne s’opposait au passage par profits et pertes des procédures engagées à l’encontre d’automobilistes suffisamment crétins pour s’être laissés coincer par une maréchaussée particulièrement bienveillante.

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing allait pourtant faire une première entorse à la pratique en décidant que, non, vraiment, provoquer un accident mortel après avoir bu n’était pas amnistiable. Conduire bourré, passe encore ; écrabouiller une petite vieille, d’accord. Mais les deux en même temps, pas question ! Las, il fallut encore attendre la réélection de Jacques Chirac, en 2002, pour que la mesure soit enfin limitée aux seuls PV de stationnement ; et se placer dans la perspective de la présidentielle 2007 pour que l’élimination pure et simple du concept soit envisagée par certains des candidats...

Le ségoliste que je suis a du mal à l’accepter, la belle du Poitou ne fait pas partie de ce petit groupe d’iconoclastes. Et si Nicolas Sarkozy et François Bayrou, interrogés par Auto Plus, se sont clairement exprimés contre l’amnistie, la candidate socialiste est restée dans le flou, précisant que  sa « réflexion se poursuivait ». Du côté des franchement « pour », on ne retrouve d’ailleurs plus que les défenseurs attitrés des « petites gens », convaincus que la démagogie est le seul moyen de rester en phase avec un électorat présumé incapable de réfléchir hors des dogmes.

Olivier Besancenot, Marie-Georges Buffet et Jean-Marie Le Pen, questionnés sur ce thème, se sont donc prononcés en faveur du pardon des péchés motorisés, y ajoutant toutefois, chacun dans son style, une petite précision bienvenue. Ainsi, pour le facteur joufflu, le stationnement payant participant logiquement de la lutte des classes en frappant riches et pauvres de la même manière, il est préférable de ne punir que les excès de vitesse. La candidate de la gauche antilibérale réduite aux acquêts, elle, reste hostile aux affreux personnages s’appropriant les emplacements réservés aux handicapés, le stationnement sur un passage pour piétons, par exemple, ne lui semblant pas aussi condamnable... Quant au borgne, plus giscardien que jamais, ce qui n’est pas étonnant puisqu’il se définit désormais comme un homme du « centre droit », il prône carrément le retour à la version 1974 de l’amnistie, toute infraction routière n’entraînant ni la mort ni l’hospitalisation d’une victime devant être effacée...

Le concept de « contravention » n’a jamais été présenté, en France, comme la conséquence logique du non-respect d’une règle ― règle pourtant établie au nom du bien commun. Au pays de Montesquieu, l’esprit des lois reste lettre morte et le PV généralement perçu comme une brimade, voire comme le moyen diabolique de remplir les caisses d’un Etat-sangsue. Que l’introduction du stationnement payant en ville résulte d’une réflexion globale sur l’urbanisme, la pollution, la mobilité ou la gestion de l’espace collectif ne fait tout simplement pas partie de l’équation. Et d'ailleurs, pourquoi les Français auraient-ils une autre attitude dans ce domaine, quand le premier élu local venu se fait fort de faire « sauter » vos « prunes » sur simple demandeA charge de revanche, évidemment, cher administré ! »).

Mais ce clientélisme ― comme l’entretien de l'ignorance sur le sens du respect de la règle ― ne serait rien s’il n’avait pour conséquence de peser négativement sur les statistiques de la sécurité routière, chaque échéance présidentielle étant attendue avec la même impatience par les chauffards que l’ouverture de la chasse par mon ami Christophe du P.

Jacques Chirac, dont on connaît le bilan, ou plutôt l’absence de bilan, ne laissera derrière-lui, au-delà d'un musée potentiellement éponyme, qu’un seul résultat positif : la baisse de la mortalité routière par la mise en place d’une politique d’information des conducteurs et de répression des comportements dangereux. 43% de baisse des accidents mortels et le passage sous le seuil des 5 000 victimes en 2005, ce n’est pas rien ! Et son successeur à l’Elysée, s’il a du pain sur la planche dans à peu près tous les domaines, ferait bien de préserver cet acquis-là. Ségolène, si le vacarme de la circulation boulevard Saint-Germain ne t’empêche pas d’entendre cette suggestion hautement participative à ton effort de campagne : on your bike !

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