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lundi 17 mars 2008

Quand l’Afrique s’éveillera, la France l’enverra se recoucher

On aimait bien les Chinois lorsqu’ils étaient pauvres. Mais ces irresponsables se sont enrichis. Les Indiens, misérables, nous étaient bien sympathiques. Mais un intouchable spécialiste du cryptage logiciel, ça fait bizarre. L’Afrique, au moins, reste fidèle au rôle que nous lui avions assigné. Mais jusqu’à quand ?

Rice_paddyPour les gens de ma génération – j’ai désormais franchi le cap de la quarantaine – la métamorphose de la Chine ou de l’Inde en fers de lance du capitalisme et du dynamisme économique ne coulait pas vraiment de source. Immenses territoires peuplés de miséreux subissant, au gré de leurs préférences historico-culturelles, l’avanie maoïste ou l’horreur du système des castes, ces blocs représentant, plus ou moins, la moitié de l’humanité étaient la pierre dans le jardin de notre confort d’occidentaux repus.

Ils crevaient de faim ; nous passions notre temps à jeter de la nourriture par les fenêtres ; ils n’avaient rien, nous avions tout. Et notre souhait le plus cher, répété comme un mantra, était de voir les choses changer pour que les 20% de terriens les plus prospères ne s’approprient plus 80% des richesses de la planète. Rares étaient les voies dissonantes sur ce point, la possibilité, pour nos amis orientaux, de mettre la main sur un bol de riz quotidien nous paraissant le minimum du minimum.

Mais voici que la Chine et l’Inde, stimulées par nos voeux d’égalisation par le haut, se sont mises à se développer, s’éloignant alors, qui de la rizière, qui du Gange, pour se mettre à filer, qui des T-shirts, qui des lignes de code informatique. Las, ces naïfs du bout du monde avaient oublié que notre concept du partage des richesses n’était pas à prendre de manière aussi littérale. Et que si partage il devait y avoir, il s’agissait essentiellement du partage des richesses de ceux de nos voisins qui semblaient en avoir à revendre. Le magot des impérialistes américains, par exemple, ou celui de leurs petits cousins japonais. En tout cas, pas le nôtre, quoi…

Clairement, tailleurs et plasturgistes chinois sont désormais nos ennemis. Quant aux comptables et programmeurs de Bangalore, ils devraient bientôt les rejoindre au menu de nos détestations consensuelles. Qu’une directive quelconque leur permette de gérer le back-office informatique de l’une de nos compagnies d’assurance et nous descendrons aussitôt dans la rue. Leur succès est notre défaite. Leur croissance notre récession.

Même l’Amérique latine, longtemps perçue comme le terrain de jeu de généraux Tapioca manipulés par la CIA, est en train de les rejoindre sur le chemin du développement. Et les Brésiliens, dont nous appréciions les émouvantes favelas, se piquent désormais de fabriquer des machines à laver et d’exporter des céréales. Les Argentins, moins retors, nous avaient bien rendu l’hommage d’une spectaculaire cessation de paiement ; mais avec une croissance de plus en plus rapide, ces ingrats seront bientôt sortis d’affaires.

Franchement, c’est à vous dégoûter de prendre d’assaut les rues de Seattle si, dans un bel ensemble, les pauvres d’hier passent leur temps à s’enrichir, rendant nos discours de principe aussi creux qu’une assiette à potage. Il nous reste pourtant, et c’est assez réconfortant face à tant de désespérance tiers-mondiste, l’Afrique et ses difficultés chroniques.

Traversé de conflits ethniques, pré carré de nos multinationales et de nos organisateurs de rallyes automobiles, écrasé par les pandémies, brisé par la désertification, le continent noir reste indéfectiblement fidèle à notre vision de la pauvreté méritante, une pauvreté présumée exogène, western made, naturellement entretenue par notre égoïsme de nantis pâles et obèses. Formidable ! C’est bien simple, sans l’Afrique, que nous resterait-il à exiger de l’OMC, au-delà de la défense de nos propres intérêts face à ceux des Américains, des Néo-Zélandais ou des Polonais ?

Mais imaginons un instant que l’Afrique, ou disons quelques uns de ses pays à fort potentiel, du Zaïre au Nigeria, du Sénégal au Cameroun, s’avise de remettre ses affaires en ordre au plan économique et réussisse à décoller. Imaginons que l’Algérie mette enfin ses ressources pétrolières et gazières au service d’un développement harmonieux et durable…

Dans ce contexte, nos amis africains ne se mettraient évidemment pas à fabriquer, en phase de démarrage initial, des lecteurs MP3 ou des satellites. Ils auraient plutôt tendance à suivre la voie chinoise en profitant de la faiblesse du coût et de l’abondance de leur main d’œuvre pour produire du seau de plage et du slip rayé à tire-larigot. Ils se spécialiseraient inévitablement, avant de passer à autre chose, dans le briquet jetable et l’assemblage de jouets pour enfants. Et une fois ces babioles fabriquées, c’est bien en Europe, chez nous, en toute logique, qu’ils chercheraient à les commercialiser. Les francophones parmi eux, enfin dotés de structures de formation efficaces, pourraient même se sentir attirés par la stratégie indienne, Cotonou jouant les Bangalore et récupérant les miettes de notre sous-traitance informatique.

Combien de temps faudrait-il alors à la classe politique française pour hurler à la concurrence déloyale de ces pays, ordonnant au Mali et au Sierra Léone de se doter d’un système social comparable au notre avant d'oser tester nos marchés ? Combien de temps faudrait-il avant de voir la France exiger de l’Ethiopie ou du Libéria l’établissement de régimes fiscaux proches des nôtres pour avoir le droit de nous vendre du mobilier de jardin en polypropylène ? Et un SMIC à 1 000 euros pour les ouvriers tchadiens ? Et un régime de retraite par répartition pour les Guinéens ? Et des tickets restaurant pour les salariés burkinabés ?

L’Afrique a ceci de pratique qu’elle autorise la permanence d’un discours tiers-mondiste obsolète ailleurs dans le monde. Elle nous permet de prétendre que le tropisme antilibéral de la France est un discours de générosité, comme si la fermeture de nos frontières à la bimbeloterie asiatique servait en fait à exiger une amélioration du niveau de vie de l’ouvrier chinois. Que la PAC soit le principal frein à l’émergence d’une agriculture africaine performante n’a pas d’importance, la France pouvant défendre, dans le même souffle grandiloquent, les aides européennes à nos exportations de poulet de batterie et la création d’une illusoire sous-taxe Tobin.

L’Afrique ne s’est pas encore éveillée. L’Afrique du sud, bien sûr, montre la voie. Et des petits pays comme le Botswana prennent un chemin encourageant. Mais qu’elle relève vraiment la tête et on verra ce qu’on verra… La France, que nul n'en doute, saura la rappeler à sa mission de poster boy de la pauvreté éternelle.

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